CHAPITRE XXVIIL Défensive mal comprise
La France est la fille aînée de l'Eglise. Elle est aussi le porte-étendard de la chrétienté répandue par toute la terre.
Pour en arriver là, le chemin est âpre ; il est bien difficile ; il faut l'arroser de larmes, de sacrifices. Il ne faut pas fléchir devant l'iniquilé triom.phante , ne pas renier les principes, ne pas briser la force du caractère français, ne pas craindre que la cloche funèbre vienne à troubler le sommeil des révolutionnaires, ne pas se faire brebis par lâcheté, ne pas calculer avec eux, car dans une sem,blable conduite, il n'y a ni la franchise des Français, ni la dignité du caractère chrétien, ni le secret de l'avenir, ni le trésor du passé ; il n'y a rien, rien que le misérable calcul de l'opportunité du moment condamné à périr. » Cardinal Parocchi,
Toute Pœuvre scolaire de la République a pour fin l'apostasie. — La direction de la résistance accaparée par des hommes sans principes. — Ils louvoient en face d'hommes qui déclarent hautement vouloir anéantir le christianisme. — Les associations de pères de famille. — M. Gurnaud les groupe et les dirige. — Il tient les évêques à l'écart. — Il écarte Jésus-Christ de leurs revendications.
En 1891, M. l'abbê Auguste Léman, de race juive, a publié aine brochure intitulée : V Apostasie dans renseignement public. Il y montre que toutes les lois scolaires tendent à l'apostasie. Il y a eu dans leur confection une graduation si savamment -calculée, qu'on peut la dire satanique. Si elles eussent été présentées toutes ensemble et avec leur tendance à découvert, la France tout entière du Nord au Midi se fût soulevée comme un -seul homme.
364 CULl^ABILITÉ DE LA NATION.
La secte y a mis des intervalles et surtout des voiles. L'auteur récapitule ainsi les étapes et les moyens pris pour franchir chacune d'elles :
On a créé des pépinières d'apostasie en créant les nouvelles écoles normales.
On a institué un conseil suprême d'apostasie en remaniant le conseil supérieur de l'instruction publique.
On a assuré la formation du personnel d'apostasie et l'extinction du personnel chrétien, en déférant à l'Etat seul la collation du brevet de capacité ;
On a dissimulé le venin de l'apostasie en le couvrant de l'appât de la g-ratuité ;
On a établi hypocritement l'apostasie dans l'école en laïcisant les programmes de l'enseignement primaire, c'est-à-dire en supprimant et en interdisant tout enseignement religieux dans l'école ;
On a doté l'apostasie, en prodiguant les millions pour la construction des gî-oupes scolaiies ;
On a élevé sur le pavois Tapostasie, en lui réservant le titre d'enseignement public, et en reléguant à l'écart l'enseignement chrétien sous la dénominatirm d'enseignement privé ;
On a conféré à l'apostasie le droit d'espionnage, en soumettant à l'inspection toutes les écoles chrétiennes, même celles dirigées par des religieuses cloîtrées ;
On a livré à l'apostasie non seulement des milliers d'écoles, mais encore le droit des conmiunes, en laïcisant contre leur gré le personnel de ces écoles, c'est-à-dire en expulsant les Frères et les Sœurs.
Si chacune des lois que nous venons de présenter avec son vrai c,aractère a pour but immédiat l'apostasie de l'enfance, le but ultérieur et plus général, continue Vautenr, n'est pas autre que l'apostasie de toute la nation française.
C'est elle, en eflTet, qui est visée par le plan sectaire. L'inoculation lente, mais sûre, du poison d'apostasie dans les veines du fils de l'ouvrier dans les villes, et dans celles du fils du paysan dans les campagnes, devra, dans un temps qu'on espère rapproché, avoir bouleversé et changé totalement le tempérament de la France.
Pour faire comprendre l'effet de ces lois appliquées à l'âme des enfants, M. Léman se sert d'une comparaison.
Il assimile l'ensemble de ces lois â l'instrument de torture inventé par la féroce Elisabeth contre ses sujets catholiques. Dans les mâchoires de cet étau, leurs membres étaient enserrés, puis affreusement bro3'^és..
Quatre millions d'enfants, dînait Vabhé Léman, sont livrés actuellement en France (il faut dire aujourd'hui quarante millions ont été livrés) à une machine non moins cruelle, qui fonctionne depuis quinze ans, et dans quelles proportions l Dans plus de soixante-treize mille éboles, les instituteurs ou institutrices ont reçu et accepte l'injonction de ne Jamais parler
SIÈGE DE l'ame eKfantine. 365
aux enfants qu'ils auront à enseigner, ni de Jésus-Christ, ni de l'Eglise, ni même de Dieu.
Cette idée de machine broyante s'est aussi présentée à l'esprit d'un inspecteur de l'enseignement primaire.
(( La machine marche, a-t-il écrit, il suffit de veiller de près au bon fonctionnement de tous les rouages. Vous avez eu d'habiles ou d'heureux constructeurs, il vous faut maintenant beaucoup moins un bon ingénieur qu'un bon mécanicien et un bon graisseur. »
L'instrument de torture à broyer les âmes a eu en effet un bon ingénieur, Satan, et d'habiles constructeurs: les chefs de la secte judéo-maçonnique, servis par nos législateurs. Puis l'infernal appareil a eu ses bons mécaniciens: les ministres assistés des préfets, des magistrats, des policiers, etc. ; enfin de bons graisseurs : les maîtres d'école.
Nous l'avons vue fonctionner et nous savons ce qu'elle a produit dans l'ordre moral et religieux ; nous avons vu aussi la résistance que le peuple de France lui a opposée, même lorsqu'il voyait la machine mise en mouvement par la force des armes et par les pénalités qu'infligeaient les tribunaux; résistance qui s'est surtout montrée dans la création des écoles chrétiennes élevées à grands frais de construction et d'entretien en face des écoles officielles.
Faut-il dire que cette résistance eût été plus forte et plus victorieuse si le peuple de France avait été mieux soutenu.
Il paraîtra peu prudent d'aborder cette question et difficile de la traiter avec les ménagements voulus, mais ne s'impose-telle point, si l'on veut que soit complet l'examen de conscience de la France, et pleine et entière la justification de la conduite de Dieu à notre égard : Ut justificerîs et vincas cum judicaris ?
Nous venons d'entendre la parole du cardinal Parocchi. Elle est de 1893. Cet illustre prince de l'Eglise avait consenti à se charger de la cause de Jeanne d'Arc. Il reçut une députation de Français qui vinrent lui exp'rimer leur reconnaissance. Dans sa réponse, après avoir dit : « Un jour viendra, je l'espère, où Jeanne d'Arc élevée à l'honneur des autels, tirera son glaive contre les troupes infernales », le Cardinal-Vicaire fit entendre qu'il fallait mériter cette intervention par une allure plus franche, plus conforme au tempérament français. Il voyait avec
peine qu'on allât de concession en concession, de recul en recuï devant les entreprises de la secte, de jour en jour plus audacieuses et plus criminelles. Et il recommandait à ceux qui, par la parole ou par l'action, donnaient la direction au monde religieux dans les circonstances critiques où Fon se trouvait, de ce ne pas briser la force du caractère français ». Elle ne le fut que trop, et trop généralement, et trop persévéramment. L'histoire montrera, plus qu'il ne convient de le faire, aujourd'hui, ce qui appartient à chacun. Il s'agit maintenant, non de responsabilités à établir, mais de projeter sur l'avenir, afin de le rendre plus sage, la lumière qui jaillit des faits dont nous avons été témoins et des suites qu'ils eurent.
Deux manières d'y répondre se présentèrent lorsque commencèrent les premiers assauts de la secte contre l'Eglise de France et contre l'éducation chrétienne. L'une et l'autre eurent leurs partisans. Ce furent ceux qui prêchaient la confiance dans les bonnes dispositions et la bonne volonté des gouvernants et qui donnaient le signal des reculades sans arrêt qui eurent le dernier mot. M. Sudre, le supérieur du Grand Séminaire de Cambrai, qui voyait de près l'impulsion qu'ils imprimaient à l'une des plus importantes congrégations de femmes, tandis que d'autres religieux agissaient de même sur les congrégations de Frères, me rappela un jour, dans l'amertume de son cœur, le mot de saint Augustin, parlant des pontifes et des pharisiens qui délibéraient entre eux sur la conduite à tenir dans les périls où ils croyaient voir leur pays. Ils disaient, cherchant les moyens d'éviter leur propre perte : « Les Romains viendront et ruineront notre pays et notre nation ». Ils craignaient de perdre des biens temporels, observe le saint docteur, et ils ne songeaient pas aux biens de la vie éternelle ; et c'est ainsi qu'ils perdirent les uns et les autres ^ ». Ce rapprochement était cruel, il dépassait
I. S. Augustin, 40® traité sur l'Evan^file de S. Jean, chap. XI, v, 49.
En effet, après la Passion et la glorification du Seig-neur, les Romains leur enlevèrent leur ville qu'ils prirent d'assaut, ruinèrent leur nation et les emmenèrent en captivité.
Les couvents furent aussi enlevés d'assaut, leurs biens confisqués et leurs habitants réduits à prendre la route de l'exil.
L'auteur de la vie de M. Sudre, M. Sakebant, lazariste, arrivé à ces années, dit : « M. Sudre avait été pour la résistance. Il avait préparé par écrit son avis, dont il voulut donner lui-même lecture dans une réunion tenue à Paris à cette occasion. Son avis ne fut pas siiivi. n
siÈciE PE i>'ame enfantine. 367
même la mesure que la vérité et la justice imposent ; mais qu'il ait pu sortir de la bouehe d'un aussi saint homme, cela montre bien la douleur qui étreignait son âme et celle de bien d'autres. Oui, il y eut de bien grandes souffrances dans le cœur de ceux qui durent suivre ; et la résignation de ceux-ci comme la naïveté des autres firent dire à Tun de ceux qui menaient l'assaut : « Naus ne savions pas qu'il fût si facile d'avoir raison des catholiques^. »
Ceux qui parvinrent à prendre la direction de l'offensive ne comprirent pas quel était le caractère de la lutte et quels intérêts y étaient engagés.
Et cependant, jamais belligérants ne dirent plus ouvertement ce qu'ils voulaient obtenir.
M. J. Ferry avait dit à M. Jaurès qui se hâta de répandre le propos : ce Le but de notre œuvre d'enseignement est de fonder une société sans Dieu ^^ :». Dans le même temps, les Loges recommandaient, comme une des meilleures œuvres de propagande républicaine, une brochure du F.'. Gaston intitulée : V ennemi, c^esf Dieu.
Le Monde maçonnique rapportait qu'au banquet de la fête solsticiale célébrée par la Loge, la Clémente Amitié, Or.', de Paris, le 13 mars 1880, le F.\ de Lanessan, conseiller municipal, avait prononcé, dans son toast, les paroles suivantes : « Oui, nous devons écraser l'infâme ; mais l'infâme, ce n'est plus le cléricalisme, c'est Dieu ! » M. Aulard, professeur en Sorbonne écrivait dans les Annales de la jeunesse laïque :
Dire : « Nous ne voulons pas détruire la religion », ce serait dire que nous renonçons, pour notre doctrine, au droit qu'a toute doctrine, se croyant la vérité, de détruire la doctrine adverse. Ce n'est pas seulement à un droit que nous renoncerions ainsi, nous les Libres Penseurs, ce serait â un devoir. L'office de la Libre Pensée, sa raison d'être et son but, c'est
2. « Pas- plus en politique qu'à la guerre, il n'est possible de rester toujourssur la défensive, car quelque habile que l'on soit à la parade, en laissant à son adversaire l'avantage continu de l'offensive, on finit toujours par succomber. »
Ces paroles du maréchal Bugeaud ont été rappelées par le général Ducrot dans une lettre au général d'Abzac, aide-de-camp de Mac-Mahon, à l'occasion du i6 mai. . . ,
L'observation du maréchal n'est pas moins évidente en religion qu en politique et à la guerre^
3. Autre version : (( Nous voulons faire une humanité sans Dieu. » M. Dclahave demanda à la tribune, en présence des deux interlocuteurs, si ce propos était exact. Ils ne purent le contredire.
de désagréger la religion. Continuerons-nous à dire que nous ne voulons pas détruire la religion quand nous sommes obligés d'avouer, d'autre part, que cette destruction est indispensable pour fonder rationnellement la nouvelle cité politique et sociale ?
Point d'équivoque ;
Ne disons plus : « Nous ne voulons pas détruire la religion » ; disons, au contraire r « Nous voulons détruire la religion. »
La volonté de nos législateurs dans toutes leurs paroles comme dans tous leurs actes était donc bien manifeste et clairement déclarée : Détruire la religion dans sa racine la plus profonde, l'existence de Dieu, et dans la terre destinée à en recevoir la semence, la conscience de l'enfant. I^a Dépêche de Niort, en août 1908, par la plume de M. Lericolais, parlait plus clairement encore :
ce L'école laïque ne peut pas ignorer Dieu, elle doit le détruire. La base de l'enseignement, la morale de l'école laïque, doit être l'extirpation de la superstition divine ; ceci n'est guère discuté par les instituteurs euxmêmes. L'instituteur doit avoir pour but de ruiner l'idée de Dieu dans le Jeune cerveau de ses élèves... Beaucoup d'institvteurs s'efforcent à ce but et y parviennent merveilleusement. »
Mais entendons nos législateurs eux-mêmes. En octobre 1904, M. Chaumié, alors ministre de l'Instruction publique, avait tracé le plan d'un enseionement moral. « Il le faut, disait-il, dépourvu de l'appui et des sanctions dont les religions l'entourent ». Et le 10 avril 1905, M. Allard, député, avait déclaré que cela ne suffisait point. Il s'était écrié : « Mon projet tend à déchristianiser la France. Nous ne voulons pas de Dieu. C'est pour cela que nous combattons les religions ». Et le 12 avril, M. Meslier avait ajouté : « Oui, nous voulons faire une déclaration d'athéisme, faire disparaître de nos institutions et de nos lois le mot Dieu ». « On nous parle, a dit M. Viviani en 1906, de neutralité scolaire, mais maintenant il ne s'agit plus de cela, jouons franc jeu. Nous n'avons jamais eu d'autre dessein que de faire une Université antireligieuse, et antireligieuse d'une façon active f militante, BELLIQUEUSE .
Dans ce même discours M. Viviani dit encore :
« La Révolution française a déchaîné dans l'homme toutes les audaces de la conscience et toutes les ambitions de la pensée. Cela n'a pas suffi. La révolution de 1848 a doté l'homme du suffrage universel, elle a fait du plus humble l'égal politique du plus puissant. Cela n'a pas suffi. La troisième République a appelé autour d'elle les enfants des paysans, les enfants des ouvriers, et dans ces cerveaux obscurs elle a versé peu à peu le germe révolutionnaire de l'instruction. Cela n'a pas suffi. Tous ensemble,
iSîÈGE DE l'amb ë^ifantine. 369
nous nous sommes attachés à une œuvre d'anticléricalisme, à une \Kuvre d'irréligion. Nous avons arraché les consciences humaines à la croyance. Lorsqu'un misérable, fatigué du poids du jour, ployait sur les genoux, nous lui avons dit que derrière les images, il n'y avait que des chimères. Ensemble et d'un geste magnifique, nous avons éteint dans le ciel des lumières qu'on ne rallumera plus. Voilà notre œuvre, notre œuvre révolutionnaire. Est-ce que vous croyez que l'œuvre est terminée ? Elle commence au contraire, elle bouillonne, elle nous déborde ».
368 députés eontre 189 votèrent l'affichage de ce discours dans toutes les communes de France ^.
Que de paroles semblables ont été rencontrées dans les pages ci-dessus ? Que d'autres se présenteront au cours de cette étude? Et s'il fallait les recueillir toutes, le nombre de celles qui se presseraient sous notre plume serait infini.
C'est à poursuivre ce programme que nos législateurs et nos gouvernants ont appliqué toutes les énergies de leur esprit et toutes les forces dont dispose la puissance publique. Ils ont acclamé, comme une victoire, chaque nouveau pas fait dans cette œuvre d'athéisation.
L'encerclement du personnel ecclésiastique, la séparation de l'Eglise et de l'Etat n'étaient que des travaux d'approche. Le vrai siège de l'âme française pour l'arracher à Dieu, ils le fai-
4. Au lendemain de ce discours, M. Flourens écrivit dans le journal qui recevait ses communications :
« Ainsi, c'est désormais bien entendu et l'on n'essayera plus d'équivoquer sur ce point, l'école à laquelle nous sommes forcés d'envoyer nos enfants sous peine de l'amende et de la prison, ce n'est pas une école neutre, c'est une école confessionnelle qui place l'homme et ses passions sur l'autel, leur rend le culte que l'on rendait à Dieu et ne voit, dans la nature, que des forces inintelligentes, inconscientes et aveugles, une école où l'on apprend à haïr ceux qui se refusent à devenir les adeptes du nouveau culte, où on les représente comme les ennemis de la société moderne qui veulent hypocritement installer leur domination sur les corps et sur les âmes et rétablir le despotisme le plus abrutissant qu'aient connu les siècles, qu'il faut, par conséquent, poursuivre et persécuter, sans relâche, jusqu'à leur anéantissement. C'est une école de guerre civile.
lime plaît que le Sénat ait ordonné l'affichage du discours de M. Viviani. La relifïion dont M. Viviani est le fanatique propagateur, c'est l 'anthropolatrie. M. Viviani le proclame et il fait bien de le proclamer, car il dit la vérité. Mais où il ment contre l'évidence, c'est quand il prétend qu'on ne lui permet pas (( de remplir son rôle qui est d'élever les âmes I )> La prédication de l'anthropolâtrie a à sa disposition toutes les chaire? publiques de l'enseignement à tous les degrés de la hiérarchie universitaire, toutes les ressources du budget, toutes les forces de l'Etat. Le prosélytisme ministériel use sans ménagement de tous ces moyens d'action. Aucun scrupule ne le retient, car M. Viviani, qui se vante d'avoir éteint les étoiles, n'est qu'un illuminé, au moins, si nous prenons ses discours au pied delà lettre. J'avoue qu'à cet égard je suis un peu sceptique. L'expérience m'a appris que, derrière le sectaire enflammé, se cache souvent le jouisseur, le jem'enfichiste éhonté. »
saient par les lois scolaires. C'est par elles que définitivement après quelques générations, Dieu, comptaient-ils, serait un être dont les Français n'auraient plus aucune idée.
M. Elie Pécaut, frère ou oncle de M. Félix Pécaut, chef du Cabinet du ministre de l'Instruction publique, a pu en 1913, à la veille de la guerre faire entendre ce cri de triomphe qui était au cœur de ceux qui avaient rédigé le programme et en avaient surveillé l'exécution.
« Comment de la France impériale, et impérialiste, pourrie de cléricalisme et de césarisme, comment avons-nous fait, en quelques années, cette puissante nation républicaine que le monde voit avec admiration se vouer depuis trente ans à la réalisation d'un idéal de raison et de justice ? Très aisément : parce que le progrès, la régénération s'est faite d'en haut grâfie à la centralisation. Une phalange d'hommes de cœur, d'intelligence et de résolution, prenant en main les leviers de mise en marche, c'est assez : toute la machine obéit docilement. Un Ferry, un Buisson au ministère suffisent à imprégner de leur âme rationaliste et libérale tout l'enseignement de DIX MILLIONS d'enfants. Et ainsi, dans un pays qui est encore, dans sa masse, inféodé à l'Eglise, des réformes ont pu s'opérer que nulle nation encore, même parmi les plus avancées, n'a osé tenter. Telle est cette œuvre d'une admirable hardiesse, cette . laïcisation, totale,, qui confie à la seule raison, à la seule conscience séculière, tous les modes de la vie nationale : assistance, justice, parlement, armée, administrationsde tous ordres. Le pays, qui eût certes été hors d'état d'y collaborer, les a reçues toutes faites d'en haut, les a subies et acceptées avec confiance. »
Le pays a subi. Oui. Le pays a accepté. Non. Et surtout il n'a point accueilli avec confiance^. Grâce à la centralisation ^ ceux d'en haut ont. pris en main les leviers de la machine et l'ont mise en marche. Elle a obéi docilement, elle a roulé, elle a broyé, mais elle a rencontré des résistances. Elles se sont organisées d'elles-mêmes sur tous les points du territoire. Cependant ici encore, on a la douleur de constater que la direction a manqué de fermeté autant que de sagesse.
En la voyant à l'œuvre, M. Charles Maurras ne put s'empêcher de dire :
5. M. Clemenceau savait si bien que le peuple n'accueillait pas avec confiance la loi de laïcisation, qu'il ne l'acceptait pas, que, dans un journal, La Justice, no du 2 décembre 1886, il invoqua pour justifier le gouvernement de l'avoir imposf^'e, « un Droit Supérieur» à la Souveraineté du Peuple, pour imposer la Laïcité à la Nation Française :
« De bonne foi, voyons..., a-t-on consulté le pays sur l'instruction laïque?
» Jamais.
» Et on a bien fait.
» Le pays,, mal éclairé, aurait peut-être répondu non. Mais il y avait des » raisons de droit supérieur et de civilisation pour faire cette réforme. »
SIÈGE DR l'aME ENFANTINE. 371
Les orateurs libéraux soutiennent contre lui (l'Etat) une discussion qui n'est malaisée que parce qu'Us acceptent trop volontiers le principe de cet enseignement monstrueux.
» Ces messieurs répondent que cette tactique leur permettra de sauver de l'école libre tout ce qui peut être sauvé. Souhaitons-le. Espérons-le. »
La résistance à l'athéisation de ]'âme française avait pris la forme d'Associations de pères de famille.
Les Imnières que le débat sur les manuels scolaires avait jetées sur le but poursuivi de concert par le gouvernement ^t par la Franc-Maçonnerie, avaient ému le public et avaient multiplié sans nombre ces associations. La pensée vint, sinon de les fédérer, du moins de leur donner une impulsion et une direction communes.
M. Gurnaud, avocat à la Cour d'appel, autrefois rédacteur à la France libre, de Lyon, journal qui succomba dans sa résistance au cardinal Coullié, alors qu'il était dirige par le trop célèbre M. Mouthon, organisateur du fameux congrès de la démocratie chrétienne, se présenta pour prendre cette direction ®. Sa projjosition fut trop facilement acceptée.
Il fonda à cette intention une revue intitulée : Parents et Maîtres, devant servir, dit-il, de lien entre les Associations et lui, et entre les Associations elles-mêmes.
Il ouvrit ensuite une enquête sur les organismes sociaux pouvant prétendre à une influence sur l'école publique. Il s'adressa, non aux évêques, mais à M. Ferdinand Buisson, à M. Nègre, à M. Compayré et à M. Marin. Il eut soin cependant de joindre le nom d'un évêque à ceux de ces personnages par trop suspects. Enfin il fît des conférences.
Auparavant, il s'était rendu au berceau des Associations à Saint-Rambert, puis au congrès général de Bourg, en 1908. D'un côté comme de l'autre ses propositions furent justement repoussées. Comme le marquait le titre même de sa Revue, Parents et Maîtres, il voulait une entente directe entre instituteurs et pères de famille; ils examineraient ensemble les livres condamnés par les évêques et verraient les modifications à y apporter. C'était entrer dans les vues de M. Doumergue, alors mi-
6. Plusieurs croient qu'il est l'inventeur et le créateur des Associations de pères de famille. C'est une erreur. L'inventeur de ces Associations est M. l'abbé Tournier, archiprêtre de Saint-Rambert en Bergey,, approuvé par Mgr Luçon, alors évêque de ■Belle3^
nistre de l'Instruçiion publique, qui avait déclaré, en réponse à MM. Grousseau, de Ramel, Barres, Cochin, etc., que le gouvernement ne consentirait à écouter les réclamations des pères de famille que lorsque ceux-ci se rendraient indépendants du clergé, cesseraient, d 'écouter sur cette question leurs curés et leurs évêques.
Parlant, en 1904, de l'organisation qu'il voulait donner à Hassociation des pères de famille, M. Gurnaud avait dit : « Jamais nul plus que nous n'eiit soin de la maintenir laïque, de la fmre vivre et grandir à l'écart des partis et des confessions... »
Les . associations de pères de famille tinrent, en 1909, Congrès à Reims.. Une cinquantaine d'Associations de la Marne, des Ardennes et de l'Aisne, y envo3^èrent des délégués. Sur la X^roposition de M. Gurnaud, elles adoptèrent à l'unanimité, un ordre du jour d'application concrète dont voici la conclusion :
Les délégués des Associations de familles, réunis en congrès, demandent à J'Amiçale des instituteurs de la Marne ^ de vouloir bien accepter le principe d'une conférence entre délégués d'instituteurs et délégués des Associations de pères de famille, conférence dont le but serait l'examen des cinq ouvrages signalés par les Associations des pères de famille de la Marne, comme violant la neutralité scolaire, et un accord en vue de modifications a y introduire. Une conférence dont le caractère pacifique n'échappera à personne et qui serait le premier acte de collaboration officielle des parents et des maîtres en vue de l'éducation des enfants, ne pourrait qu'impressionner favorablement les autres et les amener à tenir c<)mpte des réclamations qui porteraient la double signature des familles &t du corps enseignant.
Quelques jours après, un autre Congrès fut réuni à Versailles.
I>e Petit Versaillais en rendit compte. On y voit que M. Gurnaud déclara que l'Association n'a « aucune prévention contre renseignement de l'Etat », qu'elle « sera soucieuse de se conformer aux lois scolaires », qu'elle doit être ouverte à tous, et que, comme l'école, elle sera neutre.
Faut-il dire que la presse catholique — celle qui professait le plus hautement son dévouement aux directions du Saint-Siège — rendit compte de ce congrès avec éloges. La Croix du 21 décembre 1909 et le Peuple français du 28, continuèrent à recommander l'entreprise de M. Gurnaud, « type le mieux réussi des œuvres dites de résistance », mais de résistance neutre, paralysant toute initiative sérieuse de délivrance. M. Gurnaud avait
7.. Celle-là même qui vient de faire condamner l'Archevêque de Reims.
posé comme principe de sa confédération des Associations des pères de famille la neutralité confessionnelle, et c'est aux catholiques qu'il s'adressait, parmi eux qu'il se recrutait. Rien âe plus opposé aux directions des souverains Pontifes Pie IX, Léon XIII et Pie X. Les journaux ci-dessus cités auraient dû le voir et le dire.
Le Petit Versaillaîs fit suivre cette déclaration de ces observations :
« M. Gurnaud a mis un art particulier à ne parler de l'Eglise que fort rarement et toujours à la dernière place, comme si son rôle dans l'éducation était un rôle effacé! Il a fait l'éloge de ceux qui acceptent Técole neutre et lui font du bien. »
Là-dessus le Petit Versaillais conclut :
(c Si le programme de l'Association de Versailles est celui qui a été exposé dimanche, il est impossible à des catholiques d'en faire partie ; ils doivent en fonder une autre, et qui soit catholique. »
Disons encore que le numéro du 12 décembre, même année, du Manuel général de VInstruction primaire publia ce qui suit, sous la signature de M. Buisson :
L'ÉCOLE PUBLIQUE ET LES ASSOCIATIONS DE PÈRES DE FAMILLE. — Le temps
est un grand maître. Quelques mois à peine se sont écoulés depuis le moment où l'on nous annonçait à grand fracas une nouvelle machine de guerre qui devait réduire à merci ce la Laïque » et ses instituteurs. Et voici déjà que les choses changent d'aspect. Ce sont les inventeurs mênif^s de la formidable entreprise qui prennent la peine de nous rassurer. Oii s'était mépris de leurs intentions. Ils n'en veulent pas à « la Laïque ! t>
Bien des évêques avaient engagé les pères de famille à s'associer entre eux pour défendre l'âme de leurs enfants. Mais ce qui était dit au congrès de Reims marquait bien une opposition fondamentale entre leurs vues et celles de M. Gurnaud.
Pour les évêques, il suffit que l'autorité religieuse, — c'està-dire, en fait, le curé de la paroisse représentant son évêque comme celui-ci représente le pape — - ait interdit un livre, condamné une leçon, défendu une lecture, pour que cette interdiction ait force de loi. Si l'on ne tient pas compte de son veto, l'autorité religieuse frappe d'interdit l'école ou l'instituteur rebelle et les familles désireuses de rester en règle avec l'Eglise sont tenues d'empêcher leurs enfants de recevoir un enseignement réprouvé par l'Eglise et, s'il le faut, elles doivent les retirer de l'école. Ainsi le veut le magistère sacré que l'Eglise a reçu, le droit souverain qu'elle a de diriger les consciences.
Au contraire, selon M. Gurnaiid, c'est à chaque père de famille de remplir ce devoir selon sa conscience et suivant ses lumières. Il s'enquerra de ce qu'on enseigne à son enfant, l'examinera, le jugera et fera ensuite comme citoyen telles remontrances, telles démarches, telles observations qu'il jugera convenables.
C'était bien là deux types différents d'associations.
Il n'y a pas à s'étonner que M. Gurnaud ait fait au Siècle, cette confidence, que la formation de ses Associations rencontrait plus de difficultés à droite que de méfiance à gauche. H terminait en s'affirmant ce un fils respectueux de la Révolution. ))
I.e Journal des Débats se montrait plus avisé que certains journaux catholiques.
« S'il suffit d'être père de famille, disait-il, pour entrer dans l'Association, et s'il est nécessaire d'être catholique, alors quelle morale entend-on faire respecter ? Quels principes reliçrieux veut-on défendre ? Quelles âmes d'enfants veut-on soustraire à l'enseionement athée ? La neutralité ainsi comprise correspond à la nég-ation et il paraît dès lors inutile de se constituer en lia-ue pour la maintenir. »
ce La tentative de M. Gurnaud, observait vn journal Amiénois, la Riposte, pourra plaire à ceux qui, depuis trente ans, à chaque projet sectaire passé en loi, commencent par se demander s'il n'y aurait pas un accommodement avec l'ennemi en vue de la paix. Elle plaira surtout aux g:ouvernants eux-mêmes, fort enaragés déjà, trop peut-être, et surpris soudain du mouvement de réprobation qui a suivi leurs derniers écarts ; ils ne seront pas fâchés d'apaiser l'opinion en énervant la résistance catholique, et en couvrant du masque de leurs intentions respectueuses les chers projets Doumerffue, nécessaires à l'évolution de la neutralité moderne. »
Les catholiques, généralement parlant, ne se laissèrent point séduire. M. Gurnaud avait fait grand bruit d'une pétition qu'il avait fait signer et qu'il déposa en août 1903 à la Chambre des députés. Elle contenait un peu plus d'un millier de signatures. Ce chiffre pouvait paraître considérable ; en réalité il dissimulait un échec. Ces signatures émanaient de 38 départements d'une même région à peu d'exceptions près. M. Gurnaud fut obligé d'avouer que la plupart des diocèses échappaient à sa propagande. Mais cette propagande avait eu un bien fâcheux résultat, celui de paralyser les associations formées par les évêques ou même d'empêcher leur établissement. Et tandis que le gouvernement soutenait M. Gurnaud plus ou moins ouvertement, il faisait dissoudre par les tribunaux les associations fondées ou patronnées par les évêques. C'est ce que fit entre autres le tri-