FREDERIC LE PLAY
Vers la un de mars 1882, M. Le Play eut la pensée de faire hommage de ses livres à Léon XTII. La lettre qu'il rédigea est d'ime noble et belle simplicité : « ... Nous osons espérer que malgré leurs imperfections, ces études, sans cesse développées pendant cinquante ans, répondent quelque peu au vœu de Votre Sainteté... Notre école tend de tous ses efforts à réaliser les conditions les plus nécessaires au bonheur des nations, d'après saint Thomas : ut multitudo in unitate pacis constituatur. C'est donc avec confiance Cjue nous venons près de l'auguste représentant du Dieu de paix, auprès de celui dont la voix écoutée avec respect dans les deux mondes a tant de fois et avec une égale autorité, recommandé le culte de la science et la pacification des esprits... »
Dès 1858, il avait eu l'honneur d'être appelé à émettre son avis dans le conseil privé, présidé toujours, comme on le sait, par l'empereur en personne. On songeait alors à des réformes importantes dans l'administration intérieure de la France; on parlait de donner plus de libre expansion à la vie communale et départementale. M. Le Play, posant la question sous un nouveau jour, prononça les paroles suivantes : « Vos intentions sont bonnes ; mais vous ne ferez rien de sérieux ni de durable, si vous ne réformez pas d'abord la constitution de la famille. La commune, le département, l'Etat, se composent de familles. Quand la famille n'est pas régulièrement et fortement constituée, selon les principes d'autorité et de liberté, ni la commune, ni le département, ni l'Etat ne peuvent se bien gouverner. La liberté de tester est indispensable à la bonne organisation de la famille. » Quand il vit le P, Gratry, son ami, amonceler pendant le Concile du Vatican des objections contre le privilège de l'infaillibilité du Pape, T,e Play lui fit cette observation : « Mon cher Gratry, tu as tort, tu soutiens une cause mauvaise. L'infaillibilité est la plus haute expression du principe d'autorité. C'est un devoir pour nous, au seul point de vue social, d'accepter et d'appuyer cette proclamation. »
« Pour moi, dit-il un jour à M. l'abbé Riche, plus de deux ans avant de mourir, je serais prêt à signer le Syllahus ; car, enfin, on est catholique ou on ne l'est pas, et je le suis. »
Le Play fut toute «a vie un défenseur ardent de l'autorité, surtout dans la famille et dans l'Eglise.
C'est à partir de 1879, que Le Play franchit le pas suprême. Voici comment Monseigneur Baunard, rapporte d'après M. l'abbé Riche5 de Saint-Sulpice, cet important événement : c( — Monsieur, me dit M. I.e Play, je me sens dangereusement malade. Je vous prie de m 'aider à régler devant Dieu les comptes de ma conscience.
c( — Je ne suis pas surpris de vos dispositions, lui répondis-je : celui qui accomplit la vérité vient à la lumière : Qui facit veritatem venit ad lucem.
c( — Oui, reprit M. Le Play, pour ma conscience et par devoir personnel d'abord ; et puis pour m 'acquitter d'ailleurs de ce que je considère comme un devoir social. Je ne suis pas seulement religieux par principe et par sentiment intime; ie veux l'être en pratique. Je suis chrétien et catholique, c'est comme tel que je veux mourir, après avoir accompli tous mes devoirs. Je dois cet exemple à ma famille, à mes amis, à tous ceux qui me connaissent : je suis prêt à le leur donner. Et si vous croyez que je doive le faire par quelque acte public, dites-moi de quelle manière je devrai l'exprimer, je le ferai.
« — Ce que je vous demanderai d'abord, répondis-je, c'est de vous incliner dans un sentiment d'humilité profonde devant Dieu. P^n sa présence le plus honnête homme du monde doit se reconnaître coupable, et par conséquent indigne de ses bontés. « — Je l'ai toujours reconnu, dit-il, et je le sens maintenant plus que jamais.
« — Le seul acte que je vous demande, ajoutai-je, au bénéfice de votre conscience d'abord, puis pour l'édification publique, c'est de recevoir aujourd'hui même la sainte communion. c( — Oui, me répondit-il, pour le bien de mon âme et l'édification publique, aujourd'hui même. »
(( M. Le Play communia. On remarqua l'émotion qu'il mit dans cette prière : Dortiîne non sum dîgnus^ et l'étreinte dont il serra le crucifix entre ses mains et sur son cœur : « Maintenant, dit-il au prêtre, vous n'êtes plus seulement mon ami, vous êtes mon père, »
« — C'est vrai, lui dit celui-ci, car je vous ai engendré dans le Christ par l'Evangile. »
Le Play ne mourut que quelque temps plus tard. La mort le surprit au moment où il allait apposer sa signature à la lettre