CHAPITRE V
Vers l'hégémonie mondiale.
1° La Prusse compte sur la force.
Il y a une barbarie et mie idolâtrie nou~ velles sur la terre: nouvelles du moins depuis la régénération du genre humain par le sang de Jésus-Christ. La barbarie savante a créé des moyens d'oppression inouïs. Notre siècle verra peut-être des princes soi-disant chrétiens, guider dans le cœur de V Europe des armées qui voudront y établir le despotisme anti-chrétien. Ce sera là le despotisme sans pareil que prévoyait Donoso-Cortès : sans pareil, parce qu'il s'exercera sur une société tombée des hauteurs de l'Evangile, et qu'aucune civilisation n'avait encore permis à l'orgueil humain de se précipiter d'un si noble sommet; sans pareil aussi parce que les développements inexorables des moyens matériels de gouvernement concourront pour rendre toute résistance générale impossible.
Premier moyen de domination : l'emploi de la force et le mépris des droits d'autrui. — Les Hohenzollern. — La haine de la France. — L'opposition entre le génie latin et le génie germanique. — Cause première de l'hostilité de l'Allemagne.
De ce qui précède, il ressort que les rois de Prusse ont poursuivi avec une infatigable persévérance le but que leur maison a toujours visé : acheminement vers des hauteurs sans limites. Toujours aussi ils l'ont cherché par les moyens marqués par J. de Maistre dans une apostrophe à Frédéric II : « Vous n'avez jamais su vous élever au-dessus de l'idée de la force, et quand vous aviez rassemblé quelques matériaux que vous teniez unis
avec votre bras de fer, vous pensiez qu'ils pouvaient se passer de ciment. Non, ce n'est pont ainsi que l'on crée. »
C'est pourtant ainsi que les Hohenzollern ont toujours agi, d'abord envers leurs sujets primitifs, puis au fur et à mesure, envers ceux des pays qu'ils s'annexaient. Toujours ils ont pratiqué l'absorption totale de l'individu par l'Etat. Toujours ils ont imposé à leurs sujets une discipline sans limites. Tout membre de l'Etat allemand est placé dès sa naissance dans un organisme dont il ne peut s'affranchir. Quand le représentant de l'Etat ordonne, quoi que ce soit : piller, incendier, massacrer, il faut obéir aveuglément ; c'est ainsi que les consciences sont formées ; nous ne l'avons que trop vu dans les provinces occupées par eux.
C'est également par un bras de fer que les Hohenzollern ont soumis et maintenu sous leur joug les matériaux assemblés au cours des siècles pour former leur empire. Puis ils n'ont jamais cru devoir employer d'autre ciment que la force pour les y maintenir. En cela comme en tout les successeurs actuels des margraves du moyen-âge sont bien les fils de leurs pères.
Ce qui commença la fortune de ceux-ci ce fut le brigandage. Ils arrêtaient sur les routes les voyageurs et les marchands et les dépouillaient. Avec l'argent ainsi thésaurisé, ils achetèrent d'abord le marquisat de Brandebourg. Puis le duc de Mecklembourg-Stuttgard fut contraint par la force à s'avouer leur vassal. Par les mêmes moyens, ils s'emparèrent de diverses parties du territoire de la Saxe et des marches. Frédéric II, suivant l'exemple de son père, réunit à ses Etats, en 1453, la Marche Nouvelle, aliénée par l'Ordre Teutonique, aux jours de ses malheurs. Albert, par son traité de paix avec la Poméranie en 1479, réunit cette province au Brandebourg. Trois ans après, par le traité de Camenza, il gagna le duché de Crossen. Par l'apostasie d'Albert de Brandebourg, la famille de Hohenzollern parvint à fonder une magnifique principauté sur les ruines d'un Ordre illustre. Le Grand-Maître qu'il venait d'élire eut une entrevue avec Luther à Wittemberg, à la suite de laquelle il sécularisa la Prusse. Le fils de l'apostat sacrilège tomba en démence. Joachim II obtint du fou, à force d'argent, l'investiture éventuelle de la Prusse et la gouverna en qualité de régent. Il étendit ses possessions du côté du Rhin par l'acquisition de populeuses cités. Quarante ans après, son successeur
Frédéric-Guillaume obtint par le traité de Westphalie l'archevêché de Magdebourg et les évêchés de Minden, de Kamin et de Halberstadt, et par sa victoire sur les Suédois, une partie de la Poméranie. Frédéric Ier, quoique n'ayant que seize cent mille sujets, voulut être roi et il le fut, grâce à la déloyauté ou à l'incapacité des ministres de l'Empereur. A Frédéric Ier succéda Frédéric-Guillaume qui changea la Prusse en un corps de garde, puis Frédéric le Grand, qui arrachant la Silésie à l'Autriche, mit son royaume à la hauteur de l'Empire. Alors il prit la part principale dans le premier démembrement de la Pologne. Le désastre d'Iéna mit la monarchie prussienne à deux doigts de sa perte, mais le traité de Vienne la releva et lui permit de poursuivre ses ambitions et d'arriver à dominer et diriger toute l'Allemagne.
Formés à cette école, les Allemands ont aujourd'hui cette persuasion qu'ils sont en droit de gouverner le monde.
Pour cela, ils comptent plus que jamais sur la force. Ils l'ont bien fait voir dans l'invasion de la Belgique et de la France en 1914. Ils se prévalaient et s'étaient fait précéder de l'opinion de leur force, d'une force qui serait irrésistible : force intellectuelle aussi bien que force matérielle. La science, leur science, doit, pensaient-ils, leur conférer la puissance, non seulement le pouvoir physique sur la nature, mais aussi un pouvoir politique sur les hommes. Renan partageait leur espoir. « Alors, dit-il, la vérité sera en même temps la force ; force effrayante ayant en main toutes les énergies de la nature, ne prenant contact avec les éléments inférieurs de l'espèce que pour l'exploiter ». Lui aussi professa « qu'il est permis d'être tyran pour procurer le triomphe de l'esprit » et que le progrès « suffit pour tout légitimer 1 ». C'est bien la pensée qui, pendant quatre ans, fut l'inspiratrice et la directrice de tous les méfaits des Allemands chez nous. M. Lichtenberg, professeur à la Sorbonne, dans la conclusion de son livre L'Allemagne moderne, son évolution (1909), a trouvé des raisons pour expliquer aux Français, sinon justifier comme vient de le faire Renan, la conduite de nos envahisseurs : « On voit, dit-il, parmi les Allemands, le culte de la force. Ce qu'ils adorent, ce n'est d'ailleurs pas, sachons le
i. Renan, L'Avenir de la science.
reconnaître, la force brutale, tyrannique, capricieuse, arbitraire qui opprime stupidement, par bon plaisir, et qui est la négation du droit2. Leur culte va à la force intelligente, réfléchie, qui s'impose légitimement par sa vertu propre, parce qu'il est non seulement inévitable, mais encore utile, sage, normal que la force prime la faiblesse, que la monade supérieure se subordonne la monade inférieure. Ils révèrent la force qui est en même temps le droit, parce qu'elle est l'expression d'une supériorité vraie qui doit équitablement être reconnue et respectée. »
On sait que M. de Bismarck a érigé en maxime ce qui est la règle de conduite des Hohenzollern : « la force prime le droit » .
Voici le portrait que fait du type allemand, qui semble s'être concentré en Bismarck, le professeur de la Sorbonne, qui ne semble pas vouloir le censurer : « Bismarck a voulu, avec une violence de passion inouïe, le pouvoir pour lui, pour son parti, pour son pays, pour sa race. Et cela sans l'ombre de sentimentalisme, en vertu de l'instinct le plus élémentaire, le plus fondamental de son être, d'un instinct qui s'avouait et s'approuvait. Il a eu à un rare degré l'amour de la force, la joie d'exercer et d'épanouir sa force et celle de son peuple. Et il a constamment mis en pratique cette conception « agonale » de l'existence, sans remords et sans scrupules, sans miséricorde pour les faibles, sans générosité pour les vaincus, inlassable lutteur toujours prêt à guider son peuple dans la rude ascension vers la puissance. On l'accuse de cynisme, on lui a reproché de poser en principe la formule célèbre « la force prime le droit ». Il serait plus équitable de dire que pour Bismarck, — comme d'ailleurs d'une façon plus générale pour la conscience allemande — c'est une erreur de vouloir établir entre la force et le droit cet antagonisme que statue volontiers la conscience juridique française. A ses yeux, il n'y a pas de droit sans force ni de force sans droit. Il a vu dans l'effort illimité vers la puissance non pas du tout une usurpation cynique de la force brutale sur la justice, mais le devoir primordial, la mission sacrée des individus robustes et des peuples sains. »
Ces idées ont affolé l'Allemagne, l'ont passionnée de l'esprit
2. M. Lichtenberg ne se souvenait sans doute plus de 1870-1871, et n'avait point vu 1914-1918. Ou peut-être eût-il exprimé non sa pensée, mais celle par laquelle les Allemands essaient de se justifier.
de domination de Berlin sur Vienne, de Vienne sur tout le territoire germanique, de l'Allemagne sur la France, de la France sur l'univers.
Cette conception de la vie sociale, les Allemands, selon leurs habitudes d'esprit, se sont appliqués à lui donner une base scientifique. Dans la lutte pour la vie, la grande loi qui régit le monde végétal, le monde animal et que l'histoire nous montre régissant le genre humain, est celle-ci : les faibles sont dévorés par les forts. Or les races blondes et dolichocéphales ont la plus forte proportion d'os et de muscles, et par suite possèdent des aptitudes physiques et une énergie volontaire dont sont dénués les petits brachicéphales de la race latine et les germanophiles de la race slave. Dès lors s'impose la nécessité pour les Latins et les Slaves d'accepter la domination allemande ou de disparaître, ce Le peuple métaphysiquement prédestiné, d'après Heckel et Ostwald,. a le droit moral de réaliser sa destinée par tous les moyens de l'astuce et de la force. L'égoïsme sacré est la loi unique de l'Allemagne, et sa seule immoralité serait d'être faible. » Fichte, Hegel, Clausewitz, etc., font le même raisonnement.
J. de Maistre a fort bien dit à quoi cette conception et cette manière d'être et de faire des Hohenzollern et de leur peuple aboutira sans doute, ou plutôt où nous la voyons aboutir. « Cette puissance pourrait bien avec son beau système ne trouver à la fin que haine et déshonneur ». Cela était écrit au premier jour du XIXe siècle. Aujourd'hui ce déshonneur et cette haine sont au cœur de tous les peuples, ils éclatent aux yeux du monde entier. La haine est dans les cœurs, le déshonneur pèse sur les épaules du peuple qui, par ses actes, se l'est attiré.
J. de Maistre a dit où la politique de la force conduit les peuples ; Louis Veuillot a dit en 1870 ce qui en résulte :
ce L'histoire nous révèle cette loi de la guerre purement politique, c'est-à-dire barbare. Le conquérant qui ne porte pas la vérité morale dans les plis de son drapeau, n'y porte qu'un principe de défaite, qui éclate contre lui, dans un temps généralement assez court. Il allume l'ardeur des représailles, il enseigne l'art de les assouvir, et les peuples dont il a insulté les foyers viennent se venger dans les siens 3. »
Une autre loi plus certaine encore qui a fait notre consolation