‹ Les pourquoi de la guerre mondialeChapitre 7 sur 146 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La chute et le relèvement.

Le Seigneur dispose les conseils des nations, il rend vains les projets des peuples; Le conseil du Seigneur subsiste éternellement, les desseins de son cœur subsistent éternellement.

Ps. XXXII.

Comme elle est subite la désolation qui fond sur eux, Comme une fin soudaine les enlève et les anéantit! Pareil au songe qui disparaît au réveil, ainsi, ô Seigneur, à ton réveil, leur ombre disparaît dans ton mépris.

Ps. LXXII.

La déconfiture d'Iéna. — Amenée par de nouvelles convoitises. — Le désastreux traité de Tilsit. — L'édifice fameux construit avec du sang, de la boue et de la 'fausse monnaie croule. — Partie remise. — Prusse et France. — Le relèvement par les écoles, l'armée et la Franc-Maçonnerie. — Situation en 1812.

Du haut faîte où elle était parvenue, la Prusse fut tout à coup précipitée et parut l'être irrémédiablement. Napoléon la mit dans un état tel que l'on put croire un instant à la disparition de cette Puissance de la carte de l'Europe. Le 2 juin 1812, J. de Maistre écrivait de Saint-Pétersbourg à son roi Victor-Emmanuel : « Votre Majesté sait qu'il n'y a plus de Prusse. L'infortuné souverain a, depuis quelque temps, à peu près abandonné la partie. Il a livré sa capitale aux Français et il s'est retiré en Silésie. »

Napoléon n'avait pas voulu cette ruine. Il l'infligea à sa grande surprise, la main forcée par la Prusse elle-même, qui poursuivait comme toujours ses ambitions et n'écoutait que son orgueil. Elle en fut cette fois cruellement punie.

Voulant tirer un nouveau profit du bouleversement que les guerres de la République puis celles de Napoléon produisaient

en Europe, la Prusse chercha à réaliser le dessein qu'elle nourrissait depuis longtemps : organiser sous sa présidence une confédération de l'Allemagne. Napoléon s'y opposa, bien qu'il vînt de manifester la continuation de sa bienveillance pour elle. Après la victoire d'Austerlitz il avait accordé à Frédéric III de nouveaux accroissements de territoire. Celui-ci, entraîné par sa femme, la reine Louise, demanda au vainqueur l'évacuation de l'Allemagne. Ne l'obtenant point, il partit en guerre seul, sans attendre le concours des autres puissances ; ce qui, comme le dit de Maistre, fit perdre la monarchie prussienne et la cause générale de l'Europe dans les plaines d'Auerstaedt (Iéna) . La nuit du 13 au 14 octobre le roi de Prusse bivouaqua à Auerstaedt. La bataille commença de grand matin. Le bruit du canon du côté d'Iéna apprit au Roi que le prince de Hohenlohe était attaqué par l'armée de Bonaparte. A cinq heures du soir, la victoire était entièrement décidée pour les Français 1. Ce fut un désastre. Le traité de Tilsit qui suivit, enleva à la Prusse la moitié de son territoire, toutes ses possessions à l'Ouest de l'Elbe et la plus grande partie de ses acquisitions polonaises. Le pays ruiné ne put payer la contribution de guerre et resta occupé par l'armée française. Napoléon compara la reine Louise à la magicienne Armide, mettant elle-même le feu à son palais. Pendant que Davoust occupait Berlin, Napoléon s'arrêta à Postdam, visita le tombeau de Frédéric le Grand et enleva son épée qu'il envoya à Paris. Lorsqu'on l'apporta au Sénat, le président prononça un discours où se lit cette phrase : « Grand exemple pour tous les souverains qui seraient tentés de fonder leur empire sur des bases aussi fausses ». Partageant cette pensée, J. de Maistre écrivit à M. le comte d'Avaray :

i. Les officiers de l'armée prussienne furent obligés de reconnaître que le soldat français était supérieur au prussien, si brave et si discipliné qu'il fût. Les lettres trouvées dans leurs bagages en témoignent : « S'il ne fallait se servir que de ses bras contre les Français, écrivait à sa famille un officier prussien, nous serions bientôt vainqueurs. Ils sont petits, chétifs. Un seul de nos Allemands en battrait quatre. Mais ils deviennent au feu des êtres surnaturels. Ils sont emportés par une ardeur inexprimable, dont on ne voit aucune trace chez nos soldats. »

Les officiers allemands ont pu faire de nos jours la même observation et avec un étonnement d'autant plus grand qu'ils nous croyaient complètement avachis par les quarante années de République et de Kulturkampf, dont ils nous avaient dotés et l'antimilitarisme qu'ils avaient soudoyé. En jetant sur nous comme une masse leurs millions d'hommes, ils pensaient bien ne faire de la France qu'une bouchée. Ils ne tardèrent pas à être détrompés.

ce II y a longtemps que j'ai prévu et annoncé cette catastrophe. J'ai eu, depuis que je raisonne, une aversion particulière pour Frédéric II, qu'un siècle frénétique s'est hâté de proclamer grand homme, mais qui n'était au fond qu'un grand prussien. L'histoire notera ce prince comme l'un des plus grands ennemis du genre humain qui ont jamais existé. Sa monarche, héritière imperturbable de son esprit, était devenue un argument contre la Providence (pour les sots bien entendu, mais il y en a beaucoup). Aujosrd'hui, cet argument s'est tourné en preuve palpable de la justice éternelle. Cet édifice fameux, construit avec du sang, de la boue, de la fausse monnaie et des brochures, a croulé en un clin d'oeil ».

J. de Maistre ne se trompait que de date. Ce qu'il croyait avoir été fait de son vivant, nous ou nos neveux le verront. Dieu n'avait fait que jeter le faisceau de verges qu'il s'était donné pour châtier les péchés des nations européennes. Il se réservait de le ressaisir pour des fustigations plus dures lorsque ces nations les rendraient nécessaires par des péchés plus grands. Quand la France et l'Europe se convertiront, Dieu ne se contentera plus de jeter le fouet que notre insolence a remis entre ses mains, il en disjoindra les lanières ; il n'y aura plus d'empire prussien, cet édifice fameux croulera définitivement.

S 'élevant aux hautes considérations qui lui étaient familières, J. de Maistre terminait ainsi sa lettre au comte d'Avaray :

ce La France et la Prusse, telles que nous les avons connues, sont les plus grands sujets qui aient jamais été présentés à la méditation des hommes d'Etat et des philosophes. On voit, d'un côté, comment lés hommes que nous appelons barbares, ont créé dans la nuit du moyen-âge, des institutions qui ont duré quatorze siècles, et n'ont cédé à la fin qu'aux efforts répétés d'une foule innombrable d'enragés, ayant tous les vices de l'univers et de l'Enfer pour allié». Et comment, de l'autre côté, toute la science, tous les moyens du siècle de la philosophie mis à la disposition de la souveraineté éclairée et absolue ont produit un édifice qui a duré quatorze minutes pour s'affaisser ignoblement au milieu de la quinzième, comme une citrouille qu'on écrase. Chaque nation, en se comparant à ces deux modèles, peut se juger aussi certainement qu'un chimiste juge le métal dans la coupelle.

» Dans un ouvrage anonyme que vous avez eu la bonté de citer quelques fois, il est dit que, chaque nation, comme chaque individu, est chargé d'une mission : celle des Français qui a toujours été la même, est bien extraordinaire en ce moment. Je la vois qui s'avance vers une gloire immortelle.

Quanta nec est, nec erit% nec visa prioribus annis.

» Mais la France ne sait pas ce qu'elle fait : et c'est précisément parce qu'elle ne sait pas ce qu'elle fait, et parce qu'elle n'est pas digne de le savoir, et parce que ce qu'elle fait n'a point d'analogie avec ce qu'elle est, que je me crois bien fondé à croire que les hommes qui agissent en ce moment du côté de la France ne sont que des météores passagers. »

« La France ne sait pas ce qu'elle fait », écrivait J. de

Maistre, lorsque, sous la main de Napoléon, il la voyait balayer l'Europe. Aujourd'hui encore et de même, il est vrai de dire : la France ne sait pas ce qu'elle fait, et elle n'est pas digne de le savoir, parce que ce qu'elle fait est sans analogie avec ce qu'elle est en ce moment. Elle s'était séparée de Dieu, alors comme aujourd'hui ; et cependant ce qu'elle faisait — et ce qu'elle fait toujours — c'était l'œuvre de Dieu. Elle l'accomplit encore à l'aveugle. Depuis les premiers jours de la Révolution il en est ainsi. Aujourd'hui comme en 1806, comme au jour où la Convention jeta le gant à l'Europe. Il en sera ainsi jusqu'au jour où sera réalisé le dessein auquel Dieu veut faire aboutir la Révolution qui a voulu être et qui a été satanique dans son action, mais qui sera divine dans ses résultats. Lorsque les météores passagers, — les Jacobins, les Napoléons et nos fantoches — auront achevé de faire table rase, Dieu se mettra à l'œuvre pour reconstruire, et pour cette reconstitution, il continuera à se servir de la France. Elle reparaîtra aux yeux du monde étonné ce qu'il lui a donné d'être à ses origines, et sa gloire sera plus grande que jamais.

Quanta nec est, nec erit, nec visa priorïbus annis. Pour ce qui est de la Prusse, J. de Maistre disait :

Tout me porte à croire que les innombrables prophéties faites sur la Prusse vont s'accomplir2. C'est ma ferme espérance; c'est mon opinion raisonnable et raisonnée... Il reste un douté mortel sur Vépoque. A cet égard l'esprit humain est impuissant, ou, s'il peut pressentir quelque chose, ce n'est point ce que nous désirons.

Le XIXe siècle tout entier a passé sans que soit arrivé le moment marqué par Dieu pour faire succéder la Rénovation à la Révolution. Le XXe siècle va-t-il résoudre ce problème? Est-il gros de l'ère annoncée? La guerre actuelle est-elle le prélude de la destruction de la Prusse, de la dissolution de l'empire allemand et de la résurrection de la France? Au contraire de ce que disait de Maistre, il y a un siècle : « Si l'esprit humain peut pressentir quelque chose, ce n'est pas (quant au jour et à l'heure) ce que nous désirons » ; nous nous hasarderons à dire aujourd'hui : c< Si l'esprit humain peut pressentir quelque chose, c'est la réalisation prochaine de ce que nous désirons »»

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