CHAPITRE XVI
Organisation de l'Allemagne en vue de la conquête du monde.
En 1844, le juif Henri Heine publia un petit poème politique, présenté dans la Ilevue des Deux Mondes comme un manifeste du parti révolutionnaire en Allemagne. La Revue de Paris en donna une traduction, en disant qu'il produisait une vive sensation dans tout le pays au delà du Rhin; et Louis Veuillot ajouta que cette poésie était admirée de tout Allemand pourvu de « raison pure ». Il y était dit la nécessité de <c détruire le serv'ùisme jusque dans son dernier recoin, le ciel; de délivrer de sa misère, dieu qui habite la terre sous forme humaine; de rendre sa dignité au peuple déshérité, au génie ailé, à la beauté profanée ». « Quand ce programme sera écrit sur la bannière allemande , on verra des événements merveilleux: l'Alsace et la Lorraine, la France et l'Europe seront à l'Allemagne ; le monde entier sera allemand ».
La ligue pangermaniste. — Les hésitations de Guillaume IL — Menaces qui lui sont faites. — Action de la secte judéomaçonnique.
Aux jeunes gens élevés dans cette école de fièvre ambitieuse, la Ligue pangermanique vint offrir un aliment quotidien et les moyens de s'encourager, de se stimuler, de se conforter mutuellement.
Cette Ligue, qui a pour président le Dr Class, prit ses cadres dans une société antérieurement fondée, en 1875, à laquelle le Dr Hasse, député de Leipzig, ami personnel de Guillaume II, alors Kronprinz, s'était affilié. Elle s'était intitulée, V Union
coloniale. La Ligue pangermanique en sortit en 1894. A cette date elle créa son organe hebdomadaire, Tablettes pangermaniques. « Nous voulons, dirent-elles à leur début, implanter dans la masse du peuple allemand la conviction que le développement de l'Allemagne est loin d'être terminé par les événements de 1870-1871... L'Empire allemand doit devenir un Empire mondial » !
La Ligue est divisée en quatre groupements régionaux dans lesquels se répartissent deux cent dix sections locales de nature diverse, l'une anticatholique, l'autre antisémite, celle-ci luthérienne, celle-là catholique. Elles permirent à chacun des amis de « la grande Allemagne » de s'affilier à celle des sections de la Ligue qui répond le mieux à sa situation et à ses préférences.
A côté de la Ligue pangermanique se trouvent d'autres sociétés en communion d'idées et d'action avec elle. Leurs membres peuvent appartenir à plusieurs de ces sociétés à la fois. Telles : la Société générale pour la langue allemande ; elle compte, en chiffres ronds, trente-et-un mille membres répartis en trois cent vingt-quatre sections locales. — La Société allemande pour la flotte qui compte trois mille trois cent quatre-vingt-sept groupes locaux et trois cent trente-quatre mille membres. Elle eut des filiales jusqu'en France. Il y en avait à Paris depuis 1902. — Une association analogue a été créée en 1912 en faveur de l'armée de terre, Société de défense allemande; elle compte deux cent soixante-dix-huit mille membres et plus de quatre cent cinquante sections. — La Société pour la germanisation à V étranger compte cinquante mille membres en trois cent quarante sections. Beaucoup de ces sociétés ont des groupes distincts pour les hommes, pour les femmes et pour les jeunes gens. Nous parlons de ce qui était avant la guerre.
Le président de la Société mère et maîtresse, — Ligue pangermanique — M. Class, publia une brochure où il disait que l'Allemagne, pour commencer, doit s'annexer tout le Nord de la France, de Nancy à l'embouchure de la Somme, de façon à dresser en face de l'orgueilleuse Albion, Boulogne, Calais et Dunkerque, ports allemands. De même, au Sud, elle annexera tout le territoire compris en deçà d'une ligne allant de Nancy à Toulon ; car « il est nécessaire que l'aigle allemand prenne son essor sur la Méditerranée ».
Dans un livre publié en 1906, à Berlin et à Leipzig par Jul. Reimer, volume de quatre cents pages, Pangermanisches Deutschland, la France, nouvelle Pologne, est partagée d'avance en trois grandes provinces. La zone du Nord, comprenant la Flandre, l'Artois, la Picardie et la Normandie, obtiendra facilement, dit-il, le droit de cité, civitas germanica, c'est-à-dire la faveur d'être admise dans l'unité allemande et par conséquent de ne plus user que de la langue germanique. La zone du Centre, renfermant entre autres l'Ile-de-France, la Bretagne, la Vendée, la Saintonge, la Touraine, le Berry et le Périgord, pourra conserver une certaine autonomie, sa langue propre et même son administration, « pourvu que cet état soit compatible avec la dignité de l'Empire et de son organisation économique ».
Quant aux non-Germains du Sud, aux latins, ils doivent se préparer à devenir de simples colons allemands, c'est-à-dire, réduits à l'état de race subalterne, de population conquise. Des millions d'Allemands de toutes classes sont convaincus, comme Joseph-Ludwig Reimer, que ce sera un grand honneur pour les peuples vaincus d'être admis à collaborer à « la haute destinée à laquelle atteindra l'humanité lorsqu'elle sera réunie sous la domination de notre race » (chap. VIII).
Les pangermanistes ont toujours obtenu du peuple, du Parlement et du gouvernement impérial, — il n'y a pas à s'en étonner dans ces conditions, — ce qu'ils ont demandé pour renforcer les armées de terre et de mer. 1874, 1880, 1887, 1888, 1890, 1893, 1899, 1905, 1912, 1913, chacune de ces dates marque un accroissement des forces de l'empire allemand. La loi du 19 mai 1912, qui avait été précédée de huit autres, fut déclarée encore insuffisante par les pangermanistes aux approches de la guerre actuelle. Une campagne de Conférences fut faite par l'amiral Von Breusiteg. Il parla dans toutes les contrées de l'Allemagne. Des milliers d'hommes venaient l'entendre. Le gouvernement put ainsi annoncer en janvier 1913 de nouveaux projets de loi militaire.
Ces projets furent intégralement votés par le Reichstag le 30 juin 1913. Une contribution de guerre d'un milliard deux cent cinquante millions fut prélevée sur la fortune publique; les effectifs de l'armée en temps de paix furent portés à huit
cent soixante-dix mille hommes avec vingt-cinq corps d'armée dont onze furent renforcés. Deux cent cinquante mille hommes furent placés à notre frontière sur pied de guerre. Le trésor de guerre passa de cent vingt-cinq millions à trois cent soixantequinze millions de marks. « Ce puissant effort militaire, dit le radical M. Bassemann, restera marqué dans l'histoire du monde ». Cependant, le général Keim annonça à Leipzig de nouvelles lois militaires pour 1914. La correspondance politique et militaire réclama « la réforme », c'est-à-dire l'augmentation de l'artillerie; et la Gazette de la Croix exposa la nécessité de mettre en chantier de nouveaux croiseurs. On exigeait aussi l'incorporation de toutes les recrues disponibles, sans exception : vingt-sept corps d'armée de troupes régulières, avec un nombre égal de réserves, soit cinquante-quatre corps d'armée, représentant deux millions cent soixante mille hommes, purent ainsi être lancés en quelques instants sur le pays à conquérir. Un million cinq cent mille hommes de l'armée territoriale furent exercés de manière à pouvoir entrer en service en novembre, si besoin était 1.
Disons encore que, le 16 septembre 1913, le bourgmestre de
i. A cette incorporation croissante de jour en jour des citoyens dans l'armée, il y a une autre raison que celle de renforcer la puissance d'attaque ou de défense. 'L'Historisch-Politischc Blaetter de Munich demandait un jour : <( Pourquoi le gouvernement de la Prusse exige-t-il chaque année de nouveaux crédits militaires? » Il donnait cette première réponse : « C'est qu'en réalité il s'agit de la lutte entre le protestantisme et le catholicisme ». « La Prusse est la vraie incarnation du protestantisme comme tous ses panégyristes ne cessent de le répéter. Or le protestantisme exige le service universel. » Et il motivait ainsi cette assertion : « Dans le protestantisme il faut d'autant plus unir et coordonner les forces matérielles que les forces spirituelles et morales, c'est-à-dire la doctrine, manquent d'unité et d'harmonie. Comme cette Eglise est incapable de créer et de maintenir l'unité, c'est à l'Etat d'y pourvoir par la violence, cette unité fût-elle purement extérieure. La Prusse protestante ne saurait laisser aucun de ses sujets en dehors de son engrenage. Voilà pourquoi quiconque est à même de porter les armes doit être enrôlé pour servir aux fins de l'Etat. Le service militaire est nécessaire au maintien de l'unité politique ; il doit remplacer l'unité morale et religieuse qui fait défaut ; il est une nécessité politique, l'école indispensable ».
Rien de plus sensé que cette remarque, et elle vaut pour les pays catholiques livrés à l'irréligion et à la démocratie comme pour les pays protestants. J. de Maistre a fort bien dit : « Il faudrait être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affaiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. Il faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. » Loin de les purifier, on les déprave, et alors l'incorporation militaire de tous, de dix-huit à cinquante et soixante ans, s'impose, non seulement pour se mettre en garde contre le voisin, mais aussi pour ne point se trouver en état Ho révolution perpétuelle.
la capitale de l'Autriche dit publiquement : « Nous Allemands du Danube, ne faisons qu'un avec les Allemands d'Allemagne. Notre ccèur est allemand et ses pulsations sont allemandes. »
Les hautes sphères militaires déclarèrent alors qu'une armée qui a atteint son maximum de préparation, qui a réalisé Les meilleures, les plus parfaites conditions d'organisation et d'instruments, qui, en un mot, constitue l'outil guerrier idéal, doit être aussitôt utilisée sous peine de tomber en décadence ».
Au lendemain du vote de la loi de 1913, le Lokal Anzeiger écrivit : « Tout l'art diplomatique ne réussira pas à empêcher l'éclatement d'une guerre mondiale, qui sera une lutte au couteau pour la grandeur de l'Allemagne ». C'est par la France qu'il fallait commencer, c'est ce que dit le général Von Bernhardi : c< D'une façon ou d'une autre, il faudra arriver à un décompte avec la France, si nous voulons avoir nos coudées franches pour notre politique mondiale. C'est la première condition et la plus élémentaire d'une politique allemande rationnelle ; et comme l'hostilité de la France ne pourra jamais être éliminée par un moyen pacifique, il faut recourir aux armes. Il faut que la France soit terrassée de façon à ce qu'elle ne puisse plus jamais s'opposer à nous... Ce sera une guerre au couteau que nous aurons à faire à la France ».
D'autres généraux ne se montrèrent pas moins désireux d'en finir avec nous. M. Von Blum parla de ce guerre à outrance » ; M. Von der Goltz de « guerre d'anéantissement » ; et M. Von Osten Sackem Rhein se promit de saigner la France à blanc 2 . Et la Gazette de Magdebourg, n° du 10 avril 1913, donna le motif de ces héroïques résolutions : ce Le monde ne peut pas espérer de paix, tant qu'il y aura des patriotes français pour nous disputer le premier rôle européen », lisez : tant qu'il restera des Français pour maintenir en face de la Kultur, la civilisation catholique. Taine avait vu et signalé dans son Histoire de la Littérature anglaise cette conclusion dernière du Protestantisme et de la Renaissance. Il avait dit :
Le protestantisme est une renaissance appliquée au génie des peuples germains. On voit se réveiller alors l'antagonisme des anciens peuples germaniques contre la Cité romaine, l'Etat de conception latine. Toute l'histoire, depuis ce moment, pourrait presque se ramener à ce schéma : la