‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 28 sur 103 · ISLA SOUS FERDIXA>D VI · texte numérisé non relu

ISLA SOUS FERDIXA>D VI

«onlinuelles, c'est un artinj^ùnieux de se tourmenter; un courrier qui arrive sans lettres de Galice le rend malade, et pourtant il gronde sa sœur de lui écrire quand elle est souffrante. Cet unique sentiment revêt, dans une même lettre, tous les tons et toutes les formes : « Madame, écrit-il le 7 février 1755, ou le paquet de lettres venant de Santiago et qui devait arriver par ce courrier n'est pas parvenu à Villafranca, ou il a passé par erreur à Madrid. Les deux alternatives sont possibles, car d'un côté les ports des montagnes apparaissent d'ici tout couverts de neige, non moins que le cœur de certaine senorita à l'égard de certain pauvre homme ; et de l'autre, le courrier de Villafranca est un jeune homme nouvellement marié, et avec une jolie femme, ù ce que j'ai oui dire ; de sorte qu'il tombe sous le coup de la maxime du cardinal de Richelieu, qui ne donnait aucun emploi aux amoureux, ni aux jeunes mariés, à moins que leurs femmes ne fussent vieilles et laides. Saint Paul, avec tout son sérieux apostolique, n'était i)as bien éloigné de la même maxime, quand il disait que les maris ont lo cœur fort partagé; et pour les femmes, il ne supposait pas non plus le leur très entier. Mais parlons un peu sérieusement. Il est c(;rtain (jue l'absence do ta lettre m'a été fort sensible, parce qu'elle me prive de l'unique consolation de ma vie... Ce n'est [)oint la même chose do me moquer de les impressions et de me délivrer dos miennes... Si cette lettre s'achevait sur ce ton, ce serait une grande sottise, et mon affection no mo permet point de te quitter sans te houspiller un peu.

Ainsi, très sorcière créature, à Dieu, lequel daigne te garder bien longtemps à moi pour me faire mériter une belle place au ciel, que je te voie ou non sur la terre. — Mi senora. Doua Tiî (1). m

De tels cœurs ne vieillissent pas. Plus tard, Isla, octogénaire, écrira d'Italie à sa sœur des lettres plus graves, plus désenchantées, mais non moins affectueuses. Cette tendresse lui inspire même quelquefois des scrupules, comme à la marquise, lectrice de Nicole. Il craint que « sa bien-aimée enfant, sœur et dame » ne prenne dans son cœur quelque chose de la place due à Dieu seul, et l'on retrouve les expressions mêmes de la jolie païenne : « Si tu m'idolâtres chrétiennement, pour moi je t'idolâtre à l'italienne, et ce mot dans cette langue n'apporte presque jamais une idée de gentilité, mais s'applique toujours à la gentileza (2). »

Cette affection était fondée sur une profonde estime. Doua Maria Francisca n'était point une femme vulgaire; son esprit, son savoir et les qualités de son cœur sont trop louées par Isla, pour que nous puissions mettre tous ces éloges sur le compte de l'aveuglement fraternel. Il voudrait imprimer, comme la meilleure apologie de Fray Gerundio, les lettres que Maria lui écrit. L'èvêque Bocanegra, l'un des bons prédicateurs du temps, envoyait ses mandements et ses discours, avant de les publier, non seulement à l'illustre

(1) Cartas familiares. — A su hermana, 7 febr. 1735. B. A. E., p. 427.

(2) Ibid., 27 février 1779. B. A. E., p. 538.

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écrivain, mais à sa sœur, en la priant de les corriger ; la jeune femme, sans douter de rien, adressait ses critiques au prélat, et le P. de Isla grondait Tévéque d'inspirer tant d'orgueil à cette enfant {[].

Elle entretenait des relations et une correspondance littéraire avec de nombreux écrivains; très grande amie de sor Tomasa de Jésus, carmélite déchaussée de Santiago, qui se fit un nom comme poète, Doua Maria Francisca eut une semblable réputation, à laquelle, dit M. Monlau, elle dut la rare distinction d'être inscrite par l'Académie des Bonnes Lettres d'Oporto sur le catalogue de ses membres. Peu avant sa mort, elle brûla presque toutes ses poésies. M. Monlau, qui dit en avoir vu quelques restes, assure que la République des Lettres doit se consoler facilement de cette perte. Je n'en ai trouvé pour ma part qu'un ou deu.x échantillons fort insigiiiliaiits. Mais les lettres de Maria Francisca permettraient de porter sur cette femme presque célèbre un jugement plus fondé ; on y trouvera une certaine énergie dans la pensée, les manjues d'une affection qui rivalisait avec celle de son frère, et des traces de cette vivacité d'esprit, qui était, parait-il, son trait distinclif. Voici une preuve curieuse do ce dernier caractère : on lit dans le Mercure espagnol de décembre 1773 :

M Le public a pu voir par le Mercure d'octobre dernier, que dona Maria Francisca de Isla y Lossada,

(J) Il y a au IJnt. Mu»., add. t0.79i, f 47, une Ifitre origioale d« MarU*Praac. «le l»la à l'évAque «lo Ouadii, au tujf t d'uo paaégjriqua lie S. Philippe (le Néri. Elle rtt datée du i août 1762.

dame qui réside à Santiago de Galice, possède le talent particulier de dicter en même temps huit lettres sur huit sujets différents. Voici un fait nouveau capable d'augmenter l'admiration que doit inspirer ce rare effort d'esprit et de mémoire. Un certificat, légalisé par un alcalde et onze témoins, atteste que cette même dame a dicté à la fois douze lettres à autant de secrétaires différents. Toutes se font remarquer par la facilité du style, la suite des pensées, et une complète indépendance des sujets. L'expérience a été faite en présence d'un grand nombre d'assistants ; l'auteur dictait sans cesser de répondre aux personnes qui lui parlaient, et elle s'est même distraite environ deux minutes pour saluer et complimenter quelques visiteurs (1). »

En apprenant ces prodiges, Isla s'effraie au lieu d'admirer, et il écrit à sa sœur une longue lettre pleine de spirituels et tendres reproches :

« Que savons-nous si quelques-uns n'attribueront pas ce fait à je ne sais quelle vanité féminine, plutôt qu'à une humble et modeste reconnaissance des talents, dont le ciel a voulu t'orner ? Quoi qu'il en soit, je te conjure par l'amour que j'ai pour toi, d'éviter, autant que tu le pourras, de telles expériences, à cause de l'immense préjudice qu'elles peuvent apporter à ta précieuse santé, et du peu qu'elles sont capables d'ajouter à l'estime solide que font de toi les gens qui pensent (2). »

(1) Cité par Monlau. B. A. É. Vida del P. Isla, p. 16, note.

(2) Lettre linédite à. sa sœur, 6 septembre 1774.

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