‹ Les pourquoi de la guerre mondialeChapitre 52 sur 146 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

L'Allemand se croit et se dit le surhomme.

Une philosophie existe donc, pour qui la conception scientifique du monde et de l'humanité n'est plus celle d'une famille dont les frères doivent s'aimer et s'entr'aider sous le regard de leur père ; mais celle, en propres termes, d'une forêt sauvage où les grands carnivores rendent à la race animale le service de faire disparaître ceux de leurs compagnons, plus débiles, mal conformés, maladifs, moins bien venus et moins agiles. Ainsi, dans le système de l'évolutionnisme, la lutte pour l'existence exécute-t-elle ce qu'on y nomme par euphémisme « la loi de sélection », laquelle, de fait, est un arrêt d'élimination et de suppression, bien près d'être un décret d'extermination porté contre ce qui pâtit ou languit en ce monde. « Discipline sévère, avouent-ils eux-mêmes, mais discipline bienfaisante, et à laquelle sont attachés le progrès et la perfection finale de l'espèce humaine ».

Mgr Baunard.

L'ambition des Allemands surexcitée par leurs chefs. — L'Allemand est le « surhomme ». — Ayant sur toute la race humaine « le droit de seigneur ». — Comment ce droit peut et doit être exercé. — LAllemand doit s'élever au-dessus de l'homme raisonnable autant que l'humanité actuelle est audessus du singe. — Nietzsche et ses disciples. — Le culte de la force, moyen d'aboutir. — Tout cela est l'aboutissement naturel du protestantisme.

Dans cet état d'esprit, l'Allemand se croit supérieur à tous et à tout, il se croit tout permis.

Il se croit tout permis parce qu'il est fort et que la force donne le droit.

Il se croit supérieur à tous et à tout, parce qu'il n'est pas, lui, l'homme vulgaire, qu'il s'appelle Français, Anglais, Amé-

l'allemand surhomme. 145

ricain... Il est supérieur à la nature humaine. Il est le surhomme 1.

I. — « L'Allemagne a faim de territoires », clama la Ligue pangermaniste réunie en congrès à Breslau le 7 septembre 1913. Et Daniel Frymann, dans son livre Si fêtais l'Empereur: ce Nous exigerons qu'on nous cède autant du territoire français qu'il nous en faudra pour être pour toujours en sécurité » ; en sécurité, non contre une invasion des Français, mais contre la propagande de leur esprit et le maintien de la civilisation latine.

M. Paul Rohrbach, haut fonctionnaire du Ministère des Colonies, dans un livre intitulé : L'idée allemande dans le monde, dont, en un an, plus de dix mille exemplaires furent vendus, dit : « L'agrandissement de l'Empire d'Allemagne n'est pas seulement exigé par l'accroissement de sa population et le besoin de débouchés économiques. C'est une nécessité historique qu'imposent les progrès de la civilisation, c'est une question culturelle 2. » Un autre, M. Daniel Frymann, expliquait : « Le peuple allemand victorieux pourra exiger que les menaces (contre notre culture) finissent enfin et pour toujours. Il faudra donc écraser la France. » Comment l'écraser? « Ces territoires (les provinces conquises dans. la prochaine guerre) seront évacués de leurs habitants », pour que leurs terres et leurs habitations puissent être occupées par les nôtres 3. »

En 1876, le géographe Hummel exposa toutes ces idées et ces intentions dans un volume de mille trois cent trente-six pa-

i. Ostewald, disciple du célèbre Haeckel, le pontife du monisme, et luimême prix Nobel de chimie; célèbre en Prusse par ses idées matérialistes, publia, le 20 août 1914, un article intitulé : « L'Europe sous la direction allemande ». Il y dit : « Les Etats-Unis d'Europe seront constitués sous la direction de V Allemagne avec l'Empereur allemand comme président de la Confédération européenne des Etats... Une fois nos ennemis terrassés, il ne restera plus en face de nous une seule puissance militaire de force équivalente : nous nous trouverons en condition d'exercer cet empire mondial qu'en leur temps Alexandre et Napoléon ont vainement cherché à réaliser... »

2. « La guerre est pour nous une question culturelle. » Ce mot révèle la pensée allemande en ce qu'elle a de plus profond et c'est ce qui explique le fanatisme des Hohenzollern et de leurs troupes. Ils sont dominés par l'idée d'un devoir qui est te leur : lutter pour faire arriver la civilisation humaine à son terme : non la civilisation telle que l'Eglise l'a faite, mais la civilisation née de la Renaissance qui fait prévaloir l'homme et ses droits sur Dieu et les droits: de Dieu.

3. Nous avons dit ce que les Allemands font en Pologne, aujourd'hui encore après cent ?ans d'occupation. En Alsace-Lorraine, le ier octobre 1871, la clause de l'option a fait s'expatrier un quart de la population. Depuis lors, les vexations se sont multipliées dans le but avoué de déterminer l'élément

Les Pourquoi de la Guerre mondiale. — III IO

ges.Un autre ouvrage du même genre, celui du Dr Bolz, atteignit en 1896 sa deux cent troisième édition.

Ces livres et d'autres semblables enseignent aux jeunes gens qu'en leur qualité de « petits garçons allemands », ils sont destinés à être les pasteurs du grand troupeau, le genre humain, et que leur pays est « la conscience morale du monde 4 » .

De telles idées et des projets si grandioses ne peuvent être présentés à un peuple sans que ses dirigeants aient étudié les moyens de les réaliser. Le grand moyen dont ils veulent user et sur lequel ils comptent, il a été exposé ci-dessus, c'est la force, l'emploi de la force.

Mais la force a bien des façons de s'exercer. Il y a la force qui d'abord fait appel à la dissimulation, aux supercheries, à la perfidie. Les Allemands ne l'ignorent point. Le général von Bernhardi écrivit en 1912 :

Le devoir de notre diplomatie est de biseauter les cartes de telle façon que nos ennemis soient forcés de nous attaquer. Pour cela il suffit, sans commencer nous-mêmes la guerre, de menacer les intérêts de nos ennemis de telle sorte qu'ils seront obligés de prendre l'initiative des hostilités.

C'est ce que Bismarck avait fait par sa fameuse dépêche.

Mais les hostilités commencées, que faire pour réduire promptement l'adversaire?

Le 8 septembre 1870, dans un dîner offert à Reims par Bismarck pour célébrer la victoire de Sedan, un des convives exprimait la pensée que le traitement infligé à Bazeilles était bien dur, un général de l'Etat-major allemand, Shéridan, répliqua :

La véritable stratégie consiste à infliger d'abord le plus de pertes possible à l'armée ennemie, et ensuite à faire souffrir tellement les habitants qu'ils demandent d'eux-mêmes la paix et forcent leur gouvernement à la faire ; il ne faut laisser aux populations que leurs yeux pour pleurer.

Le 17 janvier 1871, Bismarck, parlant en personne, exposa à ses hôtes, en mangeant et en buvant, ses idées sur la façon d'en finir avec la résistance qui se prolongeait :

indigène à s'éloigner et à céder ainsi la place à des émigrés qui se firent de plus <-n plus nombreux. M. de Scher, ministre de l'agriculture, a annoncé <( ce progrès » à la Chambre prussienne : en Posnanie, sur 85.926 paysans sont déjà établis sur leurs terres 41.239 Allemands.

4. Discours du prince de Bulovv au Rcichstag du 22 janvier 1903.

Et si, dans l'étendue du territoire que nous occuperons, nous ne pouvons pas tout garnir de nos troupes, nous enverrons de temps en temps une colonne volante vers les localités oui se montreront récalcitrantes ; nous fusillerons, pendrons et brûlerons. Si cela arrive quelques fois, ils finiront par devenir raisonnables.

Dans ces paroles se trouvent exprimés les sentiments manifestés plusieurs fois par Guillaume II lui-même. Le 27 juillet 1900 le Kaiser adressa ce discours à son armée partant pour Pékin :

Soldats, quand vous rencontrerez l'ennemi, vous le vaincrez. Vous ne ferez pas de quartier, vous ne prendrez pas un seul prisonnier. Que tout ce qui tombera entre vos mains soit à votre merci. Faites-vous la réputation qu'avaient les Huns et les Attila !

On sait la lettre qu'il écrivit à l'Empereur d'Autriche à l'ouverture des hostilités en 1914 :

Mon âme se déchire, mais il faut tout mettre à feu et à sang, égorger hommes, femmes et vieillards, ne laisser debout ni un arbre, ni une maison. Avec ces procédés de terreur, les seuls capables de frapper un peuple aussi dégénéré que le peuple français, la guerre finira avant deux mois, tandis que si j'ai des égards humanitaires, elle peut se prolonger durant des années.

Ses officiers n'ont pas craint de parler comme lui et de se conformer à ses instructions. On ne l'a que trop vu, en Belgique et en France, même de la part de ceux dont on aurait pu, semble-t-il, attendre d'autres sentiments 5.

L'un des chefs de ce Centre qui a été l'âme de la résistance au Kulturkampf, aujourd'hui bien autre qu'il n'était à son origine % M. Maximilien Harden, a écrit dans le Tag un article

5. Le soldat français qui fut préposé à la garde du capitaine bavarois Von Retesner, lui demanda :

— Vous êtes au courant des actes d'atrocité commis par vos troupes?

— Ils sont couverts par les instructions de notre état-major.

— Comment, vous serait-il ordonné de brûler, fusiller, pendre et massacrer les habitants et de détruire les propriétés ?

-— Ce sont des procédés de guerre dont nous ne sommes pas juges ; en voici la preuve par cette brochure qui est le catéchisme de tout officier : Kriegsbrauch im Landkriege (Les usages de la guerre dans la guerre continentale). L'ouvrage de notre état-major, antérieur de neuf ans, nous apprend que certaines rigueurs sont inhérentes à l'essence même de la guerre et que dans l'emploi impitoyable des violences nécessaires réside souvent la seule humanité.

— - Ainsi, vous admettez que l'on fusille les prisonniers, que l'on déporte les familles, que l'on tue les enfants et les femmes, que l'on incendie les villes?

— Je ne discute pas, c'est la consigne qu'il faut, sous peine de punition ou de perte de grade, user de représailles dans les circonstances pressantes ; les Kriegsbrauch interdisent la sensibilité et la sentimentalité.

6. Quand on parle du Centre, il faut avoir soin de distinguer entre le Centre à son origine et ce qu'il est devenu en ces dernières années.

Mallinkrodt, son fondateur (mort en 1874), restera une des grandes figures

148 l'allemand

dont le Nieuwe Rotterdamsche Courant a donné cette analyse :

La guerre doit être aussi impitoyable que possible. C'est là d'ailleurs un principe de plus grande humanité. Si l'on trouvait le moyen d'anéantir Londres tout entier, ce serait plus humain que de laisser saigner un seul Allemand sur les champs de bataille, attendu qu'un moyen aussi radical amènerait une prompte paix. Semons la terreur et la mort, tous les moyens doivent nous être bons.

Un autre membre du Centre a publié en 1917 à Leipzig, une brochure intitulée, Au combat pour notre avenir. Il y dit : « Le progrès n'avance qu'à la condition que la guerre soit la plus effrénée possible ; qu'à la condition qu'elle ne connaisse de limites ni dans l'espace, ni dans les procédés ». On voit comment l'esprit de Luther, de Kant, etc., a déteint dans l'âme des catholiques au pays allemand.

Inutile de continuer ces citations et de rappeler ces faits perdus au milieu de milliers d'autres aussi cruels. Tout cela d'ailleurs était prescrit. En 1905, le grand Etat-major allemand codifia ces préceptes en une brochure intitulée : Kriegsbrauch im Landlcriege, ou « les usages de guerre dans la guerre continentale ». Ce code de guerre dépasse ce qui a jamais été donné comme règle de conduite pour arriver à dompter l'ennemi 7.

Il n'est donc pas étonnant que, par la déclaration de guerre de 1914, l'Allemand ait déclanché l'engrenage où allait être broyé tout un monde, où quinze millions de soldats allaient être tués ou blessés ; ait fait assassiner par le Turc, son complice, des centaines de mille Arméniens ; en tous lieux ait fait couler

chrétiennes de l'histoire. Mais, depuis, les choses ont évolué dans un sens bien opposé. Au cours des vingt-cinq dernières années, les membres les plus clairvoyants du Centre, les vétérans des grandes luttes du Kulturkampf ont manifesté plusieurs fois leurs appréhensions. Ils étaient effrayés, pour leur pays, des progrès incroyables du « bismarckisme », du « prussianisme » parmi l'élite de la jeunesse catholique, parmi leurs successeurs au Parlement, parmi les enfants qu'eux-mêmes avaient élevés pourtant dans de tout autres idées.

i 7. Les Allemands n'ont pas seulement codifié la théorie du massacre en temps de guerre, mais aussi celle du vol. Clausewitz, faisant la théorie du droit de réquisition, dit qu' « elle n'a pas d'autres limites que l'épuisement, l'appauvrissement et la destruction du pays. » Et Hartmann : « Le système des réquisitions dépasse infiniment le simple droit de recueillir des approvisionnements dans le pays où a été portée la guerre. Il implique l'exploitation intégrale de ce pays, en toute matière... Les nécessités militaires n'ont à établir aucune distinction entre la propriété publique et la propriété privée. L'autorité militaire revendique le droit de prendre ce qu'il lui faut, partout, et de quelque façon qu'elle puisse se l'approprier. »

les larmes de millions d'orphelins et de veuves ; ait causé la douleur d'innombrables familles et la ruine de tant de cités et de provinces. Et pour justifier tout cela aux yeux de ses soldats, il a voulu les persuader qu'en agissant ainsi, ils étaient les ministres de Dieu ; il a fait graver sur le ceinturon qu'il leur a fait porter le nom de Dieu qui a promulgué le Décalogue pour être la loi de l'humanité.

Telles sont les instructions, les pensées qui ont été inculquées aux hordes conduites à l'assaut de la France ; tel est le sort que nous réservait le Pangermanisme. Et nous n'eussions rien eu à dire : c'est la science, l'une des voix de cette divinité, la biologie, qui dicte ces oracles et qui promulgue ces commandements. L'évolution Dieu-humanité l'exige 8.

Un groupe d'intellectuels a rédigé en commun un livre, Deutschland dis Weltmacht, qui compte huit cent cinquante pages et cinq mille illustrations. Il n'est vendu richement relié que quatre marks en vue d'une grande propagande. Il y est dit que le culte de la force n'est pas seulement la pratique de la puissance militaire : la science et les arts doivent servir également à imposer au monde les fruits de la civilisation germanique.

La pensée allemande ne s'arrête jamais en route. Quelque écarté du bon sens que soit le système rêvé par l'un de ses philosophes, il est dépassé par celui du philosophe de demain, et cet autre par une suite indéfinie de fous de science qui veulent surpasser en folie leurs prédécesseurs. De même en politique et en sociologie. Ici tous les fous d'orgueil, les fous de science, et les fous furieux marchent côte à côte et se prêtent un mutuel concours.

L'Allemand Henri Driesrhan a publié, en 1901, à Leipzig,

8. Voici un tout petit fait qui montre à quelle profondeur est descendue, dans le cœur de la population allemande, l'idée du rôle qu'elle a à remplir dans l'humanité :

Le car qui transporte les voyageurs de Lille à Roubaix par le grand boulevard, fut arrêté à mi-route un jour d'été en 191 5, un lundi pour préciser. Les voyageurs en durent descendre, furent encadrés par un peloton d'infanterie l'arme au bras et conduits à Mons-en.Barœul en deux maisons, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes. Là ils furent déshabillés l'un après l'autre jusqu'à la chemise. Mme D. dit à la femme qui la visitait:

« La guerre vous donne à remplir un rôle qui doit vous être bien peu agréable ? — Madame, répondit celle-ci, c'est pour le bonheur de l'humanité que nous agissons, nous, hommes et femmes, civils et soldats. »

150 l'allemand

un livre intitulé : Les parentés électives dans le mélange des sangs en Allemagne. On y lit : « Le Germain est le pithécanthrope de l'espèce « homo sapiens » ; et de même que le pithécanthrope ancestral a disparu, il semble que le Germain disparaîtra... mais non sans avoir donné naissance à une forme plus haute d' « homo rationalis » aussi supérieur à l'humanité actuelle que celle-ci l'est au singe ».

Tel est le terme espéré de « révolution du Germain », de par la Kultur ou civilisation allemande.

Un professeur de l'Université de Berlin, Frédéric Nietzsche, que certains universitaires de Paris ont présenté à l'admiration des jeunes Français comme un génie, a professé cette doctrine que l'humanité entière doit travailler à la production du surhomme par le sacrifice, par l'immolation de la multitude au progrès de la Kultur. D'après lui, il y a une aristocratie pour laquelle seule est faite la masse de l'humanité. « L'humanité, observe Mgr Baunard, exposant les idées de ces Allemands, est comme l'humus qui formait les arbustes et les broussailles dans la forêt, destinés conséquemment à pourrir et à périr, pour engraisser de leurs débris les hauts chênes qui les protègent de leur ombre. » C'est le renversement total de la morale sociale, que cette conception brutale de la direction du monde et de sa fin. Au lieu que la civilisation chrétienne était l'orientation vers l'amour et la paix, la Kultur, la civilisation moderne orientent vers l'oppression, l'anéantissement de tout ce qui sort vaincu dans « la lutte pour la vie ».

« Le fort, le puissant, dit en substance Nietzsche9, voit en

9. Frédéric Nietzsche, fils d'un pasteur protestant, naquit le 1 5 octobre 1844 aux confins de la Prusse et de la Saxe. En 1870, il s'enrôla comme volontaire contre la France qu'il détestait et qu'il eût voulu pouvoir mépriser, mais qui s'imposait à son admiration. En 1888, il intitula sa dernière œuvre : Ecce homo et ses dernières sont signées Le Crucifix. Il prenait la place de Jésus-Christ et prétendait apporter au monde une civilisation nouvelle opposée à la civilisation chrétienne. « Un jour, disait-il, s'attachera à mon nom le souvenir de quelque chose de formidable. Je suis de la dynamite. » En 1889, il devint fou : il ne cessait de dire : Mère, je suis une bête. II mourut le 25 août 1900.

Ses livres ont eu en Allemagne une vogue immense. On les trouvait dans le bagage des soldats pendant la guerre de 1914. Il y partage l'humanité en deux groupes : le troupeau des simples mortels. A ceux-ci la morale vulgaire, la vile morale chrétienne, la morale des esclaves. Au-dessus, l'élite, et audessus de cette élite, l'être gigantesque, le surhomme. Pour le monde d'en haut, tout ce que le vulgaire tient pour juste et saint est à rejeter comme avilissant. Le monde supérieur ne connaît point l'étau comprimant de la loi ;

lui la force créatrice ; il se sent capable de donner une forme au chaos du devenir ; il a foi en sa volonté pour organiser l'univers ». « Cette doctrine, ajout e-t-il, brisera les faibles et les aidera à disparaître plus vite : ce sera un bien pour eux comme pour l'univers. Elle exaltera le courage des forts et leur inspirera une énergie nouvelle pour la conquête de la puissance, pour le développement infini du type humain. »

ce Le surhomme prend la place laissée vide par « la mort de Dieu », de ce Dieu des chrétiens, qui n'est qu'une création de la souffrance et de la faiblesse humaine, un nuage qui se dissipera dès que l'homme sera revenu à la santé, qu'il aura pris connaissance des énergies qu'il recèle pour se débarrasser des maux de ce monde et s'élever au bonheur absolu. Le christianisme est la grande conspiration des miséreux et des mal-venus contre les forts et les puissants10 ».

Aussi, ajoute Nietzsche, « la pitié est un sentiment déprimant, affaiblissant l'instinct vital. Toute religion de la pitié comme le christianisme, tend à protéger l'existence des dégénérés et à entraver la production d'hommes supérieurs, l'évolution de l'humanité vers le surhomme ».

L'influence de Nietzsche sur la pensée allemande contemporaine a été considérable. Elle y était d'ailleurs préparée par la philosophie dont Kant l'a nourrie, et de plus loin encore par la doctrine que Luther a prêchée à ses compatriotes.

Je suis maître et seul maître, a dit l'un de ses disciples, Sturmer. Pour moi, il n'y a rien qui soit saint, aucune pensée, aucune foi. Le droit est une barrière, je suis la force. La vérité est sans valeur, je ne m'avise pas de la servir. C'est elle qui doit me servir et se laisser pétrir à ma fantaisie. Pourvu que j'arrive à mes fins, pourvu que je sois satisfait, appelez comme vous voudrez ce que je pense et ce que je fais. Je dévore ce qui me fait obstacle pour en repaître la faim de mon égoïsme 11.

pour lui, plus de bien ni de mal, mais « la volonté d'être fort ». C'est le titre d'une des œuvres de Nietzsche.

Nietzsche est le type de l'Allemand, spécialement le type de l'Allemand contemporain. L'apologie de la force est le trait dominant de la philosophie allemande depuis Luther jusqu'à nos jours.

10. On sait que M. Viviani a osé s'inspirer de cette doctrine dans l'un de ses discours à la tribune du Parlement français.

ii. La correspondance catholique mensuelle. Editée par le comité de défense des intérêts allemands et catholiques pendant la guerre, ayant pour rédacteur responsable le Dr E. Krebs, professeur à l'Université de Fribourgen-Brisgau, a parlé « des étudiants en campagne », et, prenant leur défense, a dû cependant faire un aveu qu'elle s'est appliquée à réduire le plus possible. « Un des thèmes 'les plus intéressants pour un futur historien de la guerre

152 l'allemand surhomme.

Chez un peuple ainsi préparé et de si longue main, il n'est pas étonnant que Nietzsche ait éveillé un écho immense, même dans le monde féminin. Il n'y a qu'une loi, la loi de la vie, qui est de vouloir, non le vrai, non le bien, mais la puissance de croître, de se dépasser toujours soi-même et par conséquent de combattre, de détruire tout ce qui se présente comme étranger et comme moins fort.

« Ces doctrines, dit le P. Denifle, — l'auteur allemand de l'ouvrage définitif sur Luther et le luthéranisme, — ont été accueillies et célébrées par un nombre effrayant de nos contemporains. Une foule de disciples se sont rangés sous le drapeau de Nietzsche » ; et il cite un professeur de l'Université de Berlin, un théologien luthérien positif, M. Seeberg, qui, voulant justifier les turpitudes et les violences de Luther, dit qu'elles sont légitimées en lui par sa qualité de surhomme. « En son âme, deux mondes étaient aux prises ». « En lui a habité la surhumanité ».

C'est de Luther qu'est passée dans l'âme de ceux qui ont été les initiateurs de la Kultur allemande, Kant, Fichte, Schélling, Hegel, la surhumanité, et de ceux-ci, dans l'âme de ceux qui ont fait de la guerre leur grande institution nationale 12-

mondiale sera certainement de préciser l'importance de l'élément universitaire dans ce conflit des peuples, car, dans les tranchées ennemies, il y a également des étudiants par milliers. Je crois cependant que l'étudiant allemand imprime la note la plus marquante pour une étude de ce genre. Déjà tout à fait au début de la guerre, on a eu le tort de répandre chez nous la légende de l'Allemand instruit, en particulier de l'étudiant, parti en campagne avec son Faust et son Nietzsche dans son sac. Nos ennemis ont tiré de cette assertion toutes sortes de conclusions défavorables à notre jeunesse, comme si l'excitation belliqueuse faisait le fond de notre éducation académique, comme si cette dernière ne connaissait d'autre évangile que le plus brutal égoïsme, la force et l'impérialisme absolu. Ma propre expérience et mes renseignements m'ont convaincu de la fausseté de cette croyance. Que signifient les quelques centaines d'exemplaires de Nietzsche vendus au commencement de la guerre, à côté des milliers de livres de prières et de cantiques, d'exemplaires du nouveau Testament et de Thomas a Kempis qui ont accompagné notre jeunesse universitaire dans les tranchées? »

12. Dans son Histoire de la civilisation, M. Guizot a formulé cette sentence qui peut être considérée comme la conclusion de son ouvrage : « Si l'Eglise n'avait pas existé, le monde entier était livré à la force matérielle ». Il apparaît aujourd'hui aux yeux les moins clairvoyants que si l'Eglise ne reprend pas dans le monde l'empire dont elle a joui et qui lui appartient, le monde entier sera livré à la force matérielle, décuplée, centuplée par les découvertes modernes.

Note complémentaire.

Le dieu de Guillaume, le dieu des Hohenzollern, celui dont le nom est ostensiblement porté sur la poitrine de leurs soldats, n'est point le Dieu du Sinaï, le Dieu de la montagne des Béatitudes, le Dieu des chrétiens, c'est le Dieu-Etat. L'Etat, dit la doctrine hégélienne, est un dieu sur la terre, l'Etat est un ce terrestre divin », dont le monarque est l'incarnation, et ses soldats les bras et les instruments. Aussi, un conseiller du consistoire, le professeur Malhing, parlant à Berlin en mars 1915 devant une assemblée où l'Impératrice était représentée, disait des soldats de l'Allemagne et de leur si belle conduite : « En eux, nous pouvons le dire hardiment, Dieu est à l'œuvre. »

A l'idée de Dieu-Etat, de l'Etat allemand Dieu suprême, se joint, ou plutôt en découle l'idée de I'Allemand surhomme, idée qui est actuellement au plus profond de la conscience du Germain, qui est l'idée-mère de ses ambitions et où il trouve la justification de tous ses actes, la loi qui les lui prescrit. Quels qu'ils soient, il les croit légitimes et il en donne cette raison, c'est que la domination du monde est pour lui un droit de nature, attendu que l'Allemand est l'homme par excellence, bien mieux le surhomme, l'homme qui s'élève au-dessus de l'humanité, telle qu'elle fut, telle qu'elle est. En cette qualité, il a le droit, il a le devoir de se conduire en peuple de maîtres, de supplanter partout les races inférieures et de les dominer. C'est ce que dit ouvertement un savant connu par ses études sur les races humaines, M. F. Wolff. Il a publié, en septembre 1913, dans l'organe officiel de la Ligue pangermaniste, une étude où il pose ce principe : 1° la biologie scientifique enseigne qu'il y a deux sortes de races : les conductrices et les inférieures; 2° les races conductrices, en vertu de la loi du progrès, doivent conquérir et assujettir les races inférieures. Et que faire de cellesci? M. Wolff répond : A l'origine des temps les races conductrices massacraient les races inférieures ; les mœurs s 'adoucissant, on se borna à les réduire en esclavage. Aujourd'hui on

doit leur refuser tout droit politique. « L'exercice des droits politiques, dit-il, au point de vue biologique, revient exclusivement à la race conductrice : ce sont des droits de guerre, des droits de vainqueur. » Pour les conquérants, la pensée maîtresse est toujours qu'ils doivent être les seigneurs. Les vainqueurs agissent d'après les règles de la biologie et de la logique quand ils s'appliquent à faire disparaître la langue et à anéantir la nationalité des vaincus 13. Voilà pourquoi il ne faut pas user de ménagements mais agir simplement avec l'assurance du droit du seigneur ; étaler la plus large puissance et refuser tout droit. Pour revendiquer des droits politiques, il n'est (aux vaincus) qu'un seul moyen : l'émeute. Il faut que la lutte contre les émeutiers soit menée avec les moyens les plus violents. Ceux qui se rassemblent sur la voie publique sont l'ennemi : on les disperse à coups de canon. Le peuple victorieux, qui a envahi le pa3^s, devra affirmer de la façon la plus intraitable ses privilèges, et en le faisant, il ne commettra aucune injustice, il ne fera que tirer les conséquences naturelles de la situation.

Tels sont les enseignements de la Kultur, de la civilisation dont Guillaume II a dit : « Notre peuple allemand sera le bloc de granit sur lequel le bon Dieu pourra terminer son oeuvre de civilisation du monde », c'est-à-dire la civilisation nouvelle que l'Allemand éduqué par Luther entend faire prévaloir dans le monde.

Taine avait compris que la civilisation que le protestantisme a introduite dans la chrétienté par la Renaissance — comme nous l'expliquerons plus loin — a l'égoïsme comme idée principe, et la satisfaction donnée à tout égoïsme comme but pratique. L'égoïsme engendre la lutte qui est devenue la règle de conduite des nations aussi bien que des individus. On en a même fait la loi fondamentale de tous les êtres vivants. Porté à ses dernières limites par la science germanique, l'égoïsme arrive aux conclusions ci-dessus formulées et commande les actes de tyrannie inouïe dont nous sommes témoins.

13. C'est ce que la Prussp fait en Pologne, et ce qu'elle a commencé en France où elle n'avait encore qu'un pied-à-terre.

Page 1