CHAPITRE XXIII
La coéducation des garçons et des filles.
Celui qui scandalisera un de ces petits qui croient en Moi, il vaudrait mieux pour lui qu'on lui attachât au cou la meule qu'un âne tourne et qu'on le précipitât au fond de la mer. Malheur au monde à cause des scandales^ Matth., XVIII, 6-7.
Écoles mixtes. — Écoles géminées. — Protestation de l'épiscopat. — Lycées mixtes. — L'orphelinat de Cempuis. — L'affranchissement de Dieu et de la morale.
Dans un nombre important de communes, la secte avait introduit par surprise ou avec la complicité des maires qui lui appartenaient, ici les écoles mixtes, là ce qu'elle appela les écoles géminées. L'école mixte était autorisée par la loi, dans les communes qui comptaient moins de 500 habitants. On n'était pas obligé à y avoir deux écoles, l'une pour les garçons, l'autre pour les filles. Les enfants des deux sexes étaient réunis dans la même classe ; mais filles et garçons n'étaient pas alternés sur le même banc ; en récréation ils ne jouaient pas ensemble ; et la loi avait établi en principe que, dans les écoles mixtes l'enseignement devait être donné par des institutrices.
Toutes ces sages mesures disparurent peu à peu avec la connivence des inspecteurs, lorsque ce n'était point sur leur conseil. De plus, avec le consentement des mêmes, l'école mixte franchit les limites qui lui étaient imposées et s'établit dans les communes dont la population était supérieure à 500 âmes.
Les écoles qu'on appela géminées furent une invention de la secte. Dans les communes où il y avait deux écoles, l'une de garçons, l'autre de filles, l'instituteur et l'institutrice s'enten-
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dirent pour prendre en classe, l'un les grands garçons et les grandes filles, l'autre les petits garçons et les petites filles. Ce système ne tarda pas à être encouragé par la section permanente du Conseil de l'Instruction publique « pour faciliter l'enseignement et rendre plus rapide le progrès des élèves ». On ajouta à cette autorisation diJBPér entes clauses de prudence, dont il ne fut guère tenu compte. Les écoles géminées furent alors propagées avec zèle par les inspecteurs, dans les congrès et les conférences pédagogiques ^. On sait le vœu émis par le Congrès des Amicales d'instituteurs à Lille le 31 août 1905 :
« La coéducation deviendra progressivement le régime de l'éducation publique dans les écoles mixtes. Dans ces écoles mixtes, les élèves seront classés suivant l'âge, le développement intellectuel et non séparés par le sexe. Pendant les récréations, il n'y aura aucune séparation entre les garçons et les filles... Les écoles primaires supérieures seront transformées en écoles mixtes. Les écoles normales, elles-mêmes, seront progressivement transformées en écoles mixtes, yy
Cette promiscuité fut dénoncée par les évêques dans leur lettre collective du 14 septembre 1909 sur les droits et les devoirs des parents relativement à l'école :
« Outre le péril de la foi, disaient-ils aux parents, il y a le péril de la vertu ; vous devez vous en préoccuper aussi, surtout s'il s'agit de ces Ecoles mixtes où l'on pratique, par le mélange des deux sexes, un système d'éducation contraire à la morale et tout à fait indigne d'un peuple civilisé. »
Dans un discours prononcé à Lille devant l'Assemblée des catholiques du Nord, le cardinal Luçon insista sur ce passage de la lettre pastorale en ces termes :
« Ce que nous avons dénoncé comme immoral, c'est le système d'éducation pratiqué dans certaines écoles mixtes et qui consiste dans le mélange affecté des enfants des deux sexes. »
Cet avertissement épiscopal éveilla la susceptibilité des nombreux inspecteurs et instituteurs qui propageaient l'école gé-
I. Dans une lettre qu'il écrivit à M. de Marcère pour approuver (( la lutte contre la perversion de l'enfance et de la jeunesse », Mgr Turinaz rapporte ce fait : « Dans une paroisse de mon diocèse restée très chrétienne, un père de famille décida le maire par ses sollicitations pressantes, à constater la promiscuité des sexes dans l'école, où les enfants de dix, onze et douze ans, filles et garçons, étaient mêlés les uns aux autres sur les bancs. Aux reproches du père et du maire indignés, l'instituteur répondit : « Vos bêtes sont bien placées ainsi dans vos écuries. »
» Ces paroles ig-nobles, conclut Mgr Turinaz, sont une révélation, j'allais dire un programme, car c'est bien à la bestialité que de tels maîtres veulent conduire le peuple de France. )>
minée. Ils intentèrent un procès au cardinal Luçon qui fut condamné par le tribunal de Reims à 500 fr. de dommages intérêts en faveur des Amicales d'instituteurs. La cour de Paris rejeta l'appel interjeté par le Cardinal ; et dans une séance de la Chambre des députés, M. Rafin demanda que le S3^stème de la coéducation des sexes fût généralisé et étendu, sans doute jusqu'aux écoles normales, selon le vœu qui avait été émis au congrès des Amicales à Lille.
Cependant les associations de pères de famille réclamaient, allaient même jusqu'à intenter des procès^. M, Viviani prit ses précautions. En mars 1914, il adressa aux inspecteurs d'académie une circulaire modifiant les précédentes :
ce Désormais, les protestations des pères de famille, au lieu de m'être transmises et de mettre îin, de plono, à l'essai de gémination, seront soumises au Conseil départemental, qui formulera son avis sur le maintien ou la cessation de l'expérience en cours. »
Le recours des pères de famille ne produisit plus dès lors son effet par lui-même, le corps académique avait à en juger et à prononcer.
La coéducation n'était pratiquée que dans les écoles primaires et les écoles primaires supérieures, bientôt on lança l'idée de l'introduire dans les lycées ; il n'y aurait plus lycée de garçons et lycée de filles, mais un seul lycée recevant les deux sexes.
Le 21 mai 1911, le Siècle publia un article à ce sujet :
«. Quelle que soit, dit-il, la décision intervenant dans le cas particulier qui s'est présenté dernièrement au lycée Lakanal, la question de la coéducation dans l'enseignement secojidaire, amorcée Tan dernier par Fadmission d'une jeune fille à l'école de la rue d'Ulm, aura besoin d'être radicalement tranchée dans un sens ou dans l'autre...
« Il ne faut donc plus s'étonner de voir se manifester dans le public une certaine tendance à réaliser le lycée mixie. Car, il est bien évident qu'on ne songe plus aujourd'hui à donner à la femme ime cnliurc d'apparat, et
2. Parmi ces procès signalons celui de Saint-Aubin-les-Forges (Nièvre).
Le 26 juin 1910 quatre-vingts pères de famille se réunissaient à la mairie et rédigeaient un ordre du jour accusant l'instituteur. Ni préfet ni parquet n^avaient reçu leurs plaintes. Ce ne fut que le 26 août que le juge d'instruction de Cosne se rendit à la mairie, et le 2 septembre que l'instituteur se constitua prisonnier. Il fut établi qu'il avait transformé l'école communale en un cours de débauche pratique pour l'enfance.
A Davayat (Puy-de-Dôme) il v avait deux écoles, où garçons et filles étaient mélangés en classe. Pendant quatre ans le classement s'est fait en ces termes : (( Je vais vous marier ; toi, je te marie à une telle ; toi, je te marie avec un tel. » Cet étrange magister G. fut enfin changé, mais l'inspecteur refusa au nouveau maître l'autorisation d'opérer dans les classes la séparation des garçons et des filles !
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l'on ne saurait conserver plus long-temps deux sortes d'enseignements secondaires dont la concurrence est un défi jeté au bon sens. Comme il n'y a qu'tme science, la science sans sexe, il ne doit y avoir qu'un enseignement — je ne dis pas une seule méthode — un enseignement égal pour tous ; et cette division de l'enseignement secondaire en féminin et masculin doit disparaître.
» Avant donc de réaliser le lycée mixte, il convient de réaliser l'unité d'enseignement. C'est à quoi travaille le personnel enseignant féminin : d'une part, l'on a tenté avec succès d'ouvrir des cours préparatoires au baccalauréat dans quelques lycées de filles ; d'autre part, les groupements corporatifs s'efïofcent d'obtenir la spécialisation des femmes-professeurs...
» Pour réaliser le lycée mixte, d'ailleurs réclamé par quelques groupements pédagogiques, il faut encore tenir compte d'un facteur important. Est-il possible de rapprocher sans danger jeunes filles et jeunes gens, en dehors de la famille, à l'âge de la puberté ? C'est tout le problème de la coéducation qui se pose.
» Il faut bien reconnaître qu'en l'état actuel, un tel changement n'est possible que nuancé d'une lente gradation. Il conviendrait peut-être de poursuivre les expériences tentées dans quelques lycées tels que le lycée Michelet et celui de Chaumont, qui admettent, depuis quelque temps, des fillettes dans leurs classes enfantines. Peut-être y aurait-il lieu aussi de rapprocher la jeunesse de nos établissements dans des patronages, dans des cercles scolaires, afin d'accoutumer nos mœurs et notre opinion au nouvel état de choses. »
En attendant que ces mesures préalables aient préparé l'opinion à l'établissement des lycées mixtes, on avait fait l'essai des orphelinats mixtes.
Un M. Prévost, qui avait à Cempuis, près de Beauvais, un domaine de 20 hectares de bois et prairies et au centre une grande construction, la légua en 1875 au département de la Seine à la charge d'y créer un orphelinat la'ique. Le testament fut attaqué et ce n'est qu'en 1880 que l'orphelinat put être installé. La direction en fut confiée au F.*. Robin qui y fit entrer toute sa famille à titre d'économe, de professeurs, etc. Lui et les siens touchaient par an 14.750 fr. L'établissement coûtait 200.000 fr. par an au budget départemental. Le nombre des orphelins et orphelines était de 150 à 180. Ils avaient 70 professeurs, surveillants, maîtresses ou sous-maîtresses.
En prenant la direction de l'orphelinat, Robin avait fait connaître ses intentions. Il voulait en faire « un paradis terrestre de l'amusement et du plaisir ».
Son expérience fut tolérée de 1883 à 1894. Il avait dit dans
sa brochure-programme :
« Dans les classes, à l'atelier, au gymnase, dans les récréations, les promenades, les voyao^es, pendant les repas, toujours les filles et les gar-
çons sont confondus, et Jes éducateurs sont indifféremment des hommes et des femmes. »
L'orphelinat possédait une maison sur la plage de Mers, et, pendant les vacances, les étrangers scandalisés voyaient les jeunes filles et les jeunes garçons de Cempuis prendre leurs bains ensemble ! Rien n'était tenté pour ménager la pudeur, même pour les jeunes gens de 15 à 16 ans. Dans l'établissement même avait été ajouté le bain froid en commun dans un état de nudité complète. Cela fut reconnu exact dans l'une des séances du Conseil général de la Seine. « On a tant de peine, disait cet éducateur, à vaincre chez les enfants cette sacrée pudeur ». Les ouvriers appelés à travailler dans l'établissement racontaient les expérimentations dont ils étaient témoins pour donner une éducation basée sur la pure animalité. Ils déposèrent dans les enquêtes qui furent faites en 1894.
Les choses en vinrent au point que le Matin lui-même, après tant d'autres, réclama avec énergie une enquête officielle.
« Ce qui se passe dans cet établissement, dit-il, est épouvantable : c'est l'expérimentation à outrance .d'un système contraire à tous les principes de la morale. La pudeur naturelle à tous les animaux n'existe pas à l'école de Cempuis ».
Le parquet ne bougea pas. Bien plus, le Conseil municipal de Paris continua à dépenser deux cent mille francs par an pour cette expérimentation.
Robin finit par être chassé de son établissement par l'indignation de toute la population environnante. Mais le gouvernement, qui avait été obligé de le révoquer, pour le récompenser de ses services,lui alloua une pension annuelle de 4.000 fr» Ce malheureux se suicida en 1912 dans des conditions horribles. Ce fut l'un de ses professeurs qui, au congrès des Amicales tenu à lâlle en 1905, provoqua le vœu rapporté ci-dessus. II disait dans son rapport :
« C'est ce qu'avait parfaitement compris le fondateur de Cempuis si tristement calomnié, Cempuis, expérience pédagogique de premier ordre dont les bienfaits et les résultats sociaux condamnent à jamais l'éducation réactionnaire et jésuitique dont nous souffrons » (p. 296).
Ont trempé dans cette expérience l'Assistance publique, le Conseil municipal de Paris, la magistrature qui n'a point voulu informer, et le gouvernement, qui non seulement a toléré, mais a récompensé.
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On peut augurer de là ce que l'on se proposait de faire lorsque les temps seraient devenus meilleurs, lorsque les esprits auraient été mieux préparés par une éducation de plus longue durée.
Dans la pensée de la secte, la corruption des mœurs était l'un des moyens employés par elle pour arriver à la fin dernière de tout ce qu'elle a entrepris et que les instructions secrètes données à la Haute Vente ont ainsi exposée : ce l'affranchissement du monde entier », c'est-à-dire l'affranchissement du joug de Dieu, l'affranchissement des droits que Dieu a sur l'homme ; l'affranchissement des lois de la morale chrétienne pour obtenir « la régénération universelle ». Tout cela au nom des ce Droits de l'homme ».
(c Dans la voie que nous traçons à nos frères, concluaient les instructions secrètes, il se trouve de grands obstacles à vaincre, des difficultés de plus d'une sorte à surmonter. On en triomphera par l'expérience et par la perspicacité ; mais le but est si beau, qu'il importe de mettre toutes les voiles au vent pour l'atteindre... Que chaque acte de votre vie tende donc à la recherche de cette pierre philosophaîe. I--es alchimistes du moyen-âge ont perdu leur temps et l'or de leurs dupes à la recherche de leur rêve. Celui des sociétés secrètes s'accomplira par la plus simple des raisons : c'est qu'il est basé sur les passions de l'homme. Ne nous décourageons donc ni pour un échec, m pour un revers, ni pour une défaite ; préparons nos armes dans le silence des Ventes, dressons toutes nos batteries, flattons toutes les passions, les plus mauvaises comme les plus généreuses, et tout nous porte à croire que ce plan réussira un jour, au delà même des calculs les plus improbables. »
Depuis 1819, date de ces instructions, aucun échec, aucun revers, aucune défaite, n'ont pu décourager la secte; elle a poursuivi le but qui lui était marqué sans le perdre un instant de vue, sachant s'arrêter quand la prudence le commandait, et sachant reprendre sa marche au point où elle l'avait laissée, aussitôt que les circonstances qu'elle s'appliquait à faire naître, le lui permettaient. Avant l'école, il y a l'éducation familiale, après l'école il y a l'essor dans la société ; pour obtenir la pleine efficacité de ses efforts, la secte veille à ne laisser libre ni l'un ni l'autre de ces champs d'action là où les catholiques occupaient encore quelques postes.