CHAPITRE XXVII
Ce que le public voulut faire et a fait. Ce qu'a fait Dieu.
La conscience paternelle n*est point dupe des charlatans. On a vu (sous la i^^ Répuhliqxie), dans certains départements, des hommes en place confier leurs enfants à ces mêmes prêtres qn^ils outrageaient dans leurs placards, clriqves, et qu'ils auraient condamnés ci mort si la gendarmerie nationale les leur avait amenés. Les vilains aussi ont une conscience.
De jNIaistre.
Prospérité des écoles libres et sacrifices de la population pour les fonder et les entretenir. — Nouvelles lois contre elles. — Répugnances des indifférents eux-mêmes à l'égard de l'enseignement neutre. — Triste fin de J. Ferry et de Paul Bert. — De Freycinet poursuivi par le mépris public.
Les catholiques n'ont pas reculé devant de lourds sacrifices pour sauvegarder l'âme de leurs enfants. Il n'y a pas d'exagération à évaluer au chiffre annuel de 50 millions les frais qu'ils s'imposaient pour leurs écoles. Un milliard 500 millions en 30 ans : « telle est la rançon scolaire, aux yeux de Dieu et de la catholicité, de la France captive de la Franc-Maçonnerie ^. »
Malgré toutes les lois et toutes les persécutions, les écoles libres s'élevaient partout, et étaient fréquentées assez souvent par la majorité des enfants de la commune.
Beaucoup d'écoles neutres qui comptaient vingt et même
I. M. le chanoine Laude a fait, en 1913, pour la Société d'éducation et d'enseignement, une enquête sur l'enseignement libre primaire. D'après les évaluations les mieux établies, dit-il. nos écoles chrétiennes coûtent annuellement près de 45 millions pour les traitements du personnel.
trente élèves en 1881 en eurent à peine dix ou quinze et même moins.
Voici un document officiel. La page 231 du volume de statistique de l'enseignement primaire (1906-1907) donne le nombre total des écoles sans élèves. Il s'élève à douze mille sept cent soixante-neuf.
« T>e chiffre, écrit M. Achille Guillard, est encore plus élevé : il s'élève à plus de 17.000. Ainsi, il y a la moitié des écoles dans lesquelles l'instituteur n'a pas ou presque pas d'élèves !
» Un certain nombre n'en ont même pas cinq, et quelques-unes n'en ont pas du tout. L'instituteur, pour justifier autant que possible son existence, est obligé d'inscrire ses propres enfants, ou de faire venir de loin ses neveux et nièces, même lorsqn'ils ont dépassé notablement Vâge scolaire. »
Plus récemment, le Journal des Instituteurs (8 octobre 1911) donna les chiffres suivants :
« La Loire-Inférieure perd 1.238 élèves (les écoles privées en gagnent 1.000) de 1909 à 1910 ; dans la 3^ circonscription de Nantes, pour l'année courante, la perte se monte à 800 unités. »
Le président de l'A. (Amicale des instituteurs) de la Mayenne, dans une réunion corporative, évaluait les désertions de son département à 3.000 en quatre ans.
Le secrétaire de l'A. des Côtes-du-Nord dit :
« Au 1^^ octobre 1910, les écoles privées gagnaient plus de 2.000 élèves sur 1909.
)) En Vendée, 1 259 élèves dans le même temps.
)) Les écoles publiques du Maine-et-Loire perdent 1.319 élèves, les concurrentes en gagnent 2.013.
» Même situation dans le Morbihan, l'Orne ; le mouvement se dessine dans le nord des Deux-Sèvres. »
Le Courrier du Maine appela l'attention sur une brochure que venait de publier l'Amicale des instituteurs et institutrices de la Mayenne,
On y trouve un tableau où, en regard du nombre des élèves des écoles laïques, figure, sous la dénomination concurrence, le chiffre approximatif des enfants fréquentant les écoles libres. Cette comparaison établit d'une manière éloquente que, partout où a pu être établie une ce concurrence », l'école laïque en ressentit vivement et aussitôt le contre-coup.
Nous pourrions citer cinquante communes comme celles-ci : Astillé, 3 garçons à l'école laïque pour 25 à l'école libre ; En-
trammes, 6 filles pour 35 ; Saint-Berthevin, 15 filles pour 80 ; Evron, 90 garçons pour 160 ; Olivet, 7 enfants pour 90... Il y a mieux ; à Courbevielle, un seul élève suffit à occuper l'instituteur officiel, tandis que l'école libre abrite 30 garçons; même proportion pour les écoles de filles ; l'école de Peuton a 0 enfant contre 40 à l'école libre ; Simple 0 contre 70 ; toujours 0 à Montjean, à Saint-Cyr-le-Gravelais (filles), à Launay-Villiers (garçons), à Laigné (filles).
Pour qui examine cette statistique, il est facile de se convaincre que très rarement l'école libre est en état d'infériorité sensible avec l'école officielle, même dans les grands centres.
Un groupe qui fait campagne à Rennes pour la R. P. scolaire a organisé une enquête qui domie des résultats saisissants pour le département de l'Ille-et- Vilaine : plus de dix écoles laïques n'ont aucun élève, sept en ont un seul, huit en ont deux, vingt-huit en ont cinq ou moins de cinq, soixante en ont moins de dix. Si bien qu'il y a, en Ille-et- Vilaine, plus de 100 écoles laïques qui en tout groupent 500 élèves à peu près. Et si on prend les 25 premières écoles citées, on verra qu'elles ont en tout 23 élèves.
En face, au contraire, l'école libre, qui ne coûte rien à l'Etat, regorge d'élèves, et l'on peut citer l'exemple de la Noë-Blanche, où un vicaire-instituteur fait la classe à 70 enfants, tandis qu'en face deux instituteurs publics instruisent 3 élèves.
Mais une vue d'ensemble pourra mieux nous édifier : Le Bulletin de la Soeiété d^Eâucation et d^Enseignemeni (numéro du 15 mars) a publié une « statistique comparée de l'enseignement primaire laïque et de l'enseignement primaire libre depuis 35 ans ». L'extrait suivant de cet article, marque le mouvement de la population scolaire depuis 1876.
A l'origine (1S76-1877), les écoles libres ne comptaient, que 741.453 élèves, soit 15.9 0/0 seulement de la population scolaire totale ; mais dans les écoles publiques qui renfermaient le surplus, soit 84.1 0/0 de la population scolaire totale, les élèves congréganistes figuraient pour 34.5 0/0, en sorte que l'ensemble des écoles publiques congréganistes et des écOiCs libres renfermait lui peu plus de la moitié (50.4 0/0), du nombre total des élèves de l'époque.
Avec l'arrivée au pouvoir du parti républicain avancé, la situation se modifie : par suite de la défaveur officielle aussitôt jetée sur l'enseignement chrétien, et sous l'effet de nombreuses dispositions légales, telles que
SIÈGE DE l'AxME ENFANTINE. 353
celles édictées par les lois de 1882 et de 1886 qui interdisent tout enseignement religieux dans l'école publique, et imposent l'obligation de cette école aux communes restées, jusque-là, libres de choisir entre l'école publique et l'école libre, l'enseignement public congréganiste baisse d'une façon prompte et continue ; mais les congréganistes, ainsi chassés de l'enseignement public, se reportent en foule dans l'enseignement libre où ils font même considérablement baisser l'élément laïque, qui passe de 311.369 élèves (représentant 6.6 0/0 de la population scolaire totale), en 1876-1877, à 120.230 élèves (ne représentant plus que 2.2 0/0 de la population scolaire totale), en 1900-1901 ; mais l'élément congréganiste gagnant beaucoup plus de terrain que n'en perd l'élément laïque, l'enseignement libre, considéré dans son ensemble, croît d'une façon continue pendant cette longue période, passant du chiffre donné plus haut, de 751.453 élèves (qui représeiite 15.9 0/0 de la population scolaire totale), en 1876-1877, au chiffre de 1.377.578 élèves (représentant 24.9 0/0 de la population scolaire totale), en 1900-1901.
Pendant ce temps, l'enseignement public, malgré la baisse rapide de l'élément congréganiste qu'il renferme, commence par croître, de son côté, en valeur absolue jusque vers l'année 1887-1888, oii il atteint le chiffre de 4.492.892 élèves contre 3.965.484 en 1876-1877 ; mais, comme l'enseignement libre a relativement progressé davantage, la proportion des élèves de l'enseignement public descend, durant cette période, de 84.1 à 80 0/0 du chiffre de la population scolaire totale ; puis, à partir de 1887- 1888, l'enseignement public décroît, non seulement en valeur relative, mais encore en valeur absolue jusqu'en l'année 1900-1901, où le nombre des élèves qui le suivent tombe à 4,149.222, représentant 75.1 0/0 de la population scolaire totale.
La supériorité numérique de l'enseignement public est encore très forte ; mais la baisse qu'il a subie en douze années est considérable, tant en valeur absolue (près de 350.000 élèves), qu'en valeur relative (près de 5 0/0 de la population scolaire totale) ; et l'enseignement libre, d'année en année substitué à l'enseignement public congréganiste qui décline de plus en plus, peut être, à ce moment, considéré comme sorti victorieusement de la crise redoutable issue du changement d'orientation gouvernementale et de la nouvelle législation scolaire des années 1878 et suivantes.
L'avenir semblait donc s'ouvrir pour lui plein de promesses en l'année 1900-1901 ; mais une nouvelle crise se préparait. C'est l'heure, en effet, des ministères Waldeck-Rousseau et Combes ; la politique anti-religieuse s'accentue ; on parle de proscrire l'enseignement congréganiste, et cette menace se réalise effectivement bientôt par la loi du 7 juillet 1904, qui interdit l'enseignement de tout ordre et de toute nature aux congrégations, en même temps qu'elle ordonne la fermeture de tous les établissements scolaires existants et dirigés par des congréganistes dans le délai de dix ans.
Aussitôt, et dès la menace de cette loi, l'élément congréganiste décroît avec une extrême rapidité au profit de l'élément laïque qui se développe, rapidement aussi, dans l'enseignement libre comme dans l'enseignement public ; mais pendant plusieurs années, les gains qui se produisent dans l'élément laïque sont loin de contrebalancer, dans l'enseignement libre, les pertes subies par l'élément congréganiste ; et ainsi, l'enseignement public est en croissance constante depuis l'année 1900-1901 jusqu'à l'année 1908-1909 où il atteint le chiffre de 4.621.839 élèves représentant 82.1 0/0 de la population scolaire totale, tandis que, de son côté, l'enseignement libre décroît, au contraire, d'une façon continue jusqu'à 1907-1908, où il
tombe au chiffre de 996.268 élèves représentant 17.8 0/0 de la population scolaire totale.
Mais cette année 1907-1908 constitue le point culminant de la crise ; et depuis lors un mouvement sensible de reprise se produit pour l'enseignement libre, qui remonte au chiffre de 1.031.538 élèves, correspondant à 18.3 0/0 de la population scolaire totale, pendant l'année 1909-1910 (la dernière dont l'annuaire statistique du ministère du Travail ait donné jusqu'ici les résultats), tandis que l'enseignement public a décru légèrement de son côté, descendant à 4.607.239 durant cette année 1909-1910 ; il semble établi, de plus, que ce double mouvement, de progrès pour l'enseignement libre, de recul pour l'enseignement public, s'est continué depuis, au moins pendant l'année 1910-1911. »
Cette statistique montre bien les péripéties, l^îndignitéy l'odieux de la lutte entre la Franc-Maçonnerie gouvernementale et la population.
(c Les catholiques, dît M. Jvles Delafosse, payent, pour les deux tiers au moins, le budget d'un enseignement de l'Etat dont les maîtres nient c& qu'ils croient, outragent ce qu'ils aiment, détruisent ce qu'ils avaient édifié. Et lorsque, justement soucieux de sauver au moins l'âme de leurs enfants de cet enseignement dépravateur, ils s'imposent des sacrifices supplémentaires pour ouvrir et subventionner des écoles libres où des maîtres investis de leur confiance donnent un enseignement conforme à leurs sentiments, à leurs principes, à leurs croyances, à leurs goûts, leurs adversaires se dressent devant eux et leur crient : Halte-là ! Nous vous défendons de donner à vos enfants un autre enseignement que le nôtre^ d'avoir d'autres maîtres que les nôtres, et, pour rendre toute résistance inutile, nous fermons vos écoles ! »
Si le gouvernement ne prenait dans les poehes des catholiquesy les centaines de millions dont il se sert pour leur faire la guerre, si avec cela il n'employait la contrainte, qui va jusqu'à refuser le pain de l'Assistance publique aux indigents chrétiens qui veulent que leurs enfants soient chrétiens, on peut dire que les écoles laïques seraient immédiatement et complètement désertes.
Que députés, sénateurs, gouvernement allassent à l 'encontre des sentiments et des volontés du pays en poursuivant l'enseignement chrétien, le tableau ci-dessus le montre également. Ils en étaient tellement persuadés qu'en toute occasion, ils s'opposaient aux vœux qui leur étaient exprimés.
Le Sénat avait introduit dans la loi une disposition aux termes de laquelle, sur la demande des parents, le conseil départemental pouvait autoriser les ministres des différents cultes à donner l'instruction religieuse dans les locaux scolaires, le dimanche, les autres jours de vacances et une fois par semaine
SIÈGE DE l'aME ENFANTINE. 35i
à l'issue de la classe du soir. La Chambre des députés eut peur que les parents et les Conseils départementaux ne trouvassent en cela un moyen de détruire en partie son œuvre d'athéisme. Elle supprima cette disposition et décida formellement que tout enseignement religieux serait banni de l'école. Le Sénat, comme toujours, se soumit et dit : Amen. Déjà, le Parlement avait eu occasion de voir quelle serait l'attitude des parents sur ce point s'ils étaient consultés. Peu de temps auparavant, M. Paul Bert, alors ministre de l'Instruction publique, avait réglé par une circulaire que l'instruction religieuse ne serait plus donnée dans les lycées qu'aux élèves dont les parents l'exigeaient. A Parie HUIT citoyens seulement profitèrent de la licence qui leur était accordée et voulurent priver leurs enfants des offices et des leçons de la religion. Nous n'avons point de statistique pour les diverses régions de la France ; nous savons seulement qu'à Toulouse, centre universitaire, il n'y en eut qu'uN sexjl^. Il est à remarquer que ce témoignage d'attachement à la foi religieuse était ici donné, non par les familles les plus catholiques, mais par celles qui préfèrent le lycée à l'école tenue par le clergé. On peut donc dire avec certitude que si un référendum clair et net avait été proposé au peuple de France sur la loi de l'école athée, la réprobation eût été moralement unanime.
La France a donc fait beaucoup pour maintenir ses enfants dans la foi chrétienne et la pratique des vertus dont elle est le principe. La République, elle, plus elle se sentait en opposition avec le sentiment public et plus elle mettait d'acharnement à fourbir d'année en année les armes qu'elle s'était données pour assurer la « défense laïque ». Elle était en train d'en forger de plus meurtrières lorsque la guerre éclata.
2. Les familles étaient libres, au collège Rollin, de faire donner à leurs dépens l'instruction religieuse à leurs enfants. Chacune de celles qui le voulaient versait à cet effet vingt francs par an. Le nombre des élèves étant de mille, l'administration municipale, par qui ce collège était subventionné, recevait 'de ce chef vingt mille francs qu'elle portait en recettes et dépenses. Dans les derniers jours de décembre 1887, le Conseil municipal a interdit dans ce collège tout enseignement religieux, même volontaire, même onéreux pour ceux qui le demandaient. Règne l'ignorance afin que règne l'athéisme! sans que personne puisse s'y soustraire.
Avant que l'on ne pût passer aux dernières et plus puissantes mesures pour s'emparer définitivement de l'âme des enfants, le 17 mars 1893, Jules Ferry fut frappé d'apoplexie à six heures du soir et mourut sans avoir pu reprendra connaissance.
I-a République fit à M. J. Ferry des funérailles nationales. L^Avenir militaire fit remarquer que les honneurs militaires n'avaient pas été rendus exclusivement au domicile du défunt comme le veut l'article 32S du décret portant règlement sur le service dans les places. En effet, les troupes accompagnèrent jusqu'à la gare, et là, défilèrent devant le cadavre. Une seconde infraction au décret de 1883 fut commise à Saint-Dié. Là encore, les honneurs militaires lui furent rendus, bien que l'article 337 dise que, ce lorsque le corps de la personne décédée doit être transporté d'un lieu à un autre, les honneurs funèbres ne seront rendus qu'une seule fois. »
En 1910, on inaugura à Paris, au Carrousel, dans le beau décor des Tuileries, au bruit de cent-un coups de canon et de nombreux discours, une statue à Jules Ferry. Une délégation de 250 écoliers et écolières avait été amené des Vosges, pays natal de Jules Ferry, pour déposer au pied de sa statue des bruyères et des brandies de sapin ^ .
La Franc-Maçonnerie récompensait ainsi les services de M. J. Ferry. Il avait été le principal et le plus puissant des instruments dont elle s'est servie pour déchristianiser la France. C'est lui qui a « laïcisé )> l'enseignement, et préparé par là à la France une génération d'hom.mes sans foi ni loi.
Dès sa première entrée au ministère, en 1879, placé à l'Instruction publiciue, il dirigea ses premiers coups sur les Universités catholiques C[ui venaient à peine de naître.
Personne n'a perdu le souvenir de l'émotion que souleva en France le fameux « article 7 » suivi de l'exécution des « décrets ». M. Ferry était alors le chef du gouvernement.
Redevenu président du Conseil en 1882, il défendit, devant les
3. Ce monument a été élevé à l'aide d'une souscription faite dans toutes les écoles laïques de France et des colonies. Chaque élève devait donner un sou et apposer sa sif{nature sur un cahier. On recueillit ainsi deux millions de sous et deux millions de signatures. « Ces livres d'or », ainsi composés, ont été enfermés, au cours de la cérémonie, par les délégations scolaires, dans le socle du monument. Ces pauvres petits seront là censés donner au F.- Jules Ferry le témoignage de leur reconnaissance pour l'opération chirurgicale qu'il a faite dans leur âme ])our en enlever la Foi !
SIÈGE DE l'aime ENFANTINE, 357
Ch^.Tiibres, la loi de renseignement ce laïque, obligatoire et gratuit, » et eut l'audace de déclarer du haut de la tribune que sa politique était a absolument anticléricale. »
L'abolition de l'aumônerie militaire et de la loi du dimanche, la suppression des bourses des séminaires, le vote de la loi du divorce, l'épuration de la magistrature, l'éloignement du clergé des commissions hospitalières et des bureaux de bienfaisance, la loi du service militaire pour les séminaristes et pour les prêtres, etc., etc. ; toutes ces mesures de persécution ont été prises sous M. Ferry ou par lui.
La Providence vint le punir et le frapper une première fois en 1885, en ce mois de mars, anniversaire des décrets qui fut ensuite le témoin de sa mort. La défaite de Lang-Son souleva con»tre lui une telle colère, qu'il s'évada de la Chambre en grimpant sur une échelle' pour sauter de là dans le jardin de la présidence, et une telle impopularité, qu'il se vit obligé de changer de visage en modifiant la forme de ses favoris et en laissant pousser ses moustaches.
Dans l'opinion de tous, c'était un homme fini.
Mais, qui pouvait deviner l'extrémité à laquelle se verraient réduits, et l'opportunisme et la Franc-Maçonnerie, par le scandale du Panama ? Quand ils virent tous leurs hommes s'engloutir, l'un après l'autre, dans cette boue, les concussionnaires tournèrent leurs yeux vers J. Ferry. Lui seul pouvait les sauver. Il était resté intègre, et ses puissantes qualités d'intelligence et surtout de volonté pouvaient, ils l'espéraient du moins, maintenir la France sous leur joug.
Bientôt l'on vit le franc-maçon Le Royer, qui depuis toujours présidait le Sénat, donner sa démission, au grand étonnement de tous, sans motif plausible. On se l'expliqua, lorsque l'on vit M. J. Ferry aller prendre sa place. Président du Sénat, M. J. Ferry ferait prononcer la dissolution de la Chambre des députés, étoufferait dans cette dissolution le scandale du Panama et présiderait aux élections. Pour le récompenser, ia Franc-Maçonnerie lui rendrait la présidence du Conseil, puis la présidence de la République.
Cela se disait couramment le jeudi. M. J. Ferry était au fauteuil et emménageait au Luxembourg. Le vendredi il était mort. / . , .
« Il y a, dit le journal le plus impie, le plus acharné contre nous, la Lanterne, il y a dans cette mort> succédant de si près à une sorte de résurrection politique, une tragique antithèse, dont les esprits ne peuvent pas ne pas être frappés, d « Sauvezmoi, sauvez-moi, s'écria-t-il, lorsqu'il se sentit sous l'étreinte de la mort, je suis perdu ! »
« Je. suis perdu ! » sa pensée se portait-elle vers l'éternité ? J. Ferry avait été bien élevé, il avait été pieux dans sa jeunesse, pieux à tel point que la mère du cardinal Caverot avait souhaité de voir son fils lui ressembler. Quelle fin après un tel commencement, et que l'ambition est mauvaise conseillère * !
Six ans auparavant, la mort avait arraché à sa vice-royauté M. P. Bert, l'homme jeune, vigoureux, cuirassé d'une triple science^ médecin, chimiste, physiologiste, pour le faire comparaître devant le juste Juge.
Hélas ! quels comptes, lui aussi, avait à rendre !
Il venait d'écrire dans l'avant-propos de ses Discours parlementaires ;
« Le conseil supérieur de rinstruction publique a été réformé en 1879 suivant les règles que j'indiquais dès 1873. 'L'enseignement supérieur en Algérie, les nouvelles Facultés de médecine, les écoles normales primaires de filles, V enseignement secondaire des filles ont été organisés comme je les avais conçus. Le privilège de la lettre d'obédience a été supprimé ; la gratuité, l'obligation, et la laïcité de renseignement primaire ont été votées, dans les conditions exigées par la commission de l'enseignement primaire dont j'avais l'honneur d'être le président et le rapporteur. Enfin lès décisions de la Chambre dans les questions de la liberté de Venseignement supérieur, du service militaire des instituteurs et des séminaristes, ont été conformes aux principes soutenus dans mes discours. »
4. Sous l'empire romain on observa que les persécuteurs des chrétiens terminaient ordinairement leur vie par une mauvaise et triste fin. Ce fait fut pris à tort par plusieurs comme un principe historique- Voici l'explication qu'on lui donnait : c'est dans l'exercice même de leur mission pour la réconciliation du monde avec Dieu, par Jésus-Christ, que ses ministres ont été persécutés.. Par là les persécuteurs se sont placés en opposition directe avec l'œuvre sainte que Dieu accomplit ici-bas pour le salut du monde et ils se sont placés plus que les autres pécheurs en révolte contre lui. Avec ceux-ci Dieu prend patience et dissimule : il a l'éternité pour punir. Mais il y aurait, ce semble, quelque chose de contraire à sa sjrande oeuvre en ce monde et qui détruirait dans les esprits l'importance qu'il y attache lui-même, si des hommes qui se sont posés librement on adversaires déclarés de Dieu, avaient la permission de mourir comme les autres et de finir leurs jours en paix. Ils sont emportée par quelque coup soudain, par quelque circonstance faite pour rappeler lé rôle odieux qu'ils ont joué contre Dieu et son E$:ilise, et qui les désigne comme des victimes de la Providence spéciale que Dieu exerce à l'éj^ard de ses ennemis directs et déclarés.
Ainsi il revendiquait tout ce qui a été fait en ces derniers temps de plus funeste pour les âmes. Il en revendiquait l'honneur devant les hommes; et, quelques jours après, il était appelé à en revendiquer devant Dieu la terrible rétribution.
C'est, paraît-il, au jour même où a été promulguée la loi faite pour ravir la foi à des millions d'enfants, que M. P. Bert télégraphia lui-même à M. de Freycinet que le choléra venait de le saisir. Cette loi, c'est lui qui l'avait conçue et proposée; elle était émanée de son initiative ; le Sénat et la Chambre l'avaient bien modifiée en quelques points, mais la disposition fondamentale, la laïcisation, était restée intacte. Elle avait triomphé et des résistances des droites, et des pétitions de millions de citoj'ens. P. Bert en avait la gloire auprès des siens : ce P. Bert, disait la République française, peut être appelé le véritable créateur de la laïcité en France. » Et c'est dans ce triomphe même que la mort est venue tout à coup le terrasser. Un ancien député de la droite dit à l'occasion de cette mort, que, causant avec Paul Bert, au moment où le retour de la monarchie paraissait avoir des chances sérieuses, il recueillit de lui cet aveu : « La question de la forme du gouvernement est pour moi secondaire, et sur ce point nous pourrions discuter ; mais il est entre nous un fossé infranchissable ^ ; vous êtes chrétien, et moi je veux, avant tout, la destruction du christianisme. »
c( Il disait cela froidement, ajouta le député, sans être emporté, comme son ami Ganibetta, par la fougue oratoire, et il a tenu, dans toute sa rigueur, cette infernale parole ».
M. P. Bert, à son départ au Tonkin, avait, au dire de ses intimes, une fortune de dix mille francs de rente. Il s'assura alors, pour le cas de mort, à six ou à douze compagnies pour la somme de deux, de quatre, de six cent mille francs à verser à sa famille. Les journaux ne sont pas d'accord sur les chiffres.
Une observation de M. de Tocqueville trouve ici sa place ®.
«c Ce qu'il faut craindre, ce n'est pas tant la vue de l'immoralité des grands que celle de l'immoralité menant à la grandeur. Dans la démocratie, les simples citoyens voient un homme qui sort de leurs rangs et qui parvient en peu d'années à la richesse et à la puissance. Ce spectacle
5. On sait que M. Poincaré a aussi parlé de fossé infranchissable lors de «on élection comme présid'^nt de la République.
6. M. DE Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, t. II, page 188 et s.
excite leur surprise et leur envie; ils recherchent comment celui qui était hier leur égal, est aujourd'hui revêtu du droit de les diriger. Ils placent la principale cause de son élévation dans quelques-uns de ses vices, et souvent ils ont raison de le faire. Il s'opère ainsi je ne sais quel odieux mélange entre les idées de bassesse et de pouvoir, d'indignité et de succès, d'utilité et de déshonneur. »
La Providence ne ménageait point ses leçons ou ses avertissements. En l'année même de la mort de Jules Ferry, le ministère Floquet-Freycinet, qui avait fait aboutir après six ans d'efforts la loi d'incorporation des séminaristes, était emporté dans le torrent de boue que déversait le Panama. M. de Freycinet, dans cette chute, tomba accablé d'une honte plus grande que ses collègues. Ministre de la Guerre, il était accusé d'avoir livré non seulement les fournitures de l'armée à des juifs, mais les secrets mêmes de la défense nationale à des espions prussiens. Déjà il avait dû répondre de ce crime de lèse-patrie devant l'opinion publique. Ses divers démentis n'avaient point donné satisfaction, et on voulait qu'il fût appelé à s'expliquer devant les tribunaux.
M. Waldeck-Rousseau, l'auteur de la loi de proscription des congrégations, est mort un peu plus tard, en 1904.
On sait que la main de Dieu s'est appesantie sur lui au lendemain même du vote de cette loi. Il s'est senti frappé à mort, et le monde entier en a été informé par toutes les voix de la publicité. Dieu, dans sa miséricorde, lui a laissé trois ans pour rentrer en lui-même, et sinon pour réparer le mal qu'il avait fait, ce qui n'était pas en son pouvoir, du moins pour s'en repentir et en demander pardon à Dieu et aux hommes. Il ne l'a point fait. Plusieurs fois, par une grâce vraiment particulière, il fut pour ainsi dire mis en demeure de s'exécuter ; mais, s'il en avait la pensée, il reculait sans doute devant la difficulté de le faire. Plusieurs fois il dut subir des opérations qui mettaient sa vie en danger immédiat. Avant de se livrer aux mains des chirurgiens, il dut, lui, élevé chrétiennement, jeter un regard effra3''é par delà l'opération et ses suites possibles : la mort, le jugement et l'enfer. Mais, pour rentrer en grâce avec Dieu, il ne fallait pas seulement la confession. La rétractation publique, et dans la mesure du possible la réparation, sont imposées, avant toute absolution, pour tout scandale public et pour tout
SIÈGE DE l'aME ENFANTINE. 361
tort au prochain. Cette réparation, quelle difficulté ! Cette rétractation, quel épouvantail î
On dit que le curé de Corbeil a été appelé, lorsqu^il fut évident que l'opération entraînerait la mort, et qu'il ne put arriver à temps.
Notre-Seigneur nous en a avertis : ceux qui pèchent contre le Saint-Esprit ne se convertissent point, bien que la grâce leur en soit offerte comme aux autres pécheurs. Ils gardent leur péché en ce monde, ils l'emportent dans l'éternité^.
7. Le péché contre le Saint-Esprit consiste dans l'opposition à l'œuvre que le Saint-Esprit poursuit et poursuivra jusqu'à la fin des temps dansl'Eglise par le ministère des Apôtres et de leurs successeurs.
Les Jules Ferry, les Paul Bert et leurs collaborateurs ont péché et pèchent contre le Saint-Esprit. Toute leur œuvre gouvernementale est une longue suite d'actes d'opposition à l'action de l'Esprit saint dans les âmes. Il n'est pas dit que la miséricorde divine ne puisse avoir raison de tels pécheurs, mais elle trouve dans la volonté pervertie de celui qui commet ce péché, ce que Bossuet appelle <( un sommeil de mort », et il ajoute : (( C'est la disposition la plus prochaine à la ruine dernière et irrémédiable », Et ailleurs : « De peur que le repos où ils sont, (là à Paris dans les grasses prébendes de» ministères) ne serve à nourrir en. leur cœur aveugle et impénitent l'espérance de l'impunité, le Saint-Esprit nous enseigne que leur repos même est une peine. Pécheurs, soyez ici attentifs. Voici une nouvelle manière de se venger qui n'appartient qu'à Dieu seul. C'est de laisser ses ennemis en repos, et de les punir davantage par leur endurcissement et par leur sommeil léthargique, que s'il exerçait sur eux un châtiment exemplaire. Il est donc vrai, chrétiens, qu'il arrive souvent qu'à force d'être irrité, Dieu renferme en lui-même toute sa colère ; en sorte que les pécheurs, étant étonnés eux-mêmes de leur longue prospérité et du cours fortuné de leurs affaires, s'imaginent n'avoir rien à craindre et ne sentent plus aucun trouble dans leur conscience. Voilà ce pernicieux assoupissement, voilà ce sommeil de mort dont j'ai déjà parlé. C'est le dernier fléau que Dieu envoie à ses ennemis, c'est le comble de tous les malheurs, c'est la plus prochaine disposition à la ruine dernière et irrémédiable ».
NOTE COMPLEMENTAIRE.
Comme promoteurs de la laïcisation de l'enseignement en France, à MM, J. Ferry et Paul Bert il faut joindre MM. Buisson et Steeg.
Expulsé de Suisse à la suite de conférences outrageusement antichrétiennes, M. BUISSON débarqua en France à l'heure de nos désastres : il vint non pour prendre les armes, mais alléché par la curée.
Il fut nommé en 1871 par J. Simon, inspecteur primaire à Paris même*. La clameur publique, à la suite des réclamations faites par Mgr Dupanloup, le força à résigner ses fonctions.
Le F.-. J. Ferry, qui le savait prêt à tout, le repêcha, se l'attacha comme lieutenant ; et en 1878 il lui confia non plus l'inspection primaire à Paris mais la direction de l'enseignement primaire, pour toute la France, au ministère de l'Instruction publique.
Nanti de cet emploi, le F. v Buisson -s'efforça- de faire de ses subordonnés, les instituteurs, autant d'anticurés.
En 1892, il éprouva le besoin de se défendre d'être le patron de a l'école sans Dieu ». Douze ans après, devenu député, il jeta le masque. Préfaciant la brochure d'un certain M. Moulct, intitulée : « L'idée de Dieu et l'éducation rationnelle )), il demanda que « l'idée de Dieu soit, dès l'école, déférée au tribunal de la raison pour y être condamnée. »
On sait le scandaleux incident qu'il provoqua aju Congrès national d'éducation morale tenu à Londres les 27 et 28 septembre 1908. Les congressistes, venus de tous les pays du monde, avaient jugé qu'il était oiseux de discuter sur la rigoureuse nécessité de croy-ances religieuses pour fonder la jnorale. Le métèque huguenot, F. Buisson, lut la déclaration suivante : (( Notre méthode à nous, Français, consiste à faire de la morale un objet d'enseignement distinct et indépendant de la religion... Nous respectons les autres opinions, mais nojJS maintenons intégralement notre point de vue, le i)oint de vue français... Au lieu d'afïirmer les droits de Dieu, nous affirmons, nous, les droits de l'homme. Telle est la base purement laïque de notre éducation morale. Nous croyons que c'est la seule méthode qui convienne à la France... »
Le vrai père de notre génération d'apaches, c'est l'ancien directeur de l'instruction primaire, Ferdinand Buisson.
AL Pierre Lasserre a fait de lui ce portrait dans VAction française.
<( M. Buisson est le protestant infini, sans cran d'arrêt dans la marche à la dissolution universelle. Je l'ai lu, entendu et vu. Il m'a toujours donné ^é sentiment d'une affreuse misère. On le plaindrait, s'il n'avait toujours joint à ses convulsions une certaine rouerie opportuniste et une adresse d'hypocrisie qui ajoutent à sa physionomie un trait qui glace. Il a horreur de la France qui n'a pas voulu être protestante. Il est en France, il est au milieu des choses françaises comme itn.^. Calvin dans un bénitier. »
Les journaux ont assez dit, pour que tout le monde le sache, que M. Steeg est fils d'un Prussien, ministre protestant qui vint s'étaljlir en France, et qui, après la guerre, se déclara citoyen français, se prétendant naturalisé, mais un naturalisé qui ne pouvait produire ses papiers. Ils avaient disparu, disaitil, dans les incendies de la Commune^ Le tribunal de Versailles, au mois de juin 1879, n'en voulut rien croire et lui refusa un jugement déclaratif de sa qualité de Français.
On a dans l'histoire de la famille de Steeg un exemple de ce que la Franc-Maçonnerie internationale sait faire des hommes qu'elle destine aux grands rôles. Elle va les chercher à l'étranger. Le père de Jules Steeg était cordonnier à Gussac. A peine arrivé en France et sans qu'ail puisse prouver qu'il est Français, il est nommé député à Bordeaux. Le fils, lui, devient ministre et ministre de l'Instruction publique, chargé de confectionner les projets de loi qui doivent faire des petits Français des crétins et des payens.'
A peine est-il fait ministre qu'il appelle à lui tous ses cousins.
La Bataille syndicaliste a relevé les rapides étapes d'un beau-frère de M. Steeg. Entré dans la carrière coloniale en 1892, ce beau-frère, M. Malan, végétait. Mais à nartir d'avril 1Q1.1, il triple le pas dans la voie de Tavancement. Le 12 avril. 11 est promu gouverneur de 2^ classe ; le i®^ juin, il est nommé résident supérieur en Indo-Chine ; le 20 octobre, 11 entre dans l'état-major de M. Sarraut, avec le titre, ressuscité pour lui, de <( secrétaire général du gouverneur général » ; le 25 octobre, un décret le délègue aux fonctions de directeur des finances de Tlndo-Chine : 5.1;. 000 francs d''appointements, sans compter le logement, rameublemcnt, les chevaux et les voitures.
Ou 'était-il donc arrivé en avril 191 1 pour que le l)eau-frère de M. Steeg prît un pareil essor ? M. Steeg était devenu ministre, h Sous Vanclen régime, jeunes élèves, le favoritisme et le népotisme régnaient...
w Mais la République a chan£?é tout cela... »