‹ Les pourquoi de la guerre mondiale (volume 3)Chapitre 56 sur 98 · Jules Lemaître. Discours d'entrée à V Académie française · texte numérisé non relu

Jules Lemaître. Discours d'entrée à V Académie française

6. Pour justifier aux yeux du public la fondation des collèges et lycées de filles, on accuse l'Eglise d'avoir négligé, dédaigné de donner aux femmes l'instruction et la science. Pour se convaincre de la fausseté de cette imputation, il suffit de voir les résultats obtenus dans les pensionnats tenus par les religieuses. Mais cela ne date point d'aujourd'hui.

En plein moyen-âge, — âge de ténèbres, disent-ils, — on vit appparaître toute une phalange de religieuses qui savaient le grec et le latin, mieux que ne le savent les membres actuels de l'Institut et du Collège de France. Les vierges des monastères anglo-saxons ont perpétué, en les transcrivant avec un soin infini, les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique. Sainte Gertrude savait toutes les Ecritures par cœur et les traduisait du grec ; sainte Brigitte fut un des plus brillants flambeaux de la science humaine et sacrée. On doit en dire autant de sainte Edwige, qui inaugura l'étude du grec dans le monastère de Saint-Gall, — de sainte Hildegarde, dont certains traités de phy-

Il commença par fonder à la Sorbonne et dans les grandes villes ces cours de jeunes filles qui, depuis, ont été agrandis en collèges et en lycées. Comme le dit M. Jules Lemaître, en prenant possession du fauteuil laissé vacant par M. Duruy : c< Toutes les réformes de l'enseignement, poursuivies par la troisième République, c'est M. Duruy qui les a commencées, et, de toutes ensemble, c'est lui qui a tracé la méthode et pour longtemps défini V esprit. ■»

Le 6 mars 1865, le Moniteur publia un rapport de M. Duruy, occupant dix-huit colonnes. Ce rapport reçut les éloges du Siècle, de VOpinion nationale et du Temps. Tout ce qui était conservateur le combattit. M. Guizot, président de la Société pour l'encouragement de l'inistruction parmi lets protestants, dit :

ce L'obligation légale de l'instruction est une intervention dans le domaine de la famille, une limitation imposée, une contrainte apportée à l'autorité paternelle... L'instruction primaire obligatoire deviendra une exigence tyrannique; elle contraindra les parents, ou bien à envoyer leurs enfants dans des écoles publiques qui n'auroTit pas leur confiance, ou bien à voir les inspecteurs de l'Etat entrer dans les familles pour s'assurer que l'instruction primaire y est donnée. »

Dès son arrivée au pouvoir, M. Duruy avait, en toutes ses déclarations, laissé deviner cette pensée, que son gouvernement marquerait la revanche de l'Université contre la loi de 1850. Le premier, il proclama cette niaiserie, que le peuple qui compte moins d'illettrés, est aussi le plus moral. M. Jules Simon a dit de lui qu'il était libre-penseur jusqu'aux moelles.

On assure cependant, que dans sa vieillesse, il fut consterné de voir les fruits de l'arbre qu'il avait planté. Il avait vu naître l'une après l'autre les Revîtes pédagogiques, qui s'adressent aux instituteurs : la Revue de VEnseignement piimaire, que dirigea M. Jaurès ; V Ecole Nouvelle de M. Devinât, directeur de l'Ecole normale d*Auteuil, membre du Conseil supérieur de

sique font pressentir les découvertes de la science moderne, — de Lioba, fondatrice de l'abbaye de Richoffsheim, de Hroswitha, cette religieuse bénédictine du couvent de Grandersheim (Saxe) qui, à peine âgée de vingt ans, composait en latin des drames et des comédies pour l'amusement et l'instruction de ses compagnes, et de cent autres.

Et dans les âges plus rapprochés de nous, est-ce que nos lycéennes offriront rien de semblable à ces types incomparables des lettres françaises qui s'appellent M"^^ de Sévigné et M'"^ de Maintenon dont l'éducation fut si fortement chrétienne ?

SIÈGE DE l'aME ENFANTINE. 289

l'Instruction publique ; le Journal des Instituteurs de M. Seignette; le Volume de M. Jules Payot ; le Manuel général, édité par la maison Hachette et dont M. Ferdinand Buisson est le rédacteur en chef. Chacune de ces revues comporte deux parties, une partie générale et une partie scolaire. Les questions traitées dans la première partie intéressent l'instituteur, en tant que citoyen et membre du corps enseignant. Les questions traitées dans la seconde intéressent le « maître d'école ». Il trouve là des devoirs tout faits, des leçons entièrement expliquées, qu'il s'agisse d'histoire ou d'arithmétique, de morale ou de géographie. Chaque instituteur est abonné à une ou plusieurs de ces revues. Elles facilitent son enseignement, mais surtout elles achèvent de faire sa mentalité.

M. Duruy avait pu aussi lire les livres que publiaient ses principaux ouvriers. Qu'il suffise de citer M. Payot, inspecteur d'académie qui écrivit, en 1897 ou 1898, un livre adressé aux élèves des écoles normales, intitulé : Avant d'entrer dans la VIE. Aux instituteurs et institutrices , conseils de direction pratique. Cet aveu y est fait cyniquement sans détour, aux pages 11 et 12 :

« L'enfant, arrivé de son village, croyant ou croyant croire, cesse peu à peu de croire ». Ainsi, de l'aveu d'un homme, dont on ne peut récuser le témoignage, qui a vu, qui a constaté luimême ce qu'il dit, et qui n'en paraît point fâché, l'enseignement donné dans les écoles normales est dirigé de telle sorte qu'il fait perdre la foi chez les personnes qui seront chargées de l'enseignement primaire dans les villes et dans les villages, afin qu'elles soient portées à la détruire dans l'âme des enfants que l'administration gouvernementale leur amènera de gré ou de force. Ce même M. Payot, dans un cours de morale, pousse ce cri de joie infernale : « Grâce à l'école neutre, le surnaturel aura bientôt disparu du monde. » Pas plus que du livre de M. Payot, M. Duruy n'avait pu prendre avant sa mort connaissance du Manuel de morale civique, publié par M. Bayet, fils du directeur de l'enseignement primaire au ministère de l'Instruction publique. Celui-ci crut pouvoir interdire l'entrée de ce manuel dans les écoles officielles, mais le couvent de 1902, sur l'initiative du F.*. Debierre, infligea un blâme à ce scrupuleux. Le livre prit dès lors son essor. Dans cette même année,

Les Pourcuoi de la Guerre mondiale. lo

plus de soixante mille exemplaires furent mis aux mains des

enfants de six à treize ans.

« Nous ne croyons pas, dit M. de la GuîlJonière , qu'il soit possible de réunir en un aussi petit nombre de leçons, — le manuel en compte exactement vingt-sept — plus d'attaques directes contre Dieu et ses ministres, de calomnies contre les catholiques, d'entorses à la vérité historique, de haine contre Ja vieille France, et de faire en même temps un plus grand étalage de fausse science. »

M. Duruy n'avait pu assister à la naissance de la Société des instituteurs français qui, en 1905, offrit à ses adhérents le second volume illustré du Catéchisme républicain, dont la préface résmne l'idée maîtresse en ces termes : « Ah ! plus de Dieu... Ce n'est pas seulement l'Eglise qu'il faut abattre. Il faut tuer Dieu ».

M. Duruy n'avait pas entendu les anarchistes, poursuivis comme tels devant la Cour d'assises de Paris, dire pour leur défense : « Mais, Monsieur le président, ces doctrines, nous les avons apprises sur les bancs de l'école, dans nos livres scolaires». Ils en récitaient de mémoire des passages entiers, et l'un d'eux, se tournant vers l'assistance, où il savait que se tenait blottie sa fîUe encore toute jeune, lui criait, du banc des accusés : « Je suis fier, ma fille, de souffrir, devant toi, pour des idées qui sont maintenant les tiennes et que tu saui'as défendre. »

M. Duruy n'avait pu voir non plus par qui seraient dirigées les écoles normales préparant les institutrices pour les lycées de filles. C'était, vers 1890, M. Félix Pécaut, ce fut ensuite M. Steeg.

On comprend que de tels fruits de l'initiative prise par lui aient pu être amers à sa vieillesse. Il ne voulait point, lui, le mal pour le mal et il eut des fils qui honorèrent son nom.

Page 1