ISLA A SALAMANQUF. — LA « JEUNESSE TRIOMPHANTE
thématiques. Outre que Torres, d'ordinaire très affirniatif, rapporte le fait avec une certaine hésitation {creo fué la primera noticla...'», une autre remarque est ici opportune. Vu la façon dont le jeune truand (il avoue sans gène cette professioji) suivait les leçons de ses maîtres, ceux-ci auraient fort bien pu faire des cours réguliers de mathématiques sublimes, sans que l'élève en soupçonnât l'existence (1 .
a Toutes les chaires (de mathématiques; des Universités, écrit encore Torres, étaient vacantes et l'ignorance était infAme. On regardait les figures géométriques comme des sorcelleries et des tentations de saint Antoine : un cercle eût semblé une chaudière toute pleine de pactes et de commerces diaboliques. »
Or, à celle époque, dans l'Université de Valence, enseignait et écrivait le célèbre; P. \'icente Tosca, de la Congrégation de Saint-Philippe de Néri, dont les ouvrages mathématiques étaient connus et loués par les savants étrangers.
Terres lui-môme cite avec éloge, comme adonnés à ces sciences, le I*. Manuel do llorrera, tiièatin, el le jésuite Salvador Osorio, son collègue à ruiiiv.r^ii.' de Salamanque, Espagnols tous les deux (? .
-i uiin le TraiU- «le la Sph^r. ...i j. «.m,- . i.imh «jh. ioirc» .|. iivril !••• iunlh/-inati(|ii<-ii, v«-r« 1*20. Vula. |». 56.
\ l'Ia. p. 99 et 810. — Cf. Vir. |,i Fncntc, llittoria de las Intrerrn Krpaua, \. Ml, I8K7. cap. xi.ii cl i v. — Torreu, «lan« un «tyle
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36 CHAPITRE m
A Salamanque même, l'enseignement des couvents, dont chacun avait sa vie propre et ses traditions, échappait fréquemment, au moins en certains points, à la décadence des écoles publiques.
Les Jésuites, surtout après l'avènement des Bourbons, faisaient venir de France et d'ailleurs, en assez grand nombre, des professeurs de mathématiques et de sciences naturelles. C'était avouer leur pauvreté, mais c'était du moins chercher à y remédier.
Dans ses Songfes, imités de ceux de Quévédo, D. Diego de Torres consacre une visite au collège des nobles de Madrid. En compagnie de l'ombre de Quévédo, il assiste à une leçon de mathématiques faite par un Père qu'il reconnaît à son accent pour un étranger. A ce propos, il loue grandement les Jésuites des soins qu'ils donnent à l'enseignement des sciences exactes (1).
Au collège royal de l'Ascension, vrai chef-lieu de l'enseignement supérieur des Jésuites dans la Péninsule, Isla put donc rencontrer encore des professeurs distingués ; mais parmi eux, il eut le bonheur de trouver un maître éminent, que des liens d'amitié et de famille devaient bientôt unir étroitement à son jeune disciple. Le père de notre écrivain allait épouser en secondes noces une parente du P. Luis de Lossada. Ce religieux, né à Quiroga, dans la Galice, passa presque toute sa
sèment pour lui et pour moi, ajoute-l-i!, l'élève baissa la tète, et il dut à ce mouvement de uc pas répandre sa cervelle sur le pavé. » .Telle était l'aménité des mœurs univei-sitaires à Salamanque, vers 1725. (1) Stiefios morales, visiones y visitas de Torres con D. Franc, de Quévédo por Madrid. Madrid, 1796, iu-S". 1» parte, visita uudécima : Seminario de nobles de la Comp. de Jésus,
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vie à Salamanque, où il enseigna tour à tour la philosophie, la théologie et l'Écriture sainte.
Lossada n'était point un pédant retranché dans une scolastique attardée; c'était un lettré d'une culture étendue, un écrivain d'une finesse enjouée et satirique. Un de ses adversaires déclarés l'appelle « profond théologien, excellent poète, critique très délicat, érudit achevé, en un mot une intelligence des plus rares (1). » Il a laissé un cours complet de philosophie, digne des meilleurs temps de la scolastique; il s'y montre disciple éclairé d'Aristote et de saint Thomas d'Aquin et fermement attaché aux principes de cette école suarésiejine, doux fois rhère aux Jésuites espagnols. Feijôo a pu dire que cet ouvrage avait ouvert les portes de l'école espagnole à la philosophie expérimentale; et de nos jours encore, de bons critiques louent dans Lossada l'éclectisme intelligent du philosophe, qui a su, par exemple, écrit M. Menendez Pelayo, accepter des systèmes alors nouveaux tout ce qu'on pouvait bonnement en prendre sans altérer la conception cosmoloîçique traditionnelle dans l'école (2\
Dnlin, je montrerai ailleurs que Lossada eut une part réelle dans l'inspiration de Fray Gerundio et que les adversaires d'Isla purent, sans trop d'invraisem-
(1) Lon Al/lea nos criticot, opuscule du comte «le PiAidoriJa coiilrc U\n, ii. A. E., t. XV, p. 378.
(2) Moacmics Pelayo : llitloria df lot llftenxtoxos etpaAotes, t. 111, p. 13.— /'/«•«Ii «ilélteoê, t. m, p. 156 et «uiv.
Voir auMi, «ur LotMila, D. (iumortinilo LavcrJo : En$a*/Oi eritieos tolire fllaiof\a, etc. Lugo, Solo Krcirc, I8C8.
Il to'k élè linpo4iiible <lc rcucoutrcr I* Kk* de iMSiada, publié* eo ITiS parle P. Jaciiito de Yrbra.
blance, quoique sans raison, attribuer au P. Luis de Lossada les meilleurs chapitres du célèbre roman.
On comprend quelle intimité s'établit entre ces deux esprits. Dans leurs entretiens journaliers, Lossada et Isla passaient de la théologie à l'éloquence, de la métaphysique à la satire. Ensemble, ils lisaient saint Thomas, Bacon et Descartes, Grenade et Bourdaloue, Cervantes et Quévédo.
Salamanque, cette fameuse cité qu'Isla, dans son emphase malicieuse, appelle « l'oificine de la Raison, l'atelier des bons discours, Varchivium des sciences, l'Athènes chrétienne (1) » étalait aux yeux du futur réformateur de la chaire tous les ridicules, tous les abus qu'il devait flageller un jour.
Prédicateurs de tous mérites, moines de toutes couleurs, pédants de toutes les facultés, écrivains et poètes de toutes les écoles, la galerie était complète.
En outre, sous l'immobilité apparente, des germes de révolution fermentaient déjà confusément, et préparaient, pour l'époque encore lointaine des Melendez, des Moratinetdes Jove-Llanos, une Salamanque toute moderne.
De France, en effet, n'arrivaient pas seulement de nouvelles théories littéraires ; la philosophie, la science, la religion ou l'irréligion du siècle se glissaient dans les livres à la mode.
Trop aisément, les esprits jeunes et hardis s'enthou-
(1) La Juventud triunfante. Salamanca, 1727, iu-S», p. 74, 88, 89.