ISLA SOLS FERDINAND VI
bons mots, de libres jugements et d'opinions franches et le tout d'un jésuite ! que vous savez peu le pétrin où vous me jetteriez! Comprenez-le bien, mon ami, quand mes lettres seraient plus éloquentes que celles de Cicéron, plus sentencieuses que celles de Sénèque, plus érudites que celles de Juste-Lipse, plus piquantes que celles de Voiture, plus ingénieuses que celles de Balzac, plus judicieuses que celles du cardinal Pallavicini, plus spirituelles et plus menteuse» que celles de l'Illustrissime Guevarra, plus amidonnées que celles de D. Antonio de Solis, plus languissantes et plus affectées que celles de Mayans, plus élégantes que celles de saint Jérôme, plus graves que" celles de saint Grégoire le Grand, plus touchantes que celles de saint Bernard, plus suaves que celles de saint François de Sales, plus mystiques et en même plus familières que celles de sainte Térèse, plus dures rjue celles du P. Nieremberg, plus pieuses que celles du P. de la Colombiére, quand, dis-je, elles seraient tout cela et bien davantage encore, ce serait un malheur pour moi que de les voir imprimées. Tenez, laissons cela : il n'y faut point songer, la seule imagination m'en fait frémir, et, si je croyais la chose possible, je me mettrais à apprendre le style de nonne pour continuer ma corre-pondance. » '1)
Que l'écrivain stimule la nonchalance do ses amis ou plaide la cause do Fray Gcrundio, qu'il commente les nouvelles de la Gazette hollandaise, les succès alarmants du l^russien, « le fanfaron do l'Eu-
(I) A varioi, caria xvii. SaiamaucA, Il octobre 1752.
rope » ou les prétentions de l'Angleterre, qu'il fasse la chronique du village ou du couvent, et redise les histoires débitées dans le cercle qui se réunit une fois par semaine dans sa chambrette ; — ou qu'il recommande à un ami haut placé l'un des nombreux malheureux qui le prenaient pour intercesseur ; sans cesse une profusion de traits piquants vient assaisonner tout avec une infinie variété.
Sans cesse nous découvrons comme un nouvel aspect de ce caractère confiant, bon, serviable jusqu'au dévouement, fier sans orgueil, un peu brusque et irritable, mais vite apaisé.
« Pour mes amis, je ne leur suis bon à rien, si ce n'est à les aimer ; s'il s'agit d'être, non pas ennemi, mais adversaire, ma nature et le diable m'y aident singulièrement (1). «
Outre l'agrément du style, ces lettres ont encore une importance documentaire sérieuse. L'histoire littéraire de cette époque y trouve à glaner et l'histoire des Jésuites d'Espagne en peut tirer de précieuses données. Mais c'est sa correspondance avec sa sœur qui nous révèle vraiment le P. de Isla tout entier. Toute la tendresse de son cœur semblait s'être concentrée sur cette enfant, et l'amour qu'il avait voué à sa famille religieuse ne nuisit en rien à cette autre affection.
On ne peut lire deux ou trois de ses lettres, sans songer à madame de Sévigné et à l'unique passion qui occupe sa correspondance. Ce sont des inquiétudes
(1) Au comte de Penaflorida, 24 mars 1759, B. A. E., p. 392.