‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 30 sur 103 · SLA SOUS FERD1.>A>D VI · texte numérisé non relu

SLA SOUS FERD1.>A>D VI

Il revint donc par le plus court chemin dans sa bienaimée « taupinière spirituelle », où son Fray Gerundio^ prêt à paraître, ne tarda [tas à l'occuper plus qu'il n'eût voulu.

La publication eut lieu dans les derniers jours de février ITôS. Deux semaines après, sans interrompre l'immense succès de vogue et d'iuQuence qui accueillait le roman, commença devant l'Inquisition un long procès dont nous raconterons ailleurs les péripéties.

Au cours de ce procès, le 10 août 1759, le roi Ferdinand VI mourut, et son frère Charles III, roi de Naples, fut appelé au trône d'Espagne.

ISLA sous CHARLES III

Charles 1(1 et ses ministres. — Intrigues contre les Jésuites : correspondance confidentielle et inédite d'isla. — Son séjour à Pontevedra; ses apologies pour son Ordre. — L'émeute des chapeaux.

La période des grandes épreuves avait commencé pour le P. de Isla avec celle de la gloire.

Le premier coup fut la condamnation de son livre, survenue le 10 mai 1760. Fort de ses droites intentions et de sa bonne conscience, l'écrivain se soumit sans rien perdre de sa gaîté. Il souffrait davantage de voir se multiplier sans relâche, dans tous les royaumes catholiques, les attaques contre la Compagnie de Jésus. Pomhal à Lisbonne, les Parlements et Choiseul en France, Tanucci à Naples, se rencontraient, sous l'action de causes diverses, dans une commune pensée de destruction.

Les mêmes sentiments animaient les conseillers les

plus écoutés du nouveau roi d'Espagne. Charles III était un prince sincère et pieux, mais qui ne pouvait échapper, surtout dans cette affaire, à l'influence de son entourage. Tanucci, qui l'avait élevé, restait son oracle, et dans la nouvelle cour de Madrid, il suffît de nommer le général Wall et le duc d'Albe; les Italiens Squilacci et Grimaldi, et le légiste Campomanès, auxquels devaient se joindre plus tard don Manuel de Roda, le comte d'Aranda et Moiiino. Plusieurs de ces ministres étaient partisans des idées philosophiques et dociles aux exemples reçus de Lisbonne ou de Versailles.

Je n'ai point à écrire l'histoire de la chute des Jésuites espagnols.

(Jelui qui voudra le faire trouvera dans les œuvres du Père de Isla d'utiles matériaux. Quoique éloigné de Madrid, notre écrivain, par ses hautes et nombreuses relations, était bien au fait des événements. Ses impressions sont consignées surtout dans les lettres inédites qu'il écrit au procureur général de son Ordre à Madrid ou à d'autres Jésuites, et qui vont du 13 octobre 1759 à Tavant-veille de l'expulsion, 30 mars 1765.

On me permettra d'ajouter que celte correspondance est, sans y prétendre, une apologie. S'il existait en Espagne une conspiration dos Jésuites contre la couronne, h coup sûr Isla et ses confrères, qui n'ftaienl point des derniers personnages de leur Ordre, étaient loin de s'en douter.

La vérité est que, malgré l'exemple des pays voisins, les Jésuites d'Espagne furent, presque autant

que ceux de France, surpris par le coup qui les frappa.

En tout cas, les sentiments qu'exprime notre écrivain ne sont pas d'un criminel. Ces lettres, saisies à la Procure générale de Madrid lors de l'expulsion, et examinées par ordre du ministère, portent des cotes pareilles à celles qu'on observe sur les autres papiers confisqués dans la même occasion : on n'est parvenu à souligner dans le dossier d'Isla que des phrases absolument inoffensives.

Malgré la tristesse des événements, on retrouveencore dans cette chronique intime du P. de Isla l'enjouement et Tentrain de sa plume. Plusieurs de ses correspondants savent notre langue; il mêle alors à son espagnol des expressions et des phrases françaises;, et ces lettres farcies ne sont pas les moins curieuses. Il aime à traduire jusqu'à son nom, à se faire Françaiset à signer : Votre très humble ou Tout à vous, de VIsle. Il fait m.ême quelque part allusion « au grand poète son homonyme. »

Au commencement du règne de Charles III, c'est de Portugal que viennent les mauvaises nouvelles. Le 13 octobre 1756, parlant des Jésuites que Pombal avait entassés sur des vaisseaux pour les jeter sur les côtes des États romains, il écrit, sans savoir que ce sera bientôt là son propre sort :

« Ceux qui vont à Civita-Vecchia n'y sont point encore arrivés, et tant qu'on n'aura pas de nouvelles certaines de leur débarquement, je tremblerai, car jfr crains tout de ce monstre. Dés les commencements, j'ai été d'avis que le Portugal prend le même chemin

que l'Angleterre. Qui pourrait y remédier, je le sais bien ; mais qui le fera, je l'iguore absolument, car la raison d'État et la raison de religion sont deux raisons qui sont continuellement à couteaux tirés. Pour le moment, on ne parle que des gracieusetés que le Roi (Charles 111} fait et que le Roi dit, comme s'il eût du arriver en donnant à tout le monde des coups de bâton et des coups de pied. Nous verrons ce que nous apprennent les Jours et les Œuvres^ qui sont les meilleurs maîtres. En attendant, louons le présent sans nous mêler de prévoir l'avenir 1 . »

Il se distrayait de ses inquiétudes par le travail. Sa solitude de Villagarcia était égayée par la présence des jeunes Jésuites qui sortaient du noviciat et qui complétaient leurs études littéraires. Le P. Tolrâ, qui avait dû être lui-môme, vers 17G0, au nombre de ces étudiants, décrit les rapports d'Isla avec les scholastici. Il le montre s'intéressant à leurs essais ; les jours de fête ou de réunion, allant avec empressement audevant d'eux, leur récitant quelque fragment de leurs propres compositions ; enrichissant leur bibliothèque d'ouvrages nouveaux, travaillant ini'ine à leur intention 2j.

Plus tard, quand ils étaient devenus professeurs à leur tour, sa sollicitude les suivait dans leurs classes ;

(t, L'ltr<? iij<'-ilitc au P. Fraticitco Nicto, procureur gé-uéral Je la province de Cailillc, A .Madri-I, 9 iiovciuhre 1759.

(2) LaoïAitondo Villagarcia avait eiitreprU uoe éditioa annotée des cln*i>ir|ii<-» laliii*. — l*\ii voulut promlri- part & rc travail, et »<■ traitaut, au luiliGU do cet jeunet gcn*. de vieillard et d'aïui, il commcula Lrlèvcmcut pour eui le Ue Scneclutf et lu /V Amicifia de Cicérut).

il encourageait leurs succès et leurs tentatives, se rendait compte des programmes d'enseignement et faisait imprimer les premières œuvres des jeunes maîtres.

Cependant sa santé déclinait. Au mois d'août 1760, il fut saisi par une pénible infirmité : « Sache, écrit-il à sa sœur, que ce matin je me suis réveillé avec l'agrément de me trouver sourd, les deux oreilles à peu près aussi sensibles qu'un mur. Bien que la tristesse en pareil cas soit chose assez naturelle, je ne m'affligerai pas outre mesure de l'affaiblissement d'un sens qui, à tout prendre, occasionne plus d'ennuis et de maux que d'avantages, vu le très petit nombre de bonnes choses qu'on entend dans la vie, et le très grand nombre de mauvaises qu'on voudrait ne pas entendre (1). »

On essaya d'un changement d'air et on Tenvoya au collège de Pontevedra, sur le bord de l'Océan, près des frontières du Portugal.

Ce délicieux climat eut en effet sur lui la plus heureuse influence. Nous le trouvons dans sa nouvelle résidence en mars 1761, mais à peine y était-il qu'il faillit en être arrachéd e la manière la plus contraire à ses vœux.

« Il y a nombre de jours, écrit-il le 17 août, qu'un certain évêque d'Espagne me donne les plus violents assauts, sans me laisser respirer, pour m'obliger à aller, sous le titre de son confesseur, être son coadjuteur en œuvres et en paroles. Ce sont les propres termes dont il se sert. J'ai grand'peur qu'on ne m'oblige absolument à me sacrifier, ce qui, en bon espagnol, sera me

(1) Cartas famiiiares. — A su hermana, 4 août 1760. B. A. E., p. 511.

condamnera mourir avant un an, tant est grande mon horreur des affaires, ma haine formelle pour la politique, pour le bruit et tout l'accompagnement d'une telle situation. — De plus, je ne puis m'opposer à ce que le diable m'emporte, et avec beaucoup d'avantage, pour mes péchés personnels ; mais qu'il m'emporte pour les péchés d'autrui, vive Dieu! voilà qui serait terriblement désobligeant (1). »

Ce danger fut écarté par la mort du prélat en question, qui était l'évéque de Léon.

Une pensée surtout dominait le P. de Isla : contribuer pour sa part à l'apologie de son Institut, partout attaqué. C'est dans ce but qu'il avait entrepris la traduction de l'histoire du Paraguay, écrite en français par le P. de Charlevoix. Vers 1760, trois volumes sur six étaient prêts à paraître ; mais les temps étaient déjà trop mauvais et la prudence des supérieurs jugea inopportune cette publication.

Isla travailla plus directement à la même œuvre par un 0{)uscule original, malheureusement perdu. C'était une o décharge générale » contre les parlementaires français, jansénistes et piiilosophes, les magialrats cxtcruiinaleurs, (ju'il n'est plus temps de ménager (2 . Les termes dans lesquels Isla parle de cotte obrilla nous en font regretter davantage la perte. « Les rares amis qui l'ont lue, y compris le P. Provincial, sont d'avis qu'elle est écrite avec solidité, avec

(1) l.cUreii A •« naur, 17 >•( 20 août 1761, U. A. E.. p. 516.

'2,1 F.l ffttritu ft* lot maffutrad-tf rj-lfrmtnaiioret (lo« q'i* fii*ron I' " f <•*), AiiitliZA'io PO 1.1 ilrmmiila '■).

pi > .. iiUi do Mclt. Voir l'approdtce l>..

nerf et avec sel, aussi propre à convaincre qu'à divertir, et entièrement dans le goût de la nation ; enfin que c'est l'œuvre la moins mauvaise qui soit sortie de mes mains (1). » On peut conjecturer ce qu'était cet opuscule d'après les vues d'Isla sur les affaires de France. Il est persuadé que les parlements français font autant de cas des décrets et des définitions de Rome que le Parlement de Londres.

« Je me confirme chaque jour davantage, ajoute-t-il, dans ma première pensée, que les Parlements n'auraient point tant d'audace s'ils ne sentaient leurs épaules bien gardées. Grâce aux forces qu'il a laissé prendre au Parlement de Paris, le roi de France aura bientôt dans son royaume la même autorité que le roi de Suède dans le sien. Les Parlements, qui détestent le despotisme sur le trône, l'aiment fort dans leurs salles. »

Il juge sévèrement, comme on peut s'y attendre, les jansénistes et Louis XV :

« La morale qu'on appelle rigide et pure flatte beaucoup les passions. L'homme corrompu qui se figure qu'il ne peut s'empêcher de l'être tant que le poids de la charité ne l'emportera pas sur celui de la concupiscence, et qui ne croit point ce changement en son pouvoir, se met à dormir le plus tranquillement du monde. Une telle doctrine ne peut manquer d'accommoder Madame et Monsieur, et ceux qui enseignent le contraire doivent être exterminés comme perturbateurs du repos public (2). »

(i) Lettres inédites au P. Nieto, 13 et 20 septembre 1762. (2) Lettres inédites au P. Nieto, i"' avril 1763, 8 uov. 1765.

Les adversaires des Jésuites avaient les yeux fixés sur l'auteur de Fray Gerundio. Tout en redoutant sa plume, ils espéraient qu'il nuirait lui-même à sa cause par quelque satire compromettante.

« Il y a longtemps, écrit-il le 27 décembre 1762, que je sais combien le terrain est glissant en ce qui nous regarde et très spécialement par rapport à moi. » On eut même, je ne sais comment, quelque soupçon de l'opuscule sur les affaires de France, et Isla, en termes couverts, rassure ses amis de Madrid en leur promettant d'être prudent.

En I7()'2, un décret royal défendit aux Jésuites de publier aucun livre nouveau. Cette étrange mesure inspire au P. de Isla des plaintes éloquentes ; il fait, à son point de vue, un sombre, mais trop réel tableau de la situation :

« Ce précopte d'abstiiioncc d'un nouveau genre m*a véritablement donné beaucoup it penser et à craindre. Il me semble que c'est le prélude de quelque tempête semblable à celle qui s'est déchargée sur nous dans les deux pays voisins : et maintenant que la paix, telle quelle, est faite, et que les attentions ne sont plus distraites, il est fort h redouter que l'orage n'éclate. Je vois qu'on exile honorablement de la cour tous ceux qui nous regardent avec quelque amitié, je vois qu'on y appelle ceux qui professent des sentiments contraires, et qu'on les met dans les postes où ils peuvent nous faire lo plus do mal. J'observe que les tribunaux ne nous donnent raison en rien, je remarque (jue les partiniliers quiso moiitiMiciil :itf.i(ln'S ;'i nous, si b.'ur mo-

rite ou leur fortune les élève aux emplois, ne nous témoignent plus que froideur ou éloignement. Je vois que tout ce qui peut nous mortifier et nous déconsidérer se publie par tous les moyens, et qu'on tait ce qui pourrait nous faire honneur et nous consoler. Quand vient s'ajouter à tous ces faits une prohibition aussi injurieuse et aussi préjudiciable que celle de rien écrire jusqu'à nouvel ordre, sans limitation de matière, que voulez-vous que je ne craigne pas? Je vis dans une telle anxiété que les feuilles des arbres me donnent le sursaut, et chaque fois que "j'entends parler d'un mort, j'éprouve un immense sentiment d'envie, sans pouvoir m'empêcher de dire à chaque instant: « Beati mortui qui in Domino moriuntur! » Que Votre Révérence me pardonne cette effusion de ma douleur, un cœur oppressé comme le mien a besoin de s'épancher parfois (1). »

Cependant Isla n'oubliait pas sa famille. Durant cette période, il fit plusieurs visites à Compostelle, soit pour la mort de son vieux père qui s'éteignit entre ses bras au mois de mars 1762, — soit pour le mariage d'une de ses jeunes sœurs, Maria-Isabel, à la fin de cette même année. En septembre 1763, c'était pour se réjouir avec les siens d'une guérison subite, que leur piété reconnaissante attribuait à un miracle. Dans un sanctuaire vénéré, la plus jeune des sœurs, Maria-An-

(1) Lettre inédite au P. Nieto, 20 décembre 1762. —Isla eut avec Squillacci une conférence pour savoir s'il lui était interdit de continuer à publier même sa traduction de l'Année chrétienne. L'autorisation lui fut accordée.

tonina, impotente depuis cinq ans, avait rerouvré subitement l'usage de ses jambes.

En 1765, un deuil inattendu vint frapper la famille d'Isla. Son jeune frèro, don Ramon de Isla y Lossada, était entré, au sortir de l'adolescence, dans la Compagnie de Jésus.

Doué des plus brillantes qualités, « il s'était instruit parfaitement, dit le P. Hervas, dans les différentes branches des sciences sacrées et de la critique ; il avait déjà publié des opuscules anonymes en faveur de Fray (ierundio », et se livrait avec un grand succès au ministère de la chaire. On fondait sur lui les plus belles espérances (1;. Mais, avec un esprit vif et cultivé, Ramon avait gardé l'ime d'un enfant ; il en avait la candeur et la fougue irréfléchie. De là des écarts d'ètourderie ou d'innocente vanité, peu compatibles avec l'esprit austère de la règle. Ces défauts, exagérés par des gens peu perspicaces et maladroits, attirèrent au P. Ramon des réprimandes parfois sévères. On songeait à ditÏÏ'rer ou même à lui refuser la profession solennelle, qu'il devait bientôt prononcer. Les informations qu'on allait envoyer à Rome à cette occasion menaçaient d'être fort dures. Le frèro aîné connaissait mieux que personne les défauts, mais aussi le cœur excellent du jeune religieux. Profondément affligé, il s'interposa près du Provincial et du supérieur de son frère, le P. Martin de Xaraveilia, recteur du collège de

(t) Lorcnxo II«tv.i« y l'ati'luro : lnotiuteca jauttico-ftpanoia , m*., tomo II. -> Hamonde Itla, f* Hl.

Bùrgos,àqui il recommanda en termes touchants «la cure de son cher malade ».

En même temps il adressait à celui-ci des reproches pleins à la fois de vigueur et d'habileté. Ces soins produisaient leur effet, et cette affaire allait se terminer heureusement, quand arriva un dénoûment foudroyant, mais des plus glorieux pour le jeune Jésuite. Avec un courage capable de racheter bien d'autres fautes que les siennes, il prodigua les secours de l'âme et du corps aux soldats d'un régiment qui avait rapporté de Portugal une maladie contagieuse. Bientôt le mal l'attaqua et l'emporta en quelques jours. Sa fin fut douce et consolante comme celle d'un martyr. Il fit, avant de mourir, cette profession solennelle qu'on avait songé à différer et dont la Providence avançait l'heure.

Le P. de Isla apprit coup sur coup la maladie et la mort de Ramon, arrivée le 6 ou le 7 août 1765. Au milieu de sa douleur, il félicita son frère d'avoir si noblement achevé sa tâche, et d'être parti à temps pour ne.pas voir les maux qui allaient fondre sur sa famille religieuse (1). La menace en était de plus en plus prochaine. Les protecteurs des Jésuites se faisaient rares. Bien que Charles III eût levé, dés 1760, la peine de l'exil portée contre Ensenada lors de sa disgrâce (1754), l'ancien ministre de Ferdinand VI n'avait plus recouvré d'influence politique.

La reine-mère Elisabeth Farnèse allait s'éteindre à l'âge de soixante-huit ans.

(1) Lettres inédites au P. Ramon de Isla et au P. Martin de Xaraveitia, juillet et août 1765.

« On m'écrit, disait le P. de Isla le 31 janvier 1766, que la reine-mère est dans un état désespéré. Si elle nous manque, nous verrons de grandes révolutions. Le respect qu'elle inspirait était une digue puissante qui retenait beaucoup. Dieu va nous enlevant peu à peu tous les appuis humains pour que nous nous confiions uniquement dans le secours divin... Il nous faudrait en Espagne un archevêque de Paris, mais un même siècle n'a point produit deux Analhases, ni deux Mèlèces, ni ne produira vraisemblablement deux Chrislophes de Beaumont (1;. »

Sur ces entrefaites éclata à Madrid, durant la semaine sainte, l'émeute contre le ministre Squilacci (Esquilache), que le peuple détestait.

Cette mystérieuse affaire, si diversement racontée par les historiens, fut du moins une occasion dont le duc d'Albe et les autres ministres profilèrent pour se défaire de Squilacci et compromettre les Jésuites.

On prétendit entre autres choses que le P. Isidro Lopez, procureur général de la province do Castille à Madrid, ami et corres[)ondaiit du P. de Isla, avait été vu au milieu de la foule des séditieux, acclamant le marquis do la Enseneda; — que d'autres Jésuites déguisés avaient animé et dirigé les mutins.

Charles III fut etfrayé et s'en remit de plus en plus à Grimaldi, au duc d'Ali)e et au comte d'Aranda (2). Ce

(I) Lettrct ioéditct au P. .Nlcto. 31 JaoTkr et 17 février 1766.

(l) ColfccioH de loi aiUculoM de la Etperanza, lobre la hittoria d«

Càrtot ni. f tenta p-jr Frrrtr del Hu). Malnd, 1859. L*.iuleur Je cci

i ' : i . (Je la H<>i. publi<*, nu ku * /v.'iicai<'nU, le

l fort iDl^re-Miil, <riiii l- nrc — M'-ncii.

dc< l'cUyo : Hclurodoxoê ei/HiAolet, tumu III, cap. u.

dernier venail de passer d'une capitainerie générale à la présidence du conseil de Castille, où il remplaçait un évêque, mais on allait avoir besoin d'un sabre et non d'une crosse. « Nous avons vu, écrit le P. de Isla, la première partie de la tragédie ; reste la seconde qui sera, je le crains, beaucoup plus terrible. »

Bientôt le marquis de la Ensenada, jusque-là encore présent à la cour, fut contraint de s'exiler de nouveau. Le P. de Isla, auquel « le grand marquis » vient d'écrire, en est tout attristé, mais il ne songe qu'aux intérêts de l'ancien ministre lui-même (1).

Le vénéré missionnaire qui avait évangélisé toute l'Espagne, le P. Pudro de Calatayud, sous prétexte de je ne sais quels excès de zèle, fut exilé des provinces basques et de la Navarre; d'Aranda fit saisir et examiner ses sermons.

« Le pauvre vieillard, écrit notre auteur, vient d'arriver à Valladolid en bien triste état, et on craint que ce dernier coup ne l'achève (2).

« On fait à Madrid beaucoup d'arrestations, écrit-il encore; on ne dit point le sort des détenus, ni leur délit, mais je soupçonne que celui-ci consiste à n'avoir pas eu assez présente cette profonde maxime du saint frère Gilles (un des premiers compagnons de saint François d'Assise) : Balayons et taisons-nous. »

Deux jours après cette lettre, le P. Isidro Lopez quittait la capitale, relégué à Monforte par ordre du roi.

(1) Lettres inéLlitcs à Cristùbal Saez, 9 et 19 mai 17G6.

(2) Lettre inédite au P. Gaztelû, recteur de Pontevedra, 14 novembre 1766.

«Voilà, écrit Isla, de l'imprévu qui en vaut la peine, et si tout doit continuer ainsi, il ne nous manquera plus rien. Qui va lui succéder dans son emploi? c'est ce que j'ignore. Je ne sais pas mémo s'il aura besoin d'un successeur, mais si quelqu'un y va, je sais bien que son ministère sera peu enviable 1). »

Le P. Isidro Lopez fut en effet remplacé à Madrid parle P. Francisco Pena, mais pour bien peu de temps. Le bruit courut qu'Isla lui-même avait été exilé à Naples, comme auteur de je ne sais quel obscur libelle.

Cependant des événements décisifs et entourés du plus profond mystère se passaient à Madrid. Un conseil extraordinaire, dont Campomanès était l'Ame, rédigeait une consultation concluant à l'expulsion immédiate des Jésuites. Une junte spéciale, où siégeaient, entre autres, leducd'Albe, Grimaldi et Roda, approuva ces conclusions.

Le P. de Isla venait de prêcher paisiblement une retraite dans un monastère de religieuses; vers le milieu de mars, il assistait, dans la petite ville de Redondela, unmalade qui avait voulu mourir entre ses bras; si ce ministère lui en donna le temps, il prêcha, le '25 mirs à Ponlevedra, le sermon de l'Annonciation; enfin, le 30 mars, il èrrivait au nouveau procureur général la seule lettre qu'il eut le temps de lui adresser. Quand cette lettre, qui traitait fort tranquillement do rimï>ression do V Année chrétietmo, arriva à Madrid, l'étal d<;s choses avait bien changé.

'•> Lettre inédite au I'. «uiteia, 14 noTimbre 1766.

L'expulsion des Jésuites d'Espagne. — Mémoire d'Isla à Charles III au nom de son Ordre. — Ses voyages, ses souffrances. — En Corse. — En Italie.

Dans la nuit du 2 au 3 avril 1767, les deux cent quarante maisons que les Jésuites occupaient dans toute l'étendue de l'Espagne et des colonies espagnoles furent à la même heure investies par des troupes nombreuses. On suivit les termes d'une instruction secrète envoyée par d'Aranda aux autorités de chaque ville, et qui ne devait, sous peine de mort, être ouverte que le soir du l*"" avril, après le coucher du soleil. Les religieux de chaque couvent furent réunis en toute hâte et on leur donna lecture d'une pragmatique sanction datée du jour même. Ils apprirent qu'ils étaient condamnés au bannissement perpétuel et que tous leurs biens étaient confisqués. Le décret ne formulait

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aucune accusation, n'admettait ni exception ni délai. Toulefois on accordait une pension viagère de cent piastres aux prêtres, de quatre-vingt-dix aux autres; mais, si un Jésuite tentait l'apologie de son Ordre, ou avait le malheur de déplaire au roi, tous se verraient privés de leurpension. Dès le premierinstant, ils furent gardés à vue et tenus au secret le plus rigoureux; beaucoup ne purent emporter d'autre linge que celui qu'ils avaient sur le corps : tous leurs papiers furent mis sous les scellés. Dans les vingt-quatre heures, tous devaient être transportés dans les différents ports, où des vaisseaux les attendaient : les fonctionnaires chargés de l'exécution en répondaient, toujours sous peine de mort. Enfin si un Espagnol osait exprimer son élonnemcnt ou sa douleur, ou communiquer avec les bannis, il était déclaré coupable de haute trahison.

D'Alembert jugeait qu'on eût pu faire avec plus de raison une chose qu'il trouvait d'ailleurs, pour d'autres motifs que Charles III, si raisonnable (t).

Sur plus de cinij mille religieux frappés en même temps, pas un ne fit entendre une plainte. Le provincial de Castille, Ignace Osorio, écrivit dès le premier jour à tous les siens pour les féliciter de leur attitude, et leur enjoindre de prier tous les jours pour le roi d'Espagne et pour ses ministres.

Il y avait, parmi les proscrits, des hommes d'une haute naissance, tels que hî P. Idiaquez, frère du duc de Grenade; les VV. Joseph et Nicolas Pignatelli, pelils-noveux d'Innocent XII et frères du comte do

(I] Ultre k VotUire. « mal 1187.

Fuentes, ambassadeur d'Espagne à Paris : on offrit en vain à ces derniers et à quelques autres la faculté de rester en Espagne.

Il y avait, et en grand nombre, des écrivains et des savants de mérite. La liste en a été dressée plusieurs fois, et elle remplit de longues pages. Indiquons seulement, parmi les noms qu'on ne doit pas ignorer, ceux d'Andrés, d'Hervâs y Panduro, de Masdeu, d'Arévalo, d'Arteaga et de notre Isla (1).

Nous avons le récit de l'expulsion et des voyages d'Isla, écrit par lui-même dans le mémoire qu'il rédigea en Corse, sur l'ordre de ses supérieurs, dix mois environ après les premiers événements. Ce mémoire est adressé au roi Charles III, au nom des quatre provinces de la Compagnie do Jésus exilées d'Espagne.

L'éditeur de ces pages a raison de dire qu'on ne peut les ouvrir sans aller jusqu'au bout, ni les avoir lues sans y revenir.

Avec une respectueuse liberté, l'auteur y met sous les yeux du roi, d'une part l'humble soumission de

(1) Cf. Meaendez Pelayo; Ileterodoxos espanoles, torno lll, cap. n, p. 145.

Caballero : Supplementa Bibliothecae, Soc. Jcsu.

H faudrait joindre h. ces uoins ceux des écrivains et des savants jésuites qui moururent avant l'expulsion de leur ordre, tels que Lossada, Beruiudez, Burriel; — ceux des religieux des autres Ordres, comme Feijôo, Sarmieuto, Vicente Tosca, Florez, les Mohedanos; — ceux enfin d'un bon nombre de prêtres séculiers et d'évêques, et l'on ne pourrait méconnaître ces deux vérités : que le clergé d'Espagne, à. cette époque pauvre en œuvres littéraires, mais féconde pour la science, était vraiment h. la tête du progrès ; — et en second lieu, que l'enseignement qui avait formé une telle génération d'érudits n'était pas aussi universellement abaissé qu'on se plaît quelquefois à le dire.

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tous les Jésuites, de l'autre les vexations de tout genre exercées contre eux par des subalternes qui ont dépassé et faussé la lettre et l'esprit des décrets royaux. Il raconte en détail l'expulsion de chacune des maisons de sa province (de Caslille), puis les souffrances des Pères durant leurs voyages, leur misère en Corse ; enfin les mesures souvent ridicules et cruelles prises contre les procureurs, qu'on avait retenus on Espagne pour découvrir leurs prétendus trésors. Il conclut en demandant solennellement au roi ce qu'on n'a jamais refusé à aucun criminel : des juges, et le grand jour d'un débat public : « La justice l'exige pour l'honneur même du roi et pour la honte éternelle de la Société, si on la trouve coupable (1). »

Bien entendu, ce mémoire ne fut jamais présenté à Charles III. Cette mesure eût d'ailleurs été inutile.

En racontant l'expulsion du collège de Pontevedra, le P. de Isla ne tait qu'une chose : c'est le courage qu'il déploya lui-même dans ces heures de trouble. Il ne pensa qu'à ceux qui l'entouraient. Il eut la force de sourire encore, de mettre enjeu t-jutes les ressources de son esprit et de sa bonne humeur : comme le soldat dont les saillie.-» empêchent, aux moments les plus critiques, les camarades épuisés de retomber douloureusement sur eux-mêmes. « Durant tout le jour, dit Tolrà, il tint eu haleine toute la maison, et causa l'ad-

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miration et la stupeur de tous les étrangers. Le soir, il se retira dans ces dispositions, dormit tranquillement, se leva et passa la matinée comme la veille. »

Mais l'effort avait été trop violent, et l'impression refoulée dans ce cœur si sensible allait éclater par un terrible contre-coup. Laissons-le parler lui-môme; l'accent de sa franche modestie est plein de charme:

« Le 4 avril, écrit-il dans le mémoire, entre midi et une heure, les Pères de Pontevedra devaient se mettre en route. Ils entraient au réfectoire et allaient s'asseoir une dernière fois à leur pauvre table, en compagnie de l'exécuteur des décrets royaux, du notaire et de quelques officiers du régiment de Navarre, lorsqu'une violente attaque de paralysie atteignit tout à coup le P. José Fransisco de Isla,âgé de 64 ans, personnage non totalement inconnu en Espagne. Sa bouche et sa langue furent prises, mais sa tête resta libre. L'émoi fut général ; on appela aussitôt un des plus célèbres médecins du royaume de Galice, qui habitait Pontevedra. Dès qu'il vit le malade, il déclara qu'il était indispensable de le saigner immédiatement et qu'il ne pouvait entreprendre le voyage avec les autres sans un danger de mort évident. En entendant cette décision, le malade s'affligea extrêmement, et se faisant une violence inouïe pour vaincre la paralysie qui enchaînait sa langue, il dit en balbutiant, mais avec une résolution énergique, que si on le saignait et qu'on le laissât à Pontevedra, la douleur de ne pas suivre ses frères lui ôterait certainement la vie, mais que, si on lui permettait de les accompagner, il tenait pour très probable

l'expulsio.n 105

que cette consolation lui rendrait la santé ou du moins différerait sa mort de quelques jours. Comme c'était un homme à qui on accordait en général quelque intelligence, qu'il n'était pas entièrement étranger à lu science de la médecine, et que tout le monde connaissait la sincérité de son caractère ,et son ardente sensibilité, le médecin, qui l'entendit parler avec un accent si déterminé et qui vit des effets si sensibles de sa violente aflliclion, prêta attention à ses paroles ; et après avoir bien pesé toutes les circonstances, il décida qu'il fallait lui donner cette consolation, vu surtout que le voyage pouvait se faire en litière et que la première étape était seulement de trois lieues, par un chemin facile, uni, agréable et varié. Cette détermination causa au malade un soulagement visible qui augmenta à mesure que les Pères s'éloignaient de Pontevedra.

» Il arriva à la petite ville do Caldas, terme de la première étape, sans difliculle et avec un mieux qui semblait extraordinaire ; «nais l'on vit bientôt que ce n'était qu'une apparence, car peu d'instants après survint une seconde attaque, accompagnée d'aussi violents symplAines que la première. On lui fil promptcmenl une abondante saignée, qui soulagea la nature de telle sorte, que cette nuit-là il reposa tranquillement elle jour suivant put arriver, on deux étapes courtes et faciles, jusqu'à la ville de Santiago.

n IJi, de puissants moUfs personnels devaient lui rendre plus sensible le triste état où il se trouvait. <

C'était la prèsouce de sa i^œur, de toute sa famille et

d06 CHAPITRE VII

de ses nombreux amis; il ne pouvait pas même leur dire un adieu qui devait être le dernier.

« Aussi, continue-t-il, la nature, aidée delà vivacité de son imagination, produisit son effet et amena une troisième crise si violente, que l'on craignit qu'il n'y pût survivre. On parja donc de le laisser à Santiago jusqu'à ce que la maladie amenât une décision ultérieure ; quand le malade apprit cette nouvelle, il fut pris d'une terrible convulsion générale qui rendit plus impossible encore le voyage tant désiré.

» Le médecin qui l'assistait protesta avec un serment solennel que le mettre en route dans cet état, c'était l'envoyer à la mort la plus prompte et la plus sûre. Cette déclaration fut transmise au commandant général de Galice, que l'on informa en détail de tout ce qui s'était passé ; toute la communauté de Pontevedra était retenue à Santiago en attendant la réponse. Celleci fut que le malade ne devait en aucune façon quitter Santiago avant d'avoir recouvré assez de forces pour faire sans danger le voyage de la Corogne ; qu'en attendant, on le déposât dans un couvent, où l'on eût grand soin de le bien traiter: ce point était spécialelement recommandé.

» On communiqua au malade cet ordre du capitaine général en même temps que la décision du médecin, et on ne peut exprimer quelle douleur il en éprouva. Il insista encore pour ne point se séparer de ses frères et dit résolument à son supérieur que s'il pouvait exposer sa vie sans préjudice de sa conscience, il voulait absolument le faire pour avoir le bonheur de

l'fapulsion 107

mourir au milieu de ceux parmi lesquels il avait vécu. Le supérieur lui répondit avec la môme résolution qu'il ne pouvait le faire sans pécher, et que lui-même ne pouvait pas davantage le permettre... Les voyageurs durent se mettre en marche avec le plus grand secret possible, pour que le malade ne s'en aperçut pas. »

Le lendemain il fut transporté au monastère de Saint-Martin chez les Bénédictins, qui le soignèrent avec une prévenante charité. Sa cure fut lente, mais heureuse. Dès qu'il eut les forces suffisantes pour se mettre dans une litière, il supplia le médecin de lui en donner l'autorisation, et il partit.

Il arriva à la Corogne si faible, si défiguré, et la langue si embarassèe, qu'il était l'objet de la compassion universelle ; m;iis la joie de se retrouver au milieu des siens dilatait son cœur, disait-il, et lui rendait chaque jour de nouvelles forces.

Comme les Pignatelli, Isla repoussa à [)lusieurs reprises les instances qui lui furent faites pour l'engager à rester on Espagne. Il pouvait du moins attendre quelques mois et partir ensuite avec les Procureurs que l'on retenait encore. Mais on oiU pu voir là une faiblesse, il n'y voulut consentir à aucun prix. Le 19 mai, il partait de la Corogne pour le Ferrol et était embarqué avec deux conts autres Jésuites sur 1<» navire do guerro le San'.Iuan'Ncpomucenn.

Les passagers furent entassés dans l'ontroponl, sans air, sans eau, sans linge, servis avec une malpropreté révoltante, réduits à souhaiter les mel.s grossiers de

l'équipage. Le capitaine du Nepomuceno, don José de Bianes, homme bon, mais violent et crédule, abandonnait les Jésuites aux vexations intéressées de ses subalternes. Il était l'ami intime du beau-frère de notre écrivain, don Nicolas de Ayala : cette recommandation valut au malade des faveurs exceptionnelles. Le capitaine lui donna un lit dans sa propre cabine et l'obligea durant toute la traversée à partager sa table. Grâce à ces soins, pendant cette navigation l'état d'Isla s'améliora de jour en jour, et au débarquement « à peine lui restait-il autre chose que de légères traces de tout ce qu'il avait souffert. »

Le Nepomuceno avait levé l'ancre le 24 mai; le 14 juin, il était en vue de Civita-Vecchia, où le gouvernement espagnol avait donné l'ordre de débarquer les passagers, — et ceux-ci, croyant, dit le mémoire, « toucher de la main le terme de leurs misères, préparaient avec empressement leur mince bagage. » Mais Clément XIII ne pouvait tolérer qu'on jetât ainsi sur les côtes de ses États, sans son aveu, cinq ou six mille Espagnols. On sait qu'il ferma ses ports.

Les Jésuites comprirent la nécessité de cette mesure, mais n'en ressentirent pas moins douloureusement un tel coup. On leur assignait pour lieu d'exil les rivages de la Corse, pays pauvre, brûlant, et alors en proie à une guerre acharnée. Pascal Paoli, le chef de l'indépendance, avait chassé les Génois de tout l'intérieur de l'île et leur disputait avec succès les quelques points de la côte qu'ils tenaient encore. Gènes avait demandé les secours de la France, et des garnisons françaises

occupaient déjà les ports. Les négociations entre les gouvernements de Gènes, de France et d'Espagne prolongèrent les souffrances des Jésuites espagnols. Durant deux longs mois, il furent ballottés d'un port à l'autre ; enfin, sans attendre les derniers ordres, les capitaines les débarquèrent. Algajola, Calvi, Ajaccio, San Bonifacio, petites villes ruinées par la guerre, reçurent ainsi en un seul jour plus de deux mille hôtes nouveaux. Quand le P. de Isla, avec six cents de ses compagnons, fut débarqué à Calvi, ce bourg de 300 ou 'iUO maisons était déjà occupé par deux cents soldats français et par une partie des Jésuites d'Andalousie.

Lorsqu'on vit les nouveaux arrivants, dont beaucoup étaient des prêtres Agés et infirmes, le dos chargé de leur bagage, gravir, sous le soleil dévorant d'un 19 juillet, les pentes raides et brûlées qui mènent au village et errer tout le jour à la recherche d'un gile, ce fut, au ra|»port dlsla, « un spectacle qui arracha des larmes même à des Hollandais hérèticiues et aux paysans corses, qui ne passent pourtant pas, ajoute-t-il, [>our avoir le C(j;ur trop sensible. » Dos maisons îi peine suffisantes pour trois ou quatre personnes étaient assignées comme logement à trente ou (juaranlc Pères.

Le P. de Isla, désespérant de trouver un abri, s'en alla droit à l'église paroissiale ; toute l'après-midi, on le vil dans un coin, à genoux, debout ou assis, absorbé dans la prière ; « il s'abandonnait, dit lo P. llcrvâs, ou à la mort qu'il croyait inévitable, ou à la Providence divine qui seule pouvait l'en délivrer. Lo snir venu, le prévôt do l'église vint pour fcmuT les

110 CHAPITRE YII

portes et l'avertit qu'il était temps de se retirer. Isla lui répondit en italien qu'il obéirait, mais qu'il ne savait où aller. « Je vais donc passer la nuit dans la rue ou en plein champ, dit-il, puisque, tout infirme que je suis, je n'ai pas même un trou pour m'abriter. »

Le prévôt, ému de compassion, l'emmena dans sa maison, et lui donna un lit dans Tétroite chambre qu'il occupait lui-même. Ce prêtre, vertueux et instruit, apprécia vite son nouvel hôte, et durant quatorze mois, il ne permit point à Isla de prendre un autre logement (1).

Quelques jours après l'arrivée des Espagnols, la garnison française quitta Calvi et fut remplacée par des troupes génoises. Dès que les vaisseaux espagnols furent partis à leur tour, les hostilités, un instant interrompues, reprirent avec fureur. Les Paolistes investirent la ville, coupèrent l'eau et les vivres et commencèrent un siège qui dura deux mois. Paoli, il est vrai, avait pris les Jésuites espagnols sous sa protection. Il avait écrit à leur supérieur une élégante lettre latine et défendu sous peiue de mort à ses partisans de leur faire le moindre mal.

Mais il ne pouvait les dispenser de souffrir la faim, ni empêcher les balles et les boulets d'entrer dans leurs chambres.

Il n'est pas étonnant que, parmi tant d'épreuves, les Jésuites de la seule province de Castille aient vu mourir à Calvi, dans Tespace de cinq mois, seize des

(1) Hervâs y Panduro : Biblioteca jesuitieo-espanola, ms.

leurs. Cependant, au milieu même des alarmes du siège, on rétablit pour les jeunes religieux l'ordre habituel des classes, des disputes quotidiennes, des thèses publiques, des académies théologiques, philosophiques et littéraires.

En attendant que des livres arrivassent de Gènes et de Rome, les professeurs mettaient en commun leur science : ils écrivaient au jour le jour leurs leçons; on ressuscitait de mémoire, pièce i\ pièce, les textes des grands auteurs ; le manque de ressources doublait l'activité.

Le F. de Isla, on le pense bien, ne restait pas oisif. C'est de Calvi, le 15 février 1768, qu'il date son mémoire au Iloi.

C'est là aussi que, « pour occuper son temps, distraire son ima',Mnation, et se perfectionner dans la connaissance d'une langue dont il avait désormais besoin pour vivre », il commença la traduction d'un long ouvrage italien qui tomba sous sa main (1). En même temps, sa joyeuse conversation, avidement recherchée par ses coHfrères, ranimait les courages on réveillant les rires heureux oubliés depuis la patrie.

Mais la Corso ne devait être pour Isla qu niji- fi.tpc. Lo '2'» mai 1708, un an jour pour jour après leur départ du Ferrol, les Jésuites de Calvi apprenaient que, le 15 mars précédent, Louis XV et la République do

(!) Le» Lettre* erititjuet, joyeuseï, moralri, tcienti^fue$ et Hruditei, «!<• l.nii.nt (;itiN)|>pf-Atitt>iiio (loiixtAJi. iiii, l'-tairul «ne sorte «lo |»otl>oiirri «atirique di- iiié<iiucrc valeur; mai* lila n'avAtl gu^rv rfoi* barra* du i hoii. Il irhcva plu* tard rrtt<< Iradiirtioii •ii It«lie, «( 1 piivnvi à M tunille. — Voir l'appeud. liibliitgra|>bi<|ue.

Gênes avaient signé à Compiègne un traité secret qui transportait àla France la souveraineté de l'île de Corse. Dès lors, on prévit ce qui devait arriver. Le premier acte du gouvernement de Choiseul, après avoir arboré le drapeau blanc dans l'île, fut de signifier aux Jésuites espagnols l'ordre de partir sans délai.

Vers le 15 septembre, ils s'embarquèrent sur des bateaux français, où ils furent traités plus mal encore que durant la traversée d'Espagne en Italie. Après un mois de navigation, arrivés dans le port de Gênes, le sénat leur fit défendre de prendre .terre ; et comme les officiers français refusaient de les garder sur leurs bateaux, ils durent louer des embarcations inoccupées et camper en mer pendant plusieurs jours. Enfin on obtint du gouvernement ecclésiastique une permission tacite pour qu'ils pussent s'établir dans FEtat romain.

Isla décrit le reste de son voyage dans une lettre adressée à son beau-frère :

« De Sestri, écrit-il, j'ai passé par mer à Livourne, où je me suis reposé trois jours, et prenant ma route avec mon détachement par Pise et Florence, je suis arrivé à Bologne ; c'est dans les environs de cette ville que s'est caserne tout mon régiment, divisé en détachements plus ou moins nombreux, selon la capacité des palais que nous occupons aux alentours de la ville ; personne n'a pris logement dans la ville môme à cause du prix excessif des vivres, inabordable à notre misérable solde.

» Dans toutes ces marches eî contre-marches, nous avons souffert tout ce que l'on peut imaginer ; mais,

l'expdlsion as

grûce au Seigneur, j'ai eu santé, forces, constance et même une extraordinaire consolation. La seule chose (jui m'a manqué, c'est l'argent, parce que le peu qu'on m'avait donné à mon départ d'Espagne s'en est allé avec les frais indispensables de tous ces voyages, sans que j'aie d'autre recours que ma maigre solde, qui suffît à peine pour payer le simple couvert et un très pauvre ordinaire. En ce moment, ce qui nous éprouve le plus, c'est le froid intense et intolérable de ce pays, vu surtout le mauvais état et l'incommodité de nos habitations, qui n'ont du palais que le nom fastueux et les murs (1). »

Lorsque le comte Grassi, pro[>riétaire de la maison de campagne de Crespelano, sut que l'auteur de Fray Gerundio était son hùte, il voulut le voir et fut si charmé de sa conversation, qu'il l'obligea d'occuper dans sa villa le grand et bel appartement qu'il s'était réservé à lui-même.

Celte commodité, le calme d'une vie qui semblait à l'abri de nouveaux troubles, bientôt les charmes de l'incomparable printemps d'Italie, affectionnèrent Isla à ce séjour. Il aimait à comparer .sa retraite à celle de Cicéron et voulait, disait-il, écrire lui aussi sesTusculanes ou plutôt ses Creapelanes.

Cependant l'état où il se trouvait était bien voisin do la misère. Le 'i juin 176^, il remerciait .son beaufrcre d'un léger secours, « venu si à propos, quo le malheureux eu question (il s'agit do lui-mémo) n'avait

(I) CarUi fAmiliarrs — aiu cuAado.- B. A E. CarU. 261.

pas de quoi payer le raccommodage d'une chemise (1).» Vers le milieu de mai 1771, la communauté de Crespelano fut, à cause du manque de ressources, transférée à Bologne dans un logement que le P. de Isla déclare très commode : on sait qu'il n'était pas difficile.

{i)Ibid., carta 262.

Correspondance iu6ditc d'Isla avec d'Aranda. — Anatomie de la Lettre pastorale dp l'archevêque de Burgos coutre les Jésuites. — Isia est exilé de Bologne. — Suppression de la Compagnie de Jésuit. — Isla chcs le comte Tedcscbi. — Activité littéraire des anciens Jésuites.— Querelle* tutre Italiens i-t Espagnols : Andrés, Tiraboschi, Lampillaa. — Poème iQ'-dit d'ifla : la Vie ff<? Cicfhvn.

La docte Bologne était un s»-'jour lieur(?usemeiit choisi pour lo I*. de Isla. Celte Salaniauque de l'Italie n'avait point encore perdu tout vestifje de son antique royauté littéraire. Son université, la plus ancienne de l 'Europe, et ses riches collèges, attiraient toujours beaucoup d'étudiants; le collège espagnol, fondé en 13G4 par le cardinal Gil Albornoz, envoyait encore à la raérepatrie des hommes distingués ; un institut des sciences, des académies, des sociétés savantes de toute sorte, des bibliothèques magniflques, une noblesse nombreuse, cultivée, à qui étaient restées chères les traditions d'hospitalité et de patronage littéraire, tout coD-

tribuait à créer dans Bologne un mouvement de vie intellectuelle, tout assurait à l'auteur de Fray Gerundio des relations et des ressources qu'il n'aurait pas trouvées ailleurs. Aussi, dès que le bruit de son arrivée se fut répandu, les personnages de la plus haute distinction et les savants assiégèrent sa demeure du matin au soir. Tous se disputaient l'honneur « de l'avoir à leur table, de l'emmener à la promenade, de le posséder dans leurs villas, de le faire siéger dans leurs réunions. » Isla 'répondait à tout avec urbanité. Mais en même temps, il jugeait à- merveille la plupart de ces avances italiennes : « Ce pays ne peut être plus délicieux, écrit-il à un ami d'Espagne, ni la ville plus magnifique, ni la noblesse plus traitable ; luxe, politesse et culture : des démonstrations tant qu'il vous plaira ; mais il ne faut point parler d'autre chose. »

Bientôt d'honorables amitiés commencèrent à charmer son exil.

Cependant, le cœur sans cesse tourné vers sa lointaine Galice, il souffrait outre mesure de ne pouvoir correspondre librement avec sa sœur.

D'Aranda avait interdit aux sujets du Roi tout commerce de lettres avec les Jésuites espagnols. Plus lard, même après la suppression de la Compagnie de Jésus, ceux des réfugiés qui obtinrent la permission de correspondre avec l'Espagne durent remettre leurs lettres ouvertes aux commissaires spéciaux établis dans les différentes villes d'Italie. Il fallait donc user de ruses dangereuses, profiter de la complaisance de quelques négociants ou voyageurs. C'est ainsi qu'en plus de

ISLA A BOLOGNE i\l

quatre ans, Isla n'avait pu recevoir qu'une lettre de sa sœur. Il eut l'idée de s'adresser directement au comte d'Aranda. Le ministre, flatté peut-être de se voir prié par l'écrivain, condescendit à sa demande, tout en exigeant, avec une apparente gracieuseté, que les lettres lui fussent envoyées à lui-même. Nous avons la réponse inédite du P. de Isla. Je n'ai pas besoin de recommander au lecteur ce remerciment sec, incisif, plein d'une triste et mordante ironie :

« Excellentissime Seigneur : Merci, merci et merci à la compatissante bonté de Votre Excellence. Par elle je sais que (j'ai un beau-frère moribond, un autre parent mort, et un autre récemment né. Je sais qu'en outre des deux premiers, je compte trois procbes de moins depuis quatre ans. Je sais que les autres membres de ma famille vivent comme ils peuvent, avec l'aide do Dieu. J'ig'norais tout cela et je le sais à présent par la grâce de Votre Excellence, sans que cette faveur soit en rien contraire au service du Uoi et beaucoup moins îi celui do Dieu, lequel puisse faire Votre Excellence éternellement heureuse, comme je le lui demande tous les jours. »

Isla commença aussitôt à profiter do la permission, mais il se fût volontiers passé de l'intermédiaire. Le 3 novembre, il joint à l'une do ses lettres un nouveau billet, où il s'excuse auprès du ministre do lui donner tant de travail; le Ion cette fois est leste, dégagé, presque familier :

' Patience, Excellentissime Seigneur; puisque Vutre Excellenco le veut ainsi, elle doit se résoudre à pa-

tienter, jusqu'à ce qu'elle me fasse dire de ne plus lui rompre la tête, et de la laisser en paix... »

C'est donc au comte d'Aranda que nous devons les lettres d'Isla et de sa sœur, datées de cette époque. Le 4 décembre 1771, Maria Francisca écrivait :

« Mon enfant et bien-aimé frère : hier, fête de S. Xavier, j'ai reçu ta chère lettre du 3 du mois passé, et avec elle une indicible consolation ; car rien ne montre mieux l'excellent état de ta santé, que la bonne humeur dont tu étais quand tu l'as écrite.

» Si tu avais fait tous les voyages où t'a envoyé Timagination du public, tu ne serais pas si bien portant.

» Il y a à peine une cour au monde où tu n'aies été appelé, dit-on, par les souverains ; les uns t'ont demandé comme bibliothécaire, les autres comme historien, tous pour des emplois importants ; car il n'était pas vraisemblable de te faire bouger pour une bagatelle, et ainsi a-t-on cherché toujours un motif digne de ceux qui t'appelaient et te choisissaient entre tant d'autres... »

Cependant les expulsions n'avaient point satisfait les ennemis de la Compagnie de Jésus. Clément XIV avait remplacé ClémentXIII sur la chaire de saint Pierre, et l'effort des cours bourbonniennes tendait désormais à l'extinction de l'Ordre poursuivi. Les attaques, sans cesse renaissantes, étaient repoussées par de nombreux champions. Avec son ardente activité, le P. de Isla travailla constamment à ce pro domo, et plusieurs de ses apologies sont des œuvres importantes. Il réfuta la consultation rédigée par Campomanes en réponse

ISLA A BOLOGNE il9

aux graves et paternels reproches que Clément XIII avait adressés à Charles III (1). Il fît Vanatomie d'une célèbre Lettre pastorale écrite par l'archevêque de Bûrgos, membre du Conseil royal. Ancien élève des Jésuites, échappé, dit-on, ou chassé de leurs classes, don Joseph Xavior Rodriguez de Arellano était devenu leur adversaire acharné.

Le 2 septembre 1768, il datait de Madrid ce gros volume intitulé : La doctrine des expulsés anéantie. Pour accréditer sans doute l'indépendance de sa parole, il annonçait bruyamment que ce document épiscopal était écrit par « obéissance au Roi (2) ».

On est en droit d'éprouver quelque surprise quand on voit cet archevêque espagnol citer à chaque page, comme ses principales autorités, des livres entièrement hétérodoxes, renvoyer ses diocésains, pour plus ample informé, à Etienne Pasquier, aux Provinciales, aux Extraits des assertions, aux libelles les moins avouables; affirmer que les seules prairies du Parai;uay envoyaient chaque année, au Gesù do Rome, plus d'un million do piastres, et insinuer assez ouvertement que cet argent était employé à corrompre les tribunaux romains et le Saint-Siège lui-môme ; traiter de conspirateurs abominables et d'assassins dignes du dernier supplice les martyrs anglais Garnct, Campiaii. ot jours compîignons.

(() Anatomia de la consulta df don Pedro Rodrigue: Campomanet.

'V. 1.1 iioti. .• |j ' ■ 'i<|ijc', à l'appcnlice.)

'.'. I>"('i ■ uUof rrttntiuula. Pattoral, que obedKiendo ai

!'■■■■■ 'l'i/i' u //. Jotr/th Xnvirr /{<- .

.\' llir, .. ,i : , dr S. M., .-te. Ma -

por Ju.ichia lie UMTtd, iu-4>. vi^iUi^rtuic A Madrid, eu lK8t.)

Mais ce qui passe toute croyance, c'est de trouver insérée dans cette instruction pastorale, comme un document sérieux et digne de foi, la lettre suivante, répandue peu après l'apparition de Fray Gerundio par les ennemis des Jésuites. L'archevêque se contente de supprimer les noms propres. Je les rétablis ici en italiques, d'après une copie manuscrite du document en question, trouvée à la bibliothèque de la ville d'Evora ; cette copie est accompagnée d'une glose inepte dont voici le titre :

« Glose à la lettre écrite en date du 10 février (sans indication d'année), parle P. Bermejo, alors procureur général des Réguliers de la Compagnie de Jésus pour la province de Castille, et résidant au collège Saint- Ignace de Valladolid, — au P. Joseph-Francisco de Isla, qui habitait le collège de Villagarcia, dans la même province, durant les années 1758 et 59, époque où Bermejo remplissait cette fonction de Procureur : — et l'on peut voir que cette lettre fut écrite, non par jeu ou plaisanterie, mais tout à fait sérieusement. »

Je traduis maintenant la prose de l'archevêque :

« Ces religieux (les Jésuites) conservent comme le trésor le plus précieux celui d'entre eux dont l'esprit plaisant peut le plus contribuer, fût-ce par la calomnie, la satire, le mensonge, à rendre leurs adversaires ridicules et odieux. A cause de certains enfantillages commis par de jeunes Jésuites à Valladolid, l'un d'eux (que nous connaissons tous), fut changé de province; l'autre fut renvoyé de la Compagnie, et comme on voulait traiter de la même façon le troisième, qui n'est

pas moins connu [il s'agit^ ainsi qu'on va le voir^ du P. de Isla), un des Pères les plus graves s'opposa à cette mesure en disant qu'on ne pouvait en conscience le renvoyer, que c'était l'homme le plus utile à l'Ordre, parce que sa plume satirique et bouffonne rendrait ridicules tous les ennemis de la Compagnie. Le fait m'a été raconté par un homme digne de foi, attaché à la doctrine des Jésuites, et depuis leur expulsion on a découvert, à Valladolid même, la confirmation de cette vérité.

a Dans une de leurs chambres on a trouvé une lettre (on sait de qui et à qui) que je veu.x transcrire littéralement, pour que vous puissiez vous instruire plus complètement de la vérité. En voici le texte :

» JUS. — Père (Joseph) : Nous voici dans les circon- » stances les plus critiques. Le moment est venu où il M faut que Votre Révérence lance dans le public le » tome second du (Gerundio). Par ici dèjàleP.(Loiyo/a) » organise nos plans pour cacher les atfaires de Por- » tugal. Notre socinianisme et notre athéisme se dé- » couvrent tous les jours davantage, ainsi que notre » incrédulité ù l'égard de cette promesse de Jésus- » Christ à saint Pierre : que l'enfer ne prévaudrait » point contre l'Église de liome. Jusqu'ici nous avions » su rendre cette promesse douteuse pour le peuple ; » — et nous riions entre nous des miracles supposés » que nous avons attribués à notre Fondateur et à n d'autres membres do notre Ordre. Mais voici quo n l'intrigue so découvre aux yeux de tous. Ce sont » assurément les moines qui nous démasquent, les

)) moines, que nous haïssons avec juste raison, parce » que nous les voyons si obstinés à obéir à Rome et » à suivre les traces des saints Pères. Ainsi, faisons M appel à la calomnie et à la médisance pour les rendre » odieux. Quand nous serviront nos armes, sinon en » ce moment? Courage donc, mon Révérend Père : » mettez au jour le second tome du [Gerundio] ; » puisque nous ne pouvons plus désormais tromper » les princes, puisque les évêques mêmes (quoiqu'ils » soient nos créatures) retournent à la religion romaine » et détestent nos usures, nos simonies, nos malver- » sations; — puisqu'ils s'en tiennent ou qu'ils revien- » nent à leur erreur, de croire qu'il y a une autre vie » après celle-ci, comme si notre âme avait un autre » principe et une autre fin que celle des brutes, comme » s'il y avait un autre bonheur que de manger, boire » et jouir en ce monde : voilà notre croyance à nous. » — Je demeure le serviteur de V. R., et je lui désire » tous les biens temporels, que je procure à notre » Souverain Monarque.

» Frère en tout de V. R.,

» (Bermejo) p. [Joseph-FrcLTicisco de Isla.) »

« Ya'ladolid, 19 février, de notre empire et de notre Papauté » l'an 200 (1).

» C'est vraiment dommage, continue le mandement de l'archevêque de Burgos, de ne pouvoir reproduire

(1) D'après la glose, les Jésuites datent leur empire du généralat du P. Laynez, en 1558 ; sous saint Ignace, ils n'étaient pas aussi pervertis. La lettre est donc supposée écrite en 1758.

ici la glose très spirituelle qu'a faite de celte lettre un homme fort respectable, mais je no veux pas abuser de la confiance avec laquelle il me l'a communiquée, et d'ailleurs je crois que la lettre suffit à elle seule (t). »

Oui, certes, elle suffit à la honte de l'homme qui, revêtu d'un caractère sacré, et instruisant les fidèles au nom de Dieu, couvrait de sa signature d'évêque une pareille ordure. S'il eut pu croire à l'auLhentirité de cette pièce, que faudrait-il penser de son état mental? Et s'il n'y croyait pas, que faut-il penser de son honneur et de sa conscience ? Dans les deux cas, en quelles mains étaient tombés le diocèse de Biirgos et le conseil royal de Charles III!

Dans les deux cas aussi, il était permis aux Jésuites de {)rendre une certaine assurance en leur propre cause, quand ceux de leurs adversaires qui devaient être les plus graves étaient réduits contre eux à de pareils arguments.

On avait donc beau jeu contre un tel ouvrage; plusieurs Jésuite.^ le réfutèrent ; le P. Franc. -Xav. Idiaquez, ancien Provincial, et le grand missionnaire Pedro de Calatayiid y répondirent par des écrits qui sont restés inédits; mais la véritable exécution do la trop fameuse Lettre paslonile est Vnnatomic qu'en fit le P. de Isla en trente-deux lettres qui forment quatre gros volumes encore manuscrits (2).

(t) Vattorat, u" l".H-iOI,

fS) Ann(-:mi:\ 'Ir h' l'rtrtn j-nrfnrnt qw nhrtir-Hrnrt ; ni fî'*V^ ^frihitt rt I »/'•/. ' ; ,1

(le lo« Arca<lr», a un .VioutcAur Mormliao, Acad^uiioo de U CrutcA. Tt-a<

124 CHAPITRE YIII

Notre auteur, nous l'avons vu, avait des raisons toutes spéciales de répondre à l'archevêque, qui Favait pris à partie, non seulement dans l'incroyable passage que nous avons cité, mais ailleurs encore : il dénonçait à ses diocésains Fray Gerundio, déjà condamné par l'Inquisition, et cherchait à démontrer que l'auteur n'avait eu d'autre but que d'exalter la Compagnie de Jésus en jetant le mépris et la honte sur tous les autres Ordres religieux. La lettre pastorale d'Arellano était adressée directement aux congréganistes de la Milice angélique, association dont il avait été nommé le président, et à tous les disciples du Docteur Angélique, saint Thomas d'Aquin. Ce qu'il attaquait principalement, c'était l'école de Molina et de Suarez, la doctrine théologique de la Compagnie de Jésus. Avec un véritable esprit de haine, et par une tactique indigne d'un évêque, il exploitait les anciennes querelles d'ordre à ordre ; il travaillait à exaspérer l'état de crise que Fray Geru?id2o,par des imprudences regrettables, mais irréfléchies, avait contribué, nous le verrons, à rendre aigu. D'ailleurs, la violence même et l'évidente injustice de ses attaques les rendaient moins redoutables, et devaient éloigner de lui tous les gens sensés, même ennemis des Jésuites. Dans sa longue apologie, qui est

ducialas del italiano al e?panol un aficiouado a esta lengua. — Les trois premiers volumes (iD-4oj manuscrits de cet important ouvrage (el mas valiente del autor, dit le P. José Eug. de Uriarte, éditeur du Mémorial d'Isla) se trouvent dans des archives privées; le tome lY (pp. 371) < st à la Bibliothèque de l'Académie d'histoire de Madrid. Le P. Tolrâ, biographe d'Isla, avait jadis eu l'intention de publier cette œuvre de son ami. Ce dessein ne fut pas réalisé. — Voir à V Appendice un extrait de cet ouvrage.

ISLA A BOLOGNE Mo

surtout une œuvre de théologie et d'érudition, Isla suit pas à pas les assertions décousues de la Lettre paistoraie, compilation presque complète des innombrables griefs de tout genre répandus contre la Compagnie de Jésus. Le BoUandiste auteur de la Vie de sainte Tarèse avait eu connaissance de l'ouvrage d'Isla, et regrettait de n'avoir pas utilisé à temps cette réfutation « solide et décisive » des vieilles accusations répétées par l'archevêque de Durgos, au sujet des rapports de sainte Térèse avec la Compagnie de Jésus (1).

Isla no peut s'empêcher de signaler le style passablement gcrondien de la Lettre pastorale, où les expulsés sont traités de « sombres hiboux de la nuit de Terreur », pendant que les adversaires de leur doctrine sont u les heureux héliotropes du soleil de la vérité ». Il relève aussi avec raison des anecdotes absolument déplacées dans une œuvre de ce caractère, et bonnes tout au plus, ajoulc-l-ilavec finesse, pour un livre comme Fray Gerundio.

Mais la cause que défendait Isla était perdue d'avance; il ne tarda pas à le comprendre. Le Iv' avril 1773, il écrivait à sa sœur :

« On dit communément que dans huit jours, c'est-à-dire le lundi de Quasimodo, on publiera à Home la paix avec les cours Bourboniennes el la destinée des exiles. La plupart d'entre nous, et les meilleurs esprits, sont persuadés que, ({uelquo soit leur sort, ils laisseront leurs os en Italie. — Ou tient pour certain,

i\) .iela Sanctotum, oitobro, toiu. Vil. par* prior, p. IH»».

126 CHAPITRE VIll

ajoute-t-il quelques jours plus tard, que si on ne réforme pas complètement mon régiment, du moins les compagnies espagnole et française seront réformées, comme aussi cette partie de l'italienne, qui est à la solde pontificale. »

Il repousse ensuite d'avance la pensée de rentrer en Espagne, dépouillé de cet habit que respectaient eL que craignaient tant ses anciens adversaires, et pour se voir en butte aux espionnages, aux accusations, aux insultes continuelles.

Mais de quoi vivra-t-il, si l'on ne veut pas lui continuer en Italie sa misérable pension 7 Eh bien, il vivra des ressources inépuisables de la divine Providence, qu'il trouve chaque jour à son égard plus bienfaisante et plus visible ; n'a-t-elle pas fait en sorte que de Londres même il lui vint dernièrement un secours lorsqu'il se trouvait dans le plus grand embarras? (1).

Il ajoute que le gouvernement des Jésuites de Castille vient d'être confié de nouveau au P. Idiaquez, « entre les mains de qui il est probable que le régiment va expirer, -pour ressusciter quand le voudra Celui qui gouverne tout. »

« La plupart d'entre nous sont abattus d'avance sous le coup déjà suspendu. Pour moi, je suis aussi tranquille que si rien ne me menaçait ; car je ne regarde point les instruments, mais la main qui les gouverne ; je sais que c'est la main d'un Père ; et je sais aussi qu'on pourra bien m'obliger à changer de costume,

(1) Lettre inédites à sa sœur. — Ce secours lui vint peut-être par l'intermédiaire de l'Italien Baretti. Voir infra, chap. vm.

mais qu'il n'y a pas au monde de puissance capable de m'obliger à changer de cœur (1). »

Ces simples et grandes paroles sont les dernières que nous ayons du P. de Isla avant le dénouement attendu. Dans l'intervalle, cet amour même pour son Ordre allait lui attirer une épreuve personnelle et plus imprévue.

Dans les premiers jours de juillet, il se trouvait en nombreuse compagnie dans les salons d'un des grands seigneurs de Bologne qui l'honoraient de leur amitié. Un des invités mit sur le tapis la question brûlante de l'évéque Palufox, dont la cause, introduite en cour de Rome, offrait cet étrange spectacle dune béatification sollicitée avec menaces par les incrédules et les hérétiques.

Le partisan de Palafox répéta devant Isla les accusations et les injures habituelles à l'adresse des Pères. L'ardent vieillard, blessé au plus vif du cœur, se contint longtemps. Pendant plus d'une demi-heure, il n'ouvrit pas la bouche; mais ce silence enhardissait l'adversaire, qui n'avait d'ailleurs ni autorité, ni caractère public. Le P. de Isla se crut enfin obligé de prévenir le scandale et de défendre, comme il dit, « l'honneur de sa mère. » Il parla, et sans .sortir, dit llervâs, des bornes du respect, sa verve eut bientôt fait de mettre les auditeurs do sou côté.

Mais il y avait là dans l'ombre un do ces personnages que la cour d'Espagne employait à diverses fins,

(I; Lcltrc iQ^JiU à M MDur, 29 avril i773.

et décorés du titre du commissaires du gouvernement près des Jésuites. Cet homme, nommé M..., avait entendu le chaleureux plaidoyer du P. de Isla; il crut pouvoir en tirer parti.

N'ayant pas même le courage personnel de son métier, il détermina secrètement un autre commissaire, du nom de C..., à déférer à l'autorité ecclésiastique les propos tenus par le Jésuite.

L'archevêque de Bologne était le cardinal Malvezzi, un des adversaires les plus déclarés de la Compagnie de Jésus.

Au milieu de la nuit du 8 au 9 juillet, le P. de Isla reposait tranquillement dans la maison qu'il habitait avec une vingtaine de ses confrères, quand cette maison fut tout à coup cernée par une nombreuse troupe de sbires, conduits par un officier. La porte s'ouvrit à l'instant. Ces gens, raconte le P. Lorenzo Hervàs, demandent l'appartement du P. de Isla ; ils l'envahissent, s'emparent de la personne du vieillard, font main basse sur tous ses papiers et le conduisent à la prison publique, où il se trouve en compagnie des plus odieux malfaiteurs.

Après dix-neuf jours de cette captivité, rendue plus insupportable par les chaleurs excessives, le tribunal ecclésiastique condamna le P. de Isla à être exilé de Bologne, et confiné à Budrio, petit village distant de deux grandes lieues.

Un tel coup, remarque justement le P. Tolrâ, était fait pour déterminer une crise fatale chez un vieillard que des accidents apoplectiques avaient frappé plu-

ISLA A BOLOGNE iS9

sieurs fois, et, depuis un an surtout, menaçaient chaque jour. Cependant le geôlier, qui le tenait au secret le plus rigoureux, ne pouvait apprendre aux amis d'Isla qu'une chose, le calme inaltérable, la gaité même du prisonnier.

Cette affaire remplit la ville de Bologne des rumeurs les plus contradictoires.

Les gens les plus perspicaces, au dire du P. Hervâs, pensèrent qu'un des buts de cette arrestation avait été de s'emparer à l'improviste des papiers du P. de Isla. Ce jugement s'accorde avec la relation d'un autre témoin contemporain, le jésuite aragonais dont nous avons déjà cité ailleurs le journal : il nous apprend la crainte extrême que professait pour la plume mordante de notre >atirique le ministre don Manuel de Roda : « 11 redoutait, écrit-il, qu'Isla n'eût composé quelque Gerundio à l'adresse des mauvais minisires, comme il en avait fait un pour les mauvais prédicateurs (1). »

On ne trouva rien de compromettant dans les papiers de l'écrivain : car le chitiment le plus cruel eût certainement suivi celte découverte ('Jj.

A peine Isla fut-il arrivé à Uudrio, que l'épreuve si longtemps pressentie vint l'y atteindre. Le bref Uomintis ac RedemptoTy signe enfin par Clément XIV le '20 juillet 1773, avait été promulgué à Rome le 10 août suivant et ne larda pas ù être signifié à chacun des

(I) Ffilira firro irri>licn rrlacion de lot Irdgwos suctioi aearcidos à loi Jetuiloj dttde la muerte del Papa OanffantUt . . . tut. (Voir i'apj. II. II..-.)

i2) Celle remarque cal «lu 1'. Ilcrva» {BiitUoteca jetuU>co^speHota), à qiii Je (loi* la plupart de c«« déUUtaur l'exil d'Ul* à Budrio.

Jésuites résidant en Italie. A cette douleur intime s'ajoutait pour Isla la rigueur de sa situation matérielle.

Depuis l'âge de seize ans, il avait vécu sans le moindre souci des choses de la vie; désormais il fallait pourvoir par lui-même à son logement, à sa nourriture de chaque jour, à tous les détails pratiques de l'existence.

A Bologne du moins, vingt riches familles se fussent disputé le bonheur de lui épargner ces soins, pour lesquels il était si peu fait ; mais, abandonné dans un hameau perdu, il commença, dit son biographe, et le mot est remarquable, à sentir le poids de l'exil.

Cependant son heureux caractère reprit encore le dessus. Pour remercier ses bienfaiteurs et divertir ses amis d'Espagne, il forçait sa plume à retrouver l'enjouement d'autrefois. Il signe « VAbbé nouveau-né, ainsi transformé en vertu d'une métempsychose que n'a point connue Pythagore et d'une métamorphose qui a échappé à Ovide » ; il décrit avec humour le « semblant de village » qu'il habite, où il y a cr trois couvents, deux dont les habitants sont moines le matin et chasseurs le soir, et le troisième où ils sont moines toute la journée. »

Mais cette gaité n'est qu'apparente, et comme il le dit en terminant la même lettre, « le fond de l'âme est de requiem, bien qu'à la surface résonnent encore les joyeuses chansons (1). »

Sa santé ne pouvait résister à de telles secousses.

(1) Cartas familiares — à varias. Antevispera de Navidad, 1773. B. A. E. Carta cxxx.

ISLA A BOLOGNE 18t

Le 22 février, il écrit à sa sœur qu'il vient de sortir des griffes de la mort, ot lui donne sur son état ces détails navrants :

« Grâce à Taumône que lu m'as envoyée, je paierai les dettes contractées pendani ma maladie, et dont la seule pensée me torturait plus que tout le reste. Je me ferai faire un humble vêtement d'été, car je n'en ai pas d'autre que celui que je me suis accommodé moi-même pour l'hiver avec mes vieux haillons. »

Pour obéir aux ordres de la cour d'Espagne, qui obligeait les anciens Jésuites à vivre dans une dispersion absolue, il dut s'établir dans une chambre isolée au rez-de-chaussée d'une pauvre maison, où il était à la merci d'une vieille servante chargée de petits enfanta.

Un nouveau deuil domestique vint s'ajouter à tant de soullrances. Don Nicolas de Ayala, beau-frère d'Isla, réduit depuis cinq ans à un état voisin de la mort, succomba au mois d'octobre 1774. Le P. de Isla consola sa sœur par une lettre pleine des sentiments les plus élevés.

Maria Franciscaélail elle-même alors dans un extrême besoin. Pour secourir son frère, la généreuse femme avait vendu ses propres biens, engage sou argenterie et ses bijoux (1).

Cependant, le lu février 1775, Iv. cardinal Braschi avait elo élu pape sous le nom de Pie VI. Si les espérances que cet événement inspira aux Jésuites dispersés ne se réalisèrent pas immédiatement, notre

(I) Lettres loé<lit«« de Maria Fraucitca, 23 tnart \1H, 18 tuar* iTli

écrivain, du moins, fut un des premiers à ressentir les bienfaits du nouveau règne.

Pie VI nomma administrateur de l'archevêché de Bologne Mgr Gioanetti, dont les sentiments étaient tout différents de ceux du cardinal Malvezzi, et, dès que celui-ci fut mort, on rappela à Bologne l'exilé de Budrio. Ce retour, qui eut lieu le 1" septembre 1775, fut presque un triomphe. Parmi les nombreux amis de toute condition qui s'empressèrent autour de lui, nul n'égala le comte et la comtesse Tedeschi. Représentant l'une des plus anciennes et des plus honorables familles de la noblesse bolonaise, les Tedeschi, sans avoir, semble-t-il, une très grande fortune, pouvaient pratiquer assez largement l'hospitalité. Ils ne voulurent céder à personne la joie de recueillir sous leur toit le vieillard sans abri. Ils vinrent audevant de lui hors de Bologne, et sans lui laisser aucun moyen de résister, l'emmenèrent dans leur palais, l'installèrent dans un des meilleurs appartements, lui donnèrent un serviteur consacré uniquement à sa personne, le prièrent, tant que sa santé le lui permit, d'honorer leur table de sa présence; « en un mot, écrit-il à sa sœur, ils me traitent en tout comme si j'étais leur frère. Le comte et la comtesse sont déjà assez âgés, tous les deux ont passé la cinquantaine. Leur extraordinaire délicatesse me délivre de tous les soins matériels, si insupportables à mon caractère et pour lesquels je n'ai pas la moindre aptitude. » Pour laisser au vieillard l'apparence d'une occupation, et pouvoir se déclarer encore ses obligés, ses hôtes le

prièrent d'expliquer tous les quinze jours la doctrine chrétienne à leurs serviteurs et ils voulaient assister eux-mêmes à ces instructions.

En racontant ce trait de la vie d'Isla, Leandro Moratin s'arrête avec émotion, pour saluer celte noble famille italienne et la remercier d'avoir assuré au vieil écrivain espagnol l'abri et le repos de ses derniers jours. Nulles mains plus pieuses, hors celles de sa sœur, ne pouvaient lui fermer les yeux.

La crainte de paraître ingrat sera désormais une des plus vives soutîrances du P. de Isla. Pour tromper cette soufTrance, il s'ingéniait à faire parfois à ses bienfaiteurs quelques cadeaux moins indignes d'eux. Il prit des peines infinies pour se procurer par sa sœur quelques paquets du plus rare tabac d'Espagne. Il avait adressé d'avance à dofia Maria Francisca la copie italienne du la lettre dont elle devait accom{)agner son envoi à la comtesse. Cette ruse innocente réussit à souhait. Le labac et la lettre furent célébrés ultra condignum.

« Je ne puis t'ex[)rinier, écrit Isla, le bruit quel'un et l'autre ont fait à Bologne; durant nombre de jours, on n'a pas parb'; d'autre chose dans la haute et moyenne noblesse.

» Des quatre livres que je m'étais réservées, il ne m'en est resté qu'une, car il n'y a pas eu moyen do résister, je ne dis pas aux insinuations, mais aux instances les plus déclarées et les plus autorisées de la part de personnes des deux .sexes, qui m'olFraienl tout ce que j'aurais voulu pour un paquet. C'était

me demander de leur en faire cadeau, car je n'ai jamais été buraliste ni contrebandier (1). »

Peu après son retour à Bologne, Isla, sans le chercher aucunement, vint à connaître le commissaire génois, dont le rapport avait amené son arrestation et son cruel exil à Budrio ; cet homme avait été autrefois son ami. Isla gardait ce secret dans son cœur, quand il apprit, dit le P. Tolrâ, « que le délateur était fort mal dans ses affaires, sans que ni l'intrigue dont Isla avait été victime, ni d'autres semblables besognes auxquelles il s'employait, eussent pu le tirer de la misère. »

Une des filles de cet homme voulait entrer dans un couvent à Gênes, mais elle avait besoin d'une dot que son père ne pouvait lui donner. Dès qu'Isla connut cette situation, il alla trouver la marquise Tanara, sa plus grande bienfaitrice après les Tedeschi, et qui seule pouvait aplanir ces difficultés. Elle-même raconta ensuite cette scène touchante. — Avec une émotion que son visage et ses yeux ne pouvaient cacher, le noble vieillard lui exposa l'indigence du père et de la fille, en ajoutant : « Madame, j'ai souvent sollicité la bonté de Votre Excellence en faveur des autres ; aujourd'hui c'est pour moi-même que je l'implore par tout ce qu'il y a de sacré au ciel et sur la terre, et je ne cesserai point que je n'aie obtenu cette grâce, parce qu'il s'agit de faire du bien à un homme qui m'a fait beaucoup de mal. n — La dot de la jeune fille fut accordée. Isla s'était chrétiennement vengé de son délateur (2).

(1) Lettre inédite à sa sœur, 4 août 1777.

(2) Vie inédite d' Isla, par Ilervâs, f» 81. — Salas, Vida de Isla, p. 157.

En celle même année 1776, le cardinal Gioanelti, archevêque de Bologne, fit reviser la cause du P. de Isla el de deux autres Jésuites, condamnés avec lui pour des motifs semblables ; un acte juridique les déclara innocents, libres de tout soupçon et fit détruire les pièces du procès. Isla rapporte ce fait à sa sœur, en très peu de mots, comme s'il s'agissait d'un autre, et il se contente d'ajouter : « Ainsi Dieu perd et ressuscite, » et ne permet pas que la malice triomphe pour tou- )» jours de l'innocence. »

Le calme dont jouissait désormais Vabbâ de Isla devait profiter surtout à son activité laborieuse.

Un des spectacles les plus remarquables qu'offre l'histoire littéraire do la Société de Jésus, c'est le mouvement intellectuel qui se manifeste, après la dissolution du corjis, chez ses membres dispersés.

L'Ordre supprimé n'avait peut-être jamais produit à la fois un pareil nombre d'hommes distingués, écrivains, orateurs, littérateurs, philosophes, malluhnaticions, savants de toute sorte. Privés des ronsolations que leur Ame trouvait dans la vie religieuse et do l'aliment que leur zèle y rencontrait, ces hommes se jetèrent dans l'étude autant pour se créer des ressources nécessaires que pour faire diversion A leur douleur. Nulle part cotte activité no se déploya mieux qu'en Italie, où se trouvaient réunis un si gran<l nombre do réfugies, Français, Portugais, Espagnols surtout. Nous avons ou l'occasion de nommer les plus célèbres d'entre ces derniers ; parmi les Français, il y avait des publicisles comme Barruol ot Berlhier, et des orateurs

136 CHAPITRE YIII

comme le P. de Beauregard ; parmi les Italiens, des savants comme Boscowich, des historiens et des érudits comme Tiraboschi, Bettinelli et Zaccaria. Dans presque toutes les villes, on voit les bibliothèques, les archives, les musées confiés à d'anciens Jésuites.

De là sortirent d'importants travaux comme la Storia, di ogni letteratura d'Andrés et l'histoire littéraire d'Italie, de Tiraboschi.

Mais entre Italiens et Espagnols ainsi rapprochés, la concorde était difficile. L'esprit hardi et superficiel de Bettinelli engagea la lutte ; dans son Risorgimento d'Italia,, il accusait, sans preuves, le théâtre espagnol d'être venu corrompre en Italie la pureté du goût. Tiraboschi, adversaire plus redoutable, élargit le débat et inséra dans son histoire un réquisitoire en règle contre la péninsule ibérique. D'après lui, le mauvais goût tenait au sol et au climat ; il était originaire d'Espagne, sans doute comme les oranges et les vins généreux : théorie nouvelle alors, et dont les principes ont été depuis rajeunis et amplifiés. Tiraboschi remontait pour en chercher les preuves jusqu'à l'Espagne romaine, à laquelle il imputait la décadence des lettres latines. Lope de Vega, Calderon et Gôngora avaient été fatalement les successeurs et les continuateurs de Sénèque et de Lucain.

A ces attaques, d'ailleurs courtoisement formulées, répondirent aussitôt le P. Thomas Serrano et le P. Juan Andrés, qui préparait alors son grand ouvrage. D'autres Italiens ripostèrent. Bientôt la mêlée devint générale ; et ce fut un curieux et touchant spectacle

de voir ces réfugiés oublier tout le reste pour défendre la gloire littéraire de leur patrie. Les académies, les salons où se rencontraient Italiens et Espagnols étaient autant de champs de bataille.

Isla ne pouvait rester étranger à ces débats. Son caractère et son passé feraient assez deviner avec quel zèle il prit en main l'honneur national ; et dans plus d'une illustre réunion, ses chaleureux et fins plaidoyers eurent la gloire, nous apprend Tolrâ, de rallier à la cause espagnole nombre d'auditeurs hésitants. La correspondance d'Isla a gardé la trace de ces luttes : il écrit à sa sœur le "20 août 1778 :

« L'abbé don Xavier Liampillas, ex-jésuite catalan, vient de publier en italien un très bel ouvrage en faveur de la littérature espagnole, contre deux fameux Italiens, également ex-jésuites, qui s'étaient montrés fort peu indulgents [)our notre nation. Le Catalan les traite avec beaucoup d'égards, de respect et de courtoisie, mais en leur enfonçant l'épée jusqu'à la garde. Tout ce qu'il dit est convaincant, et la nation doit lui être très reconnaissante. »

En elTet, l'Essai fiistorico-apokxji'lvinf tle Liampillas, reste comme le monument le plus consi(l<'r:il>l<' de cette guerre littéraire.

C'est une apologie régulière et complète eu sept gros volumes, œuvre lourde et emphatique, mais qui ne manque ni d'érudition, ni d'intérêt, ni surtout do zèle. Elle fut accueillie en Espagiu3 avec aci.lamalion, et le gouvernement de C'h irli s III n'Cdiiipeiisa mémo l'auteur par une pensioi

L'éloge que Llampillas mérite le moins, c'est celui que fait Isla de sa courtoisie et de sa modération. Ce doit être là chose fort relative, car un lecteur désintéressé parlerait plutôt des rudesses déclamatoires et de l'âpre chauvinisme du jésuite catalan.

Quoi qu'il en soit, ni l'Essai apologétique, ni les travaux postérieurs d'Andrés, d'Arteaga, de Clavigero, ne terminèrent un débat probablement interminable, mais ils influèrent sur l'opinion publique en faveur d'une littérature qui savait du moins inspirer encore tant d'amour et d'enthousiasme à ses défenseurs.

Ce patriotisme n'empêchait point le P. de Isla d'aimer et d'admirer la langue et la littérature italiennes. Il applaudissait avec chaleur les tragédies et les opéras qu'on jouait, suivant l'usage, dans les salons de Bologne, et surtout chez sa grande marquise^ la signora Tanara.

C'était l'époque où Métastase achevait sa brillante carrière, et où Alfieri entrait dans sa gloire. « C'est aujourd'hui, écrit Isla le 1" juillet 1778, la dernière recita du fameux opéra d'Alceste, qui a inondé Bologne d'étrangers (1). »

Et quelques mois après : « La marquise a donné, durant le dernier carnaval, à toute la noblesse bolonaise et au cardinal légat un spectacle extrêmement applaudi. On a joué l'admirable drame de Joas, composé par Vinimitable Métastase, et dont les principaux

(1) Je ne sais de quelle Alceste il s'agit. Celle d'Alfiéri est une tragédie posthume; celle du Bolonais Martello est aussi une tragédie, et non un opéra.

acteurs ont été la marquise elle-même et son jeune fils. M

La prédication italienne, on le comprend, devait attirer plus que tout le reste l'attention de l'auteur de Fray Gerundio ; mais nous ne trouvons à ce sujet que quelques mots discrets :

« Tu diras au Père Maestro Verea, écrit-il à sa sœur, que je pense beaucoup à Sa Révérence toutes les fois que j'entends quelque excellent orateur, ce qui en Italie n'est pas aussi difficile qu'en d'autres pays que je connais ; bien que nécessairement il y ait des Gerundios dans toutes les langues (1). »

Vers 1771, Isla se lia d'amitié, semble-t-il, avec le célèbre Giuseppe Baretti, qui résidait habituellement en Angleterre, mais qui à cette époque fit un long séjour à Bologne.

Le genre d'esprit du satirique italien, partisan de la franche galle méridionale, ressemblait assez à celui d'Isla : Baretti goûta exln-mement Fray Gerundio, dont il emporta à Londres une copie complète.

C'est lui peut-être qui mit entre les mains d'Isla le f»oéme burlesque écrit par Giancarlo Passeroni, sous le titre de Vie de Cicéron : tissu bizarre de digressions satiriques qui n'ont rien à voir avec le titre et qui passent on revue les ridicules moraux et littéraires de l'époque. Au bout des trente-trois chants et des douze mille octaves dont se compose le poème, c'est à peine si le héros est sorti de nourrice (2).

{\) TtrUt famili-irm, d §u hrrmaua, 27 fi-rricr 1779.

(2, C« qui mr coiiflruje daiiii la pou*/-)- que rV*t BareUt qui ■ dû

Isla s'empara de Passeroni comme d'une bonne fortune, et se mit, à ses heures les moins sérieuses, à l'imiter ou à le traduire très librement en castillan. Il ne s'assujettit guère au texte, se contentant de rendre chaque octave par une autre et remplaçant, d'une façon souvent heureuse, par des équivalents espagnols les allusions trop italiennes.

C'était une fête pour les anciens jésuites castillans de se réunir autour de l'aimable vieillard qui les régalait de ces joyeuses lectures, comme jadis dans son humble cellule de Villagarcia, il commentait avec eux quelque chapitre inédit ou quelque mordante apologie de Fray Gerundio. Isla conduisit son travail jusqu'au dix-septième chant de Passeroni, c'est-à-dire jusqu'à la moitié du poème. Ses lettres à sa sœur font allusion à ces amusements « non entièrement méprisables «, à ce « remède anti-hypocondriaque, qui serait capable, si je pouvais t'en faire part, de distraire tes chagrins et de te donner plaisir et profit (1). »

■ Après la mort d'Isla, le manuscrit de son Cicéron vint en Espagne, — peut-être, comme ses autres papiers, aux mains de sa sœur. On voulut le faire imprimer; mais un censeur, dont le rapport existe encore, fut d'avis qu'il fallait refuser Vimprimatw' ; les raisons qu'il apporte sont tellement absurdes qu'on a peine, en les lisant, à en croire ses yeux. Au début du pre-

signaler à Isla la Vita di Cicérone, c'est que Baretti lui-même, dans sa Frusta letteraria di Aristarco Scannatue (tomo I), fait une longue analyse du poème de Passeroni.

(1) A su hermana, carta 273.

ISLA A BOLOOItE 141

mier chant, le P. de Isla, après Passeroni, parlait du génie souverain de Cicéron et priait joyeusement l'hèbus de lui verser un peu de ce vin « qui remplit l'àme d'une fureur divine ». « Ces mots souverain et divine, dit la censure, donnent à entendre l'origine élevée et suprême des choses dont on parle et font croire que le génie et la fureur en question viennent de Dieu, ce qui est une horrible impiété. » Plus bas, le censeur reproche au poète d'avoir raconté le mariage des parents de Cicèron d'une manière injurieuse au concile de Trente, puisqu'il appelle saint et légitime un mariage qui s'était fait sans l'assistance du curé. De tels griefs ne méritaient point l'honneur de la longue réponse faite par ceux qui voulaient imprimer l'ouvrage. Le poème resta inédit. Le manuscrit autographe, acquis par un amateur ;iméricain, est devenu la propriété de la Bibliothèque de l'Atliônèe de Boston. C'est là que Ticknor l'a vu, et, dans son Histoire de la littérature espagnole, cet écrivain donne une courte analyse du pot-me, qu'il croit être une œuvre entièrement originale du P. de Isla (1). Tous les autres historiens qui en ont parlé ont commis la même erreur, sauf le P. Diosdado Caballero qui, en termes trop brefs et également excessifs, dit seulement que le P. de Isla îivait traduit en espagnol le premier volume de la Vie de Cicéron, écrite par Passeroni (î).

Cet ouvrage était donc jusqu'ici assez mal connu. C'est pourquoi, bien que la copie que j'ai pu obtenir du

(() Ticknor : Uutona de la l.iterat. erp , i. IV, |i. 62 (t) SuppUm. btbhotk. S, J., l. Il, p. 161.

i42 CHAPITRE VIII

premier chant ne soit pas d'une correction parfaite, j'ai cru devoir l'éditer in extenso, en reproduisant quelques octaves de Passeroni en regard du texte d'Isla. Mais une oeuvre destinée à une bien autre célébrité occupait en même temps l'infatigable vieillard. Elle ramenait son esprit vers les travaux de sa jeunesse et vers la France ; il consacrait ses dernières veilles à traduire, ou plutôt, pour employer les expressions qui soulevèrent de si bruyantes tempêtes, à restituer à l'espagnol l'Histoire de Gil Blas.

ISLA ET LA OLESTION 1)K (.11. HLAS - MOUT DISLA

Otl Bios restitiu'. à sa patrie par le P. du Isla. — Eclat de cette reveodicatioti. — Une méprise de Charles Nodier. — Pensée intime d'Isla. — La véritable question de Gil Bla<. — État actuel de l'opiniou rn Kitpa^'nc. — Dernières années du P. de Isla. — Sa mort, son tombeau .

Les érudils et les curieux, qui de teuips à autre revicnuent sur ce qu'on est convenu d'appeler la queztion de Gil lilas, ont renconlrù le nom du P. de Isla. Ils savent que ce jésuite espagnol, d'humeur plaisante, a le premier revendiqué pour son pays la propriété du roman de Le Saj^'c. Ils ont lu le litre retentissant et |)rovocatour de sa traduction : o I^cs aventures de OU lUas deSantiUane^ volées à l'Espagne et adoptées en France par M. Le Sage et restituées à leur patrie et à leur langue native par un Espagnol jaloux, qui no souiïro pas qu'on 80 moque de .sa nation (1). »

(t) Ac^nturai itf Gil Hlai itr SantiILtna. rohadat à Efftana, y adoptadoi en Franrta pcT it. Lf Saije, rtitttutdai d su palna y à tu Ungua

Hi CHAPITRE IX

Ils savent encore que le traducteur a écrit pour soutenir les assertions de son titre, une préface du même goût.

A partir de ce point, les critiques se partagent. Les uns (ce sont des Espagnols) s'extasieraient volontiers sur la pénétration et le génie critique d'Isla, les autres (ce sont en général des Français) ne parlent qu'avec colère de ses rodomontades et de ses hypothèses sans fondement. Dans une préface à Gil Blas où son admiration l'exalte outre mesure, Charles Nodier, sentant probablement le besoin d'un repousâoir à son enthousiasme, rencontre fort à propos le malheureux Jésuite, et n'a pas assez d'injures pour l'écraser : il l'accable sous les épithétes incohérentes d'imposteur et d'innocent (1). Or, il se trouve que ces gros mots s'adressent précisément au caractère le plus droit, à Tesprit le plus fin peut-être que l'Espagne ait produit dans son siècle.

C'est à quoi l'on s'expose, quand on néglige d'apprendre à qui l'on a affaire.

Nodier sans doute, encore qu'il se piquât d'espagnoliser, est plus excusable en ce point que ne serait un érudit de profession ; mais qui me dira pourquoi lui et d'autres ne s'irritent pas plutôt contre Voltaire, qui, plusieurs années avant l'apparition du Gil Blas d'Isla, et avec une modération beaucoup plus maligne que

nativa por un Espafiol zeloso que no sufre se burlen de su nacion. Cou privilegio : eu Valencia y oficina de D. Benito Monfort. mdcclxxxvii, 4 vol. iu-8«

(1) Kotice sur Gil Blas, eu tête de l'édition illustrée in-i", publiée en 1835 chez Paulin, 6, rue de Seine. — Je pars de l'hypothèse que cette notice est bien de l'écrivain dont elle porte le nom; je le crois d'ailleurs.

ISLA ET LA yL'ESTIO.N UE GIL BLAS — MORT DISLA 145

l'éclat tapageur du titre espagnol, avait insinué dans son Siècle de Louis XIV que Gil Blas était « entièrement pris » du roman espagnol de Vicente Espinel, don Marcos de Obregon?

Il est étrange que la plupart de ceux qui ont parle de la revendication d'Isla n'aient omis qu'une chose, c'est de lire d'un bout à l'autre, avec l'attention qu'il fallait, la préface du traducteur espagnol.

Ils n'ont point soupçonné qu'il y avait là-dessous quelque mystère, comme dans l'épitaphe du licencié Pedro Garcia ; ils ont passé en haussant les épaules, et ont laissé enfouie l'Ame du licencié, je veux dire la pensée de l'écrivain (1).

Pour faire connaître cette pensée, je n'ai point à discuter au fond le problème de l'originalité de Gil nias : l'historien d'Isla n'a que le rôle modeste de dégager, par le côté qui regarde son auteur, les abords de cette question, dont la littérature est déjà assez étendue. Disons d'abord ù quelle occasion Isla entreprit cette traduction.

Don Lorenzo Casaus était un gentilhomme de Valence, admirateur de notre écrivain. Pauvre, aveugle t chargé de famille, il eut l'idée en 1777 d'exposer sa iluation à Isla.

Il semblait étrange et presque dérisoire d'attendre un secours d'un vieillard exilé, iuflrme et qui vivait lui-même des bienfaits d'autrui ; mais Casaus con-

(i) Gil BUu. l'n mot tu lecteur. — Je n'ai trouTé que ilani Ia SoiipelU Rtorp-aphie f/^ifraU Inlfe vague «l'un doute lur le s^rieu» Je ta rcTcodicatiuQ d'Ula.

naissait sans doute le désintéressement d'Isla. Il demandait à l'écrivain un ouvrage, une traduction par exemple, qu'il pourrait faire imprimer en Espagne à son profit, et où le public lirait le nom aimé du P. de Isla. Il se permettait même de lui signaler un livre à traduire. C'était un roman qui depuis assez longtemps courait l'Europe avec grand applaudissement. L'ouvrage était écrit en français, et signé par un certain Monsieur Le Sage, mais les personnages, les faits, les mœurs, tout était du plus pur castillan du temps de Philippe IV, et sans doute c'était là un larcin qu'il fallait dévoiler et réparer. Personne mieux que lui, P. de Isla, n'était capable d'une telle œuvre, et il travaillerait ainsi à l'honneur des lettres nationales, à sa propre gloire et au bien d'une noble et malheureuse famille.

Cette supplique, que nous n'avons plus, ressort tout entière de la réponse qu'Isla y fit. Elle suscitait donc la première idée d'une revendication espagnole de Gil Blas. Casaus était-il l'auteur de cette idée, et, comme l'a soupçonné M. Brunetière (1) sans avoir cependant toutes ces données, serait-ce décidément un « hidalgo besoigneux » qui aurait inventé pour vivre la question de Gil Blas ? Ou plutôt Casaus ne se faisaitil pas l'écho d'une opinion vague déjà existante en Espagne? Et cette opinion ne pourrait-elle pas se rattacher à l'entrefilet célèbre inséré par Voltaire pour la première fois en 1775 dans le Siècle de Louis XIV? Casaus écrivait à Madrid en 1777 et je ne doute pas

(1) La question de Gil Blas. {Revue politique et littéraire, 16 mai 1883.)

ISLA ET LA QUESTION DE GIL BLAS — MORT d'ISLA 147

qu'autour de lui les geus lettrés ne connussent déjà les lignes dont je parle (1). Dans ce cas, il faudrait donc revenir à Voltaire.

Mais il paraît que «( Voltaire, questionné au sujet de sa fameuse phrase par François de Neufchâteau, lui répondit tenir le fait de Bruzen de la Martiniére, le géographe, qui connaissait très bien la littérature espagnole. El en ellet, le Nouveau portefeuille^ ouvrage posthume de Bruzen, contient la phrase suivante, qui est loin toutefois d'être aussi catégorique que celle de Voltaire : C'est la manière de Le Sage d'embellir extrêmement tout ce qu'il emprunte aux Espagnols. Il en a usé ainsi envers fUl lUas dont il a fait un chefd'œuvre inimitable (2). »

Eh bien, chose curieuse, cette phrase de Bruzen est presque littéralement la même que celle du dictionnaire de Chaudon, sur laquelle le l*. de Isla, nous allons le voir, bâtira toute sa théorie. La question semble donc tourner dans un cercle et on ne sait vraiment à qui faire honneur de la découverte. Le Nouveau Porte' feuille de La Martiniére parut en 1755; le Diction' n&ire du bénédictin Chaudon en 17G0, Celui-ci u'a-t-il I is <:opié celui-là, et le géographe La Martiniére, qui .iiis doute avait écrit sans pens(!r à mal celte phrase modine, se Irouverait-il être en définitive le vrai cou- |)ab]o, la source unique où, sans s'être concertos, VoU taire d'un côté, Isla de Taulre, ont puisé leurs argu-

it) Lrttr« à L>. L. C. (Uïreoio CaMU«) ; d c«rioi, 132. Ci) L. LaUuoe : CutumUu UlUrairu. 1S51, DcUhajrc , iD-16. — QutTtiUt tiltératret, p. ^96.

ments? La rencontre serait assez singulière. Quoi qu'il en soit, Isla entra dans les vues de son correspondant. Inutile d'insister sur la bonté de ce vieillard, qui, pour secourir un homme qui lui était presque inconnu, condamne à un labeur long et pénible ses yeux à demi éteints, sa main qui tremble, sa tête atteinte de vertiges continuels. « Je ne peux travailler, écrira-t-il bientôt, que comme boivent les poules : une ligne, et puis lever la tète et les yeux au ciel : unde veniet auxilium rnihi (1) ».

Isla répondit donc à Casaus qu'il connaissait Gil Blas, mais seulement par oui-dire, qu'il attendait impatiemment l'envoi du livre afin d'apprécier les forces de l'ennemi et d'y mesurer les siennes.

« Le Sage passe en France, dit-il, pour un écrivain dont la critique est excellente, l'esprit fin, les pensées solides, et le style très piquant, mais d'un sel très délicat. S'il en est ainsi, je confesse dès à présent que je suis un bien faible David pour lutter contre un tel Goliath; mais il faudra voir, car il y a toujours une grande distance de la peinture à la réalité (2). »

L'unique source où Isla puise ses renseignements sur Le Sage et sur ses œuvres est le Dictioiinaire historique portatif, de Chaudon, dont il cite l'édition d'Amsterdam de 1771 (3).

L'article consacré à Le Sage énumérait, sans grand discernement, comme traductions ou imitations de

(i) Lettre à D, Lor. Casaus, 10 août 1779.

(2) Lettre à D. Lor. Casaus. 22 octobre 1777, à varias, 132.

(3) Ce Dictionnaire, comme on le sait, a servi de base à Feller et à bien d'autres.

l'espagnol, des œuvres d'une originalité très diverse, telles que Guzman d'Alfarache, le Bachelier de Salamanque, le Diable boiteux, Gil Dlas et la suite de Don Quichotte.

Le Dictionnaire ajoutait (on va reconnaître ici la phrase de Bruzen) : « Cet auteur avait peu d'invention, mais il avait de l'esprit, du goût et l'art d'em6e/h'r les idées des autres et de se les rendre propres (1). »

Isla, qui avait si tinement raillé, dans Fray Gerundio, V érudition de dictionnaire, ne pouvait, « sans avoir jamais rien lu de Le Sage, » bitir un système sérieux sur de telles bases; mais son moindre souci étant de faire œuvre de critique, il s'arrêta aux données du Dictionnaire et y vit matière à une revendication bruyante, dont le piquant achalandcrait son livre.

Tel sera, il le déclare lui-même à Casaus (2), le but et l'esprit de sa préface : c'est une «euvre « de nouvelle invention », et dont Vimagination doit faire les frais.

Nous sommes maintenant assez avertis pour lire la préface elle-même et la comprendre. Elle est écrite dans ce ton demi-sérieux, demi-burlesciue, auquel le public espagnol reconnaissait aussitôt l'auteur du Grand Jour de Navarre et do h'ray (ierundio (.'!,.

Isla s'uuluriso dune « des impartiaux et modérés auteurs du Dictionnaire histo^iaue portatif, tous hommes mûrs et retirés du granu monde, et n'appar-

(1) (À'Uu |tbMKo te rt-lruuvi- nicor*! luul |)<<ur mol dm» de» éJiUoa* T^crtti-'» •lu IHclionnatnt hutonifue tic FcII«t 'J I I XI io#, VM.

■i) [ m iiotc ajoulétf A l'artlclu IhIa, (iaïf <i i,,,</iiii-ii' . imin <r//r up|>o«« bien à (ort que cetln pr^bce u'o»t p** il'UU.

tenant à aucun corps régulier, ecclésiastique, politique ou académique, libres, par conséquent, de tout esprit de parti. « Ces compatriotes de Le Sage afBrment qu'il avait peu d'inventio7i. Eux-mêmes comptent Gi^ Bias parmi les « traductions ou imitations d'ouvrages espagnols dans lesquelles M. Alain a exercé son grand talent de faire siennes les pensées d'autrui. Quel autre fondement nous faut-il pour déplumer la corneille française et rétablir l'Espagnol Gil Blas dans son poil ou son plumage naturel ? )> L'explication qui suit est encore plus significative : a Que si vous voulez savoir de moi quel Espagnol a été le vrai père de cet enfant, et comment et par où la pauvre créature est venue finalement aux mains du seigneur français, c'est en quoi je ne pourrai vous servir avec la sûreté que je voudrais et que vous désireriez vous-même.

w Voici seulement ce que j'ai pu apprendre. C'est que ledit M. Le Sage a été plusieurs années en Espagne, les uns disent comme secrétaire, les autres comme ami et commensal d'un ambassadeur de France ; — que son goût pour notre langue et pour les nombreux écrits satiriques et moraux publiés depuis peu en castillan, (les uns avec le nom de leurs auteurs, les autres sous le voile de l'anonyme), l'excitèrent à rechercher ces livres et à lier connaissance avec leurs auteurs; — qu'il fut l'ami intime d'un certain avocat andalou, lequel lui fit présent du fameux Sueho Politico^ satire furieuse dirigée contre le ministère d'Espagne, et qui commence ainsi :

ISLA BT LA QUESTION DE GIL BLAS — MORT D'ISLA <o1

Pasaba yo el Bocalini

Pov estudio o por recreo il);

— que ce môme avocat confia à M. Le Sage le manuscrit du roman de Gil Blas, qui était une autre satire plus spirituelle, plus claire et plus intelligible, dirigée contre le gouvernement de deux grands seigneurs qui furent successivement à la tête du ministère. Le Sage devait traduire ce roman en français, et le faire imprimer et publier à Paris, comme un ouvrage coniposccn France, attendu que, sous le gouvernement d'alors, on n'eût pu l'imprimer en Espagne sans qu'il y allât de la vie de l'imprimeur et de tous ceux qui auraient pris part à la publication.

» Il y a une autre raison très forte pour croire que Le Sage n'est pas le vrai père de cet agréable roman. On ne peut le lire sans se persuader qu'il a été écrit sous les règnes de Philippe III et de Philippe IV, dont il attaque les ministres et les favoris. M. Le Sage étant né en 1G77, après la mort de Philippe IV, n'a pu venir en Espagne avant la lin du siècle dernier ou le

(I) CtUe Mtirn <>hI iuii> uuitalioii des Somgts de Quevcdo. (Cf. E. liériUK'o : Frarw. dr (Juri^nlo, p. 213, note.) La Uihiiothèqiir* .Nat. de Madrid eo pomède <leux ••xpmpl.iin-n maiiuTrit* : Su/'rto fftlUico contra el Comle ItUffue de UUvare», \L IHC, — et Huefio PolUico, M. i07, à paHir d'i f» \\%. — i'rttf d<Tni<'Tc copie donne en aiarg** la rief det n' ■ t rlle a de plu», f» UO-IRt, de« Atldinonei al Suriïn Poli-

l' juntamrnlr nùii.rr , n niinirr,^. -~ Urmrtrto ett i'hilippo iv .

Ceùo. je roriil<'-(liir, ri /. /.), don LuM d»? Haro. —

Cf. Britl«h Mu*, ma. oip. I >. .SueAo PoUttm d" />. Ant

de Solu exceiliendn al romance de et flocalint : « l'aMba yo cl BtKalmi...» r.<lt<- iKrihuhon à Kolin no uoun ^rlairi> pa» «ur rrlle qu'avait eu TUfl l< I' M< Lia quand il dit : • Citrlu abogado andalut. « Solit ^(udU le

Il oit k Nii.unauque, mai* U^tait n/- & AIcaH dr lleuaret; et d'aiilcun,

i>i.u)d il mourut. Le Sa^e n'avait qui* dii-buit au*.

commencement de celui-ci. A cette époque-là, Gil Blas circulait sans doute en cachette entre les mains des curieux, comme un écrit dont l'auteur était inconnu. Et il est à croire que M. Le Sage, qui aimait tant à imiter ou à traduire dans sa langue nos romans, fit la même chose pour Gil Blas, lui faisant dire en lettre moulée et en français ce qu'il disait auparavant en espagnol et manuscrit. »

Je ne m'arrête pas à faire ressortir les contradictions de cette histoire. Si, d'une part. Le Sage ne peut être allé en Espagne qu'à la fin du règîie de Charles II ou sous celui de Philippe V, comment, d'autre part, s'estil trouvé là quelque soixante ans plus tôt, pour recevoir des mains de leur auteur, comme semble l'indiquer Isla, et au moment de leur actualité, ces satires manuscrites, le Sueno Politico et GilBlas, dirigées contre le ministère du comte-duc et du duc de Lerme, et dont les auteurs ou les éditeurs risquaient leur tête? Comment peut-on appelerGii Blas une satire dirigée contre ïes ministres de Philippe III et de Philippe IV, quand les trois quarts au moins du livre parlent de tout autre chose? Quel est ce mystérieux avocat andalou dont personne n'a jamais entendu parler?

Autant de questions auxquelles le P. de Isla (il va nous le dire) n'a nul souci de répondre. Cependant toute cette histoire lui a-t-elle été réellement contée ?

Peut-être, et dans ce cas, ce fut sans doute par les amis d'Espagne qui lui avaient proposé de traduire Gil Blas. Ces détails, en effet, ne sont guère de ceux que l'on fabrique de toutes pièces. Je vais plus loin, et,

remarquant qu'il ne s'agit ici que de la partie politique de Gil lilas, c'est-à-dire, après tout, de quelques chapitres, et de ceux qui pouvaient le moins s'inventer, je ne crois nullement impossible que de fait une satire ou des mémoires privés, contenant les données de ces chapitres, aient été fournis à Le Sage, non point durant un séjour en Espagne, qui n'eut jamais lieu, mais par quelqu'un des nombreux moyens qu'il avait à sa disposition.

On a indiqué, non sans vraisemblance, comme une source de précieux documents pour le romancier, ses relations bien connues avec l'abbé Jules de Lionne, le neveu du ministre qui avait eu tant de rapports avec l'Espagne, et qui fut mémo quelque temps ambîissadeur secret à Madrid, C'est l'abbe de Lionne qui affectionna et initia le futur auteur de Gil lilas à la langue et à la littérature espagnoles. Il faut noter que quelques-uns de ces détails pourraient s'identifier sans trop de peine avec ceux que rapporte le F. de Isla.

M. Hruneticre signale aussi, et avec raisi^i, la (race de relations assez suivies entre le ministère des affaires étrangères et le romancier, et recommande aux futurs commentateurs de Gil lUas de no pas négliger ce côté de la question ^1 •.

Mais il y a loin de tout cela au manuscrit espagnol de Gil nias. Dans quelle mesure le I*. do Isla a-t-il pris au sérieux la légende de < •• mkhiusi rit ri I.s (onsequoDCos qu'il en tiref*

C'est ici qu'il suilit d'avoir des yeux, et la seule

(I) liruocU^rt! : /^ ifu^tli'in Je (Jil tU<u,

excuse de ceux qui traitent Isla de naïf est de n'avoir pas lu les quelques lignes par où le traducteur conclut toute son histoire :

« Voilà tout ce que j'ai pu vérifier en cette affaire, mais sans aucuns documents qui prouvent ces dires, ni aucun témoignage respectable qui les certifie. Pour moi, ce qui me semble du tissu de cette narration, c'est che se non sia vero al meno e bene trovato. Et ainsi, seigneur lecteur de mon âme, et mon très honoré Mécène, vous en pouvez croire tout ce que bon vous semblera. »

Inutile de rien ajouter : il est clair que le traducteur ne croit guère plus au manuscrit espagnol de Gil Blas que l'auteur de Fray Gerundio aux manuscrits syriaques et chaldéens, d'où il a tiré l'histoire de son fameux Prédicateur.

Le P. de Isla ne mérite ni l'enthousiasme, ni les colères des érudits ; son titre et sa préface ne sont ni des intuitions de génie, ni des naïvetés insolentes. Son œuvre est une plaisanterie, sur le goût de laquelle il peut être permis de discuter, mais rien de plus. — C'est presque une mystification dans le genre du Grand Jour de Navarre^ et les lecteurs duGil Blas espagnol, comme jadis les habitants de Pampelune, en ont été dupes.

Ce n'est pas sa faute si l'on a pris au sérieux sa théorie ; si Llorente a essayé de l'étayer de fort mauvaises raisons; si Fr. de Neufchâteau l'a combattue par des arguments non moins pauvres; si, même de nos jours, après les estimables travaux qui ont établi

lii question sur son vrai terrain, certains critiques n'ont pas encore senti tout ce qu'a de ruineux l'hypothèse (l'un manuscrit à peu près complet de Gil Blas, que Le Sage aurait traduit de toutes pièces. Singulière traduction, à coup sûr unique au monde! Étrange manuscrit espagnol, qu'il suffît de copier pour faire une des œuvres les plus françaises d'esprit, de style et d'allure qui soient nées dans le pays de Molière et de Voltaire! Comment l'auteur présumé du manuscrit que l'on suppose, — Antonio de Solis, disent les uns, Francisco de Rioja, croient les autres, — aurait-il rencontré soudain une manière si décidément étrangère à son pays et à son époque?

Cet argument, le plus intliscutable de tous, trouve une confirmation dans la traduction espagnole ellemême. Cette restitution, annoncée comme une «euvre de justice, devait être la plus facile et la plus naturelle du monde ; quoi de plus simple 'j'emprunte les termes du P. de Islai que de « dépouiller (lil Blas, cet Espagnol afranr.naadot do son costume emprunté ; de lui rendre ses chausses, son pourpoint, tout son attirail de inaragato asturien, et de lui remettre dans la bouche son propre, naïf, primitif et naturel langage ? » ' I

Cette entreprise était l'o-uvre d'un écrivain plein de Uilent et d'esprit , connaissant sa langue mieux qu'homme de son siècle et familiarisé avec* colle de Le Sagu par de nombreuses traductions. Avec quel art et quel plaisir l'auteur des IMtrat do .lunn flr In En»

fl) Avrnturai 4^ '«'li ItUu. CoDv«r«acion prihiutnar .

cina et de Fray Gerundio va-t-il rendre à l'espagnol les chapitres qui racontent les exploits du docteur Sangrado et les homélies gérondiennes de l'archevêque de Grenade ! Assurément nous ne pouvons manquer d'avoir un texte espagnol qui fera oublier le français de ce voleur de Le Sage. Eh bien, non; môme dans la prose d'Isla, Gil Blas reste un roman français du dixhuitième siècle, et l'illusion n'est pas possible un instant. Assurément, les costumes, la couleur, la réalité des détails descriptifs, tout cela ne saurait manquer d'être excellent chez Isla, et il est telle page où la traduction est plus vraie que le texte ; mais l'âme du livre n'a pu changer. Sous la résille du maragato pétille un esprit tout autre que la verve castillane; les traits même en sont fréquemment émoussés par la traduction; ce sel qu'Isla appelait très délicat s'évapore entre ses mains, et, à redevenir Espagnol, Gil Blas a perdu presque la moitié de ses qualités.

Je sais que certains critiques en rejettent la faute sur le traducteur, dont la prose vieillissante est, disentils, souvent infidèle, et n'a fait qu'augmenter les défauts de Le Sage. Ainsi parle M. Monlau (1) ; et, sans rechercher ce qu'il entend par les défauts de Le Sage, je me contente de constater que d'autres critiques déclarent la traduction d'Isla excellente, et qu'un Français même en peut apprécier l'allure aisée, coulante, agréable. Le travailn'étaitpasmince, si l'on songe qu'au dire de Ch. Nodier, compétent cette fois, « on ne saurait présenter l'exemple d'une forme de langage, d'un

(1) Monlau : Vida del P. Isla. Bibl. Rivadeneyra. T. XV, p. xxxiv.

ISLA LT LA UUBSTION DE GIL BLAS — MORT d'ISLA 157

mouvement de la parole, d'une locution usitée, d'un gallicisme bien fait, d'un proverbe investi du droit de cité et digne de se faire accueillir en bonne compagnie, qui ne se trouve pas dans Gil Blas (1). »

Je ne voudrais point d'autre argument pour prouver à la fois l'originalitù de dil lilas et la valeur réelle de la traduction d'Isla, n'eùt-ello fait que survivre à sa lutte avec un tel adversaire.

Il est vrai, D. Evarislo Pena y Marin, (jui en 1828 revisa le texte espagnol de Gil lilasy eut à corriger plus d'une négligence échappée à la rédaction hâtive du vieil écrivain. (Jes modifications, souvent heureuses, ont passé dans la plupart des éditions postérieures. On y a rétabli aussi les noms propres historiques que le jésuite, par un singulier scrupule, avait déguisés sous des anagrammes (2). Mais c'est tout.

Le Gil lilas espagnol porte toujours et à bon droit le nom du I*. de Isla et souvent son portrait. Sous ce nom, Gil li/as est aussi populaire là-bas qu'en France, — et c'est un des rares exemples de cette sorte dans rhistoire des livres.

Sans doute les gens instruits en Espagne acceptent pour la plupart les raisons que nous indiquions naguère et ont abandijum* 1»3S théories fantaisistes que Llorente et d'autres avaient brodées sur le prologue humoristique du P. de Isla. — Pourtant, à ce qu'il nous semble, l'opinion générale n'est point encore nettement assise.

I ) i r r/m r II t«|( itlll < .

(3) Le «lue de L^nnc /-Uit dcTCDii Ip duc dr llèl«r, et le comte-duo •'«ppcUlt Vddcorte*.

De temps en temps apparaissent des préfaces d'éditeurs, des dissertations, des revendications, moins amusantes que celle d'Isla, parce qu'elles disent la même chose avec plus de pédantisme, de bonne foi ou plutôt de naïveté, et une ignorance beaucoup plus impardonnable (J).

11 en est qui écrivent sans sourciller toute l'histoire du manuscrit original. Ils traitent Gil Blas comme d'autres traitent Vliiade. Le noyau prinnitif de Gil Blas est, parait-il, le Bachelier de Salamanque, nouvelle écrite en espagnol par Antonip de Solis, et traduite d'abord en français par Le Sage ; puis le même écrivain, brodant sur ce premier thème, l'a enrichi, étendu, développé, de façon à former Gil Blas. Et l'on essaie d'appuyer ce système par des rapprochements sur lesquels il est inutile d'insister, car il suffit d'avoir ouvert les deux romans de Le Sage pour être édifié sur la valeur de ces théories. Nous ne les mentionnerions même pas, si elles ne faisaient ressortir, par le contraste, le bon sens des revendications moqueuses du P. de Isla (2).

(1) Gil Blas de Santillana . — Reinvindicacion de la propiedad de esta obra usurpada por tm autor estrangero à la literatura pàtria, escrita por D. José-Maria Lago. Madrid, 1885, iii-16. On lit à la page 15 de cet opuscule : « M. Le Sage, au dire de certains publicistes digues de foi, ses compatriotes, avait plus de talent pour habiller et embellir les pensées des autres, que pour en trouver par lui-même d'originales ». Ou je me trompe fort, ou ces « publicistes dignes de foi » ne sont autres que les auteurs du Dictionnaire historique portatif de 1771, invoqués ici après Isla et dans les mêmes termes. Nous nous retrouvons donc en face de la fameuse piirase, d'où est venu tout le mal, et qui remonte, par l'intermédiaire d'Isla, à Chaudon, et peut-être à La Martinière. Il faut avouer que voilà, une phrase qui a fait bien du chemin.

(2) Historia de Gil Blas de Santillana, compuesta sobre la de las aven-

Voilà donc la question du Bachelier de Salavianque soulevée pour éclaircir la question de Gil Dlas : ce sont deux problèmes au lieu d'un; problèmes intéressants, à coup sur, et qui méritent d'occuper les curieux. Un érudit fort estimable, qui vient d'écrire l'histoire des Universités d'Espagne, a cru devoir consacrer un chapitre à l'analyse du liachelier de Salamanque, pour peindre l'état de l'enseignement privé et la situation des précepteurs en Espagne à la fin du dix-septième siècle. C'est peut-être faire à la nouvelle de Le Sage beaucoup d'honneur, mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de nous en plaindre. « Le liachelier de Salanianque^ dit col écrivain, est un des nombreux romans publiés en français par M. Le Sage, qui les prenait dans des livres et des drames espagnols, et même dans les manuscrits qu'il acquit durant .son sejour en Espagne. » Et l'on voit clairement que l'historien est dispose à compter Gil lUns parmi ces prises du pirate français, qui a pu, ajoute-t-il, exploiter les œuvres et les papiers de Vicente Espinel, ou peutêtre de Solis, ou d'autres encore. A propos du Bachelier de Salamanquet M. Vicente la Fuenle écrit, avec une sage réserve : a On a conjecturé que l'original do cette nouvelle est do 0. Antonio de Solis nmis il n'y a pas de preuves suffisantes (1). »

turoi (iel RacKtller de Satatnanca don (Jurruhin de la Honda, rrrif^innl df

U. Antomode S<iUt,fiutjtioidu en fran<;tp<ir M. 1^ Sayr y in '

noi fMir ri /'. hla. Barr.l.itif, ISH-', in-H'. — I'. :;<.s ; (l|>

iMjbrc tl oriKPii dr la hutori» do tid BUu... — I'. <'l : llulori* Ucl

inuiuKrilo Jo bolU. . ., etc.

(t) D. Vie. la Fueotc ; Hittona de la» Imvtrndadet en Btp., t. lU, cdp XXXI, p. IM.

Ainsi, les légendes qui flattent le patriotisme sont si tenaces, qu'elles hantent obstinément les meilleurs esprits.

Quant au public espagnol, il sait confusément qu'il y a là une question de propriété littéraire internationale, quelque chose comme une délimitation de frontières, dont le règlement définitif ne serait peut-être pas à son avantage, — et ce soupçon entretient nombre de gens dans un doute à demi volontaire.

Voilà pourquoi on parle encore parfois de la « restitution » faite par le P. de Isla, et pourquoi beaucoup d'Espagnols aiment à attribuer à sa traduction quelque chose de la valeur d'un texte original.

Quoi d'étonnant d'ailleurs, puisque même en France, au témoignage des érudits les plus compétents, « tout n'est point éclairci, et la question de Gil Blas, après tant d'encre dépensée, n'a pas encore dit son dernier mot (1) ? »

Réduit, comme il l'est aujourd'hui, à ses vraies données, le problème consiste à déterminer la trace de tous les emprunts faits par l'auteur de Gil Blas aux littératures étrangères.

En ce point, « il n'est pas d'auteur, dit Sainte-Beuve, qui en ait agi avec moins de cérémonie. Il justifie tout à fait la spirituelle définition que donnait un jour M. de Maurepas : « Un auteur est un homme qui prend dans )) les livres tout ce qui lui passe par la tète (2). »

(1) Alf. Morel-Fatio : Études sur l'Espagne. L'Espagne en France, p. 59.

(2) Cité par M. Briinetière : La question de Gil Blas.

ISLA ET LA QDESTION DE CIL BLAS — MORT D'iSLA 161

Dans ce sens, comme disaient les auteurs du fameux Dictionnaire histori(iue portatif ,k il avait peu d'invention », si l'on entend par invention l'art de fabriquer le cadre d'un épisode, la combinaison d'une intrigue, l'enchainement des situations d'un drame.

L'invention est cela, mais elle est autre chose encore, et dans un livre comme Gil Dlas, l'invention n'est pas tout.

On a donc pu énumérer, et l'on n'est sans doute pas au bout, tous les motifs sur lesquels Le Sage a travaillé. On en pourrait, ce me semble, distinguer trois sortes.

Il y a dabord les ei)isodes proprement dits, véritables nouvelles détachées ou drames en récit, tels que le Mariage de vengeance et l'histoire de don Pompeio de Castro. Le Sage, comme Cervantes, a pris la matière de ces agréables hors-d'œuvre un peu partout, dans Calderon, dans Moreto, dans Francisco de Hojas, dans Diego de Figueroa, voire chez un Italien, Ferrante Pallavicino, chez d'autres encore peut-être.

Il y a ensuite les événements de la vie vagabonde de Gil nias, ses aventures avec les brigands, les comédiens, les faux ermites et gens du même acabit. La source de toute cette première partie, c'est naturellement la riche galerie des romanspicaresryues. I*eut-ctre l'Espagne en comple-t-elle peu diinporlants qui n'aient été mis à contribution, et dont le meilleur ne soit venu se fondre dans l'unité de cette singulière épopée.

Pour habiller Gil Bios, Le Sage a taillé sans façon dans les sploudides gueuillos que traînaient depuis

plus de deux siècles, à travers la littérature castillane, tous les tunantes fameux, depuis Lazarille de Tormes jusqu'à Estevanillo Gonzalez et au delà.

Même au temps de Le Sage, il y avait en Espagne des picaros authentiques ailleurs que dans les livres. Si Gil Blas n'eût pas été achevé une dizaine d'années avant la publication des Mémoires de Terres (1743), qui peut affirmer que d'ingénieux critiques n''eussent pas découvert dans ceux-ci une des sources du roman français ? Sans parler de la jeunesse de Torres et de ses études à Salamanque, dont le récit rappelle plutôt le séjour du Buscon de Quevedo à l'Université d'Alcalâ, je me contente d'indiquer que Torres devient santero dans l'ermitage des collines de Mundin, en compagnie de l'ermite don Juan del Valle, puis maître de danse et médecin à Coïmbre, soldat, déserteur, torero ; poursuivi comme complice d'une tentative d'assassinat, il se réfugie pendant trois ans en France et en Portugal ; revenu à Madrid, il apprend la médecine en trente jours (il l'avait d^ailleurs exercée longtemps auparavant) ; il s'associe à un ecclésiastique contrebandier, qui finit par les galères ; mais, au moment où il va commencer ce nouveau métier, la comtesse de los Arcos le fait appeler pour débarrasser sa maison d'un esprit qui la hante. Cet exploit, accompli non sans peur, commence le relèvement de sa fortune. Il obtient au concours la chaire de mathématiques à l'Université de Salamanque, puis, après de nouvelles et invraisemblables aventures, il devient familier de la duchesse d'Albe, commensal et presque ami des grands d'Es-

pagne et des ministres. L'analogie frappante de cette histoire vraie avec les aventures de Gil Blas ne prouve-t-elle pas, entre autres choses, que Le Sage n'avait, pour ainsi dire, qu'à se baisser pour ramasser sur le sol d'Espagne les matériaux de son œuvre ?

Toutefois, parmi ces matériaux suspects, l'écrivain français du dix-huitième siècle devait choisir. Il fallait nettoyer ces héros de la rue, adoucir, par suite affadir un peu les modèles. Mais de tous ces linéaments épars Le Sage a composé une physionomie complète et vivante, qui résume les traits généraux de l'humanité. Gil Blas, ce n'est plus le gueux de Sèville ou de Salamanque, c'est l'homme même, non certes l'homme tel qu'il devrait être, non pas même l'homme tout entier, mais l'homme enfin tel qu'il est trop souvent, avec ses tendances honnêtes et ses faiblesses ; c'est aussi toute la société, «c depuis le bandit qui mendie son pain au bout d'une escopette jusqu'au courtisan » et au souverain (1).

Car il est un troisième ordre de iails, qui remplit surtout la seconde moitié de Gil lUas; la fortune du héros s'élève peu à peu, il devient le conlident de doux grands ministres.

Sans rien perdre de sa vérité générale, l'observation entre ici sur le terrain historique et politique : les figures du duc de Lcrme et du comte-duc se détachent dans le tableau de cette société brillante et corrompue dont les mœurs sont peut-être aussi bien celles do la

(I) Cb. Nodier : Prffaet à Git Blat.

Régence qui commence que celles de la cour d'Espagne sous la dynastie d'Autriche qui s'en va.

Si l'on tient absolument à ce que Le Sage ait employé, pour cette partie de son œuvre, des documents spéciaux (que sa connaissance de l'histoire et le commerce des gens instruits pouvait fort bien suppléer), il n'est point défendu de recourir à l'hypothèse de mémoires privés dont il aurait eu communication, et Ton en pourrait retrouver la trace incertaine dans la tradition dont le P. de Isla s'est fait l'écho peu convaincu.

Notre auteur (pour revenir à lui) sentit le besoin de se justifier d'avoir donné ses loisirs aune telle œuvre, peu convenable, disaient les critiques, à son âge et à sa profession. « Quant à l'âge, répond-il gaiement, la vieillesse, pour être sujette aux humeurs peccantes, n'est point brouillée avec la bonne humeur»; et si l'ouvrage semble frivole, c'est qu'un travail facile et agréable pouvait seul charmer ses infirmités et ses chagrins. Et puis, ajoute-t-il avec sa bonhomie habituelle, sous une apparence légère, Gil Blas est un roman « fort judicieux et fort instructif, dépeignant avec beaucoup de vivacité et de naturel les mœurs des hommes, et plein des réflexions les plus solides et les plus conformes à l'honnêteté naturelle et à la morale évangélique (1). ))

Il faut bien avouer que la morale évangélique n'a rien à voir aux exploits du compagnon de don Rafaël, pas plus qu'aux agissements du secrétaire du comteduc ; l'honnêteté naturelle y reçoit même plus d'un

(1) Aventuras de Gil Blas. Conversacion prelimioar.

ISLA ET LA QUESTION DE f.IL BLAS — MORT D'ISLA 165

accroc ; mais, nous le constaterons ailleurs, Isla excusait aisément, en faveur de l'intention honnête qu'il supposait volontiers chez tout écrivain, des œuvres passablement risquées. Le malheur de son Fray Gerundio, qui n'avait pas eu d'autre cause que cette erreur d'un bon naturel, n'avait pu, à ce qu'il semble, l'en guérir.

La Nouvelle Biographie générale avance sans preuves que le P. de Isla traduisit Gil Blas sur la traduction italienne ; tout contredit cette assertion : c'est de Madrid que vint à Isla, non seulement l'idée de traduire Gil lilas^ mais le livre lui-même ; en outre, il savait mieux le français que l'italien et n'allait pas s'amuser à calquer un calque. Voici probablement Torigine de cette err.'ur.

Il traduisit, il est vrai, de l'italien une suite do Gil blas, écrite par le chanoine bolonais Giulio Monti; et le titre même qu'il donna à cette traduction est des plus explicites :

« Addition aux aventures de Gil lilas ou histoire galante du jeune Sicilien, que l'on prétend traduite du français en italien, et qui a été transportée do cette dernière langue en espagnol par le même vieillard oisif qui a restitue les aventures françaises à leur naturelle langue castillane. »

Singulier rapprochement : Le Sage avait traduit en françiis la suite de Don Quichotte ; et Le Sage, avec tout son esprit, ne distinguait pas de l'original l'imitation d'Avellaneda (1); et par une ironie du sort,

(i) Emile Cbules : Ctrvajde$, la vu tl son tempt, p. 3lfl et iuIt.

voilà que le traducteur espagnol de Le Sage, homme d'esprit, lui aussi, trouve le médiocre ouvrage du chanoine italien « moins régulier sans doute et moins bien écrit que Gil Blas, mais non moins intéressant, et un peu plus sage et religieux dans ses réflexions (1). »

En résumé, notre écrivain a réellement soulevé et jeté dans le public, un peu après Voltaire, la question de Gil Blas ; mais il l'a fait en se jouant et sous la forme d'une charge sans prétention critique. Il n'en garde pas moins, avec le mérite d'une traduction dont la substance restera, l'honneur d'avoir provoqué, sur les origines d'un livre à la fois si espagnol et si français, des travaux profitables aux deux littératures.

Le pauvre gentilhomme aveugle, Casaus, dut rendre bien des actions de grâces au Jésuite exilé, mais celui-ci ne put jouir de son bienfait, ni de la vogue rapide de son livre, qui ne fut imprimé qu'après sa mort.

Dès 1779, les infirmités d'Isla avaient pris un caractère alarmant. Une paralysie progressive s'empara de son côté gauche. Bientôt, à ceux qui l'interrogeaient sur son état, il put répondre en se comparant à ces idoles dont parle le Psaume, qui ont des yeux et ne voient pas, des oreilles et n'entendent point, des pieds et ne peuvent marcher. Toutefois ces souffrances ne troublaient point sa vie régulière et studieuse encore. De six heures du matin à onze heures du soir, il priait, il lisait, il écrivait un peu : « rien autre chose au monde ne pouvait le distraire. » Chaque

(1) Lettre à.D. Lorenzo Casaus. Ed. Riv., lettre cixxvi.

semaine il allait passer une journée chez sa grande marquise Tauari, qui lui envoyait sa chaise à porteurs. Dans la ruine de ses sens, il n'avait rien perdu de la vigueur de son esprit, ni de la vivacité de ses sentiments.

Un épisode intime et jusqu'ici inconnu de la vie de sa sœur en est une preuve.

En 1779, Duna Maria Francisca, veuve depuis cinq ans, était âgée de quarante-quatre ans environ. Un capitaine a de noble maison, homme de talent, de jugement et accompli en toutes manières », lui demanda sa main. Isla, consulté, répondit par une longue lettre fort .soignée et pleine de franchise. L'âge de sa sœur, sa pauvreté, sa mauvaise santé; les inquiétudes, les tourments de l'absence qu'amène le métier des armes, il expose tout avec autant de ménagement que de vigueur, et se prononce énergicjuenifnt pour la négative :

« Par cela .sl'uI que vtni> \uu> .umtv. beaucoup, comme je le suppose, écrit-il naïvement, et que vous vous aimeriez tous les jours de plus eu plus, comme j'oserais dus à préseul le prophétiser, la vie ne serait pour vous qu'un tourment. Ce serait l'enfer de l'amour, plus terrible peut-être ciue celui de la haine et de l'aversion fl. »

Un mois plus i.nd. rivfii.nil sur cette alTaire, il ajoutait :

» J'ai répondu immédiatement à la Icllrc ou lu me parlais des démarches du capitaine llcrrera. J'ai

M) Lettre inédite il'ItU fc m MBur. 13 »«ptcinbre t779.

accommodé ma réponse du mieux que j'ai pu et que j'ai su, pour que la pilule ne lui fût pas trop amère. Si l'assaisonnement ne s'est pas trouvé à son goût et au tien, souviens-toi qu'un cuisinier presque octogénaire a le palais bien usé, et n'est point en âge d'apprendre les délicatesses de la novella cocina, (1). »

L'affaire n'alla pas plus loin, et la correspondance ne reparle plus du capitaine Herrera. La fin de cette même lettre est intéressante à un autre titre. Parmi les œuvres du curé de Fruime, ancien ami d'Isla et fort mauvais poète, on venait d'imprimer une lettre intime adressée jadis par notre écrivain à l'auteur (2).

«Je te serai reconnaissant, dit Isla à sa sœur, de me l'envoyer le plus tôt possible avec le nom des éditeurs, pour que je les remercie comme il faut. C'est beaucoup d'insolence que de rendre public un écrit privé et confidentiel, sans le consentement exprès de son auteur, et c'est un délit qu'on a vu parfois châtié de la peine capitale. Pour la satisfaction de celui-ci il ne coulera point de sang, mais il pourra couler beaucoup d'encre. »

(1) Lettre inédite, 30 octobre 1779.

(2) Dofia Maria-Francisca avait écrit elle-même la Vie du curé de Fruime, D. Diego Autonio de Cernadas y Castro. Cette notice fut imprimée en tête des œuvres du curé-poète. — Isla félicite sa sœur de cet opuscule, que je n'ai pas vu. Il y eut en Espagne, au dix-huitième siècle, deux curés de Fruime, connus tous les deux sous ce nom comme poètes. M. Cueto les mentionne dans son tableau de la poésie lyrique espagnole à cette époque . B. A E., t. LXI. — La lettre dont il est question ici, « sobre el tratamiento del Fray », a été insérée dans le Rebusco de las obras del P. Isla, t. [, p. 22a. Le curé Cernadas a écrit une apologie de Fray Gerundio, qui se trouve dans les œuvres d'Isla, B. A.E., t. XV, p. 271.

On voit que le vieil athlète avait l'humeur passablement jeune encore et batailleuse.

En octobre 1781, il lui vint entre les mains un volume du Journal de littérature, rédigé à Vienne par l'érudit Christophe de Murr. Un correspondant espagnol avait envoyé à cet écrivain, sur les œuvres du P. de Isla, des renseignements inexacts et malveillants. Pour les corriger, notre auteur adressa au journaliste allemand une longue lettre pleine de précieux détails.

Christophe de Murr accueillit avec une loyauté empressée les rectifications du P. de Isla; il lui écrivit pour lui témoigner la plus haute estime de sa personne et un vif désir de correspondre avec lui. Mais cette réponse arriva trop tard à Bologne : Isla venait do mourir. La dernière heure ne lui enleva point l'usage de sa raison. « Sa force dame et sa religion s'unirent en cet instant, dit le P. Tolrâ, plus étroitement que jamais. Il reçut tous les sacrements de l'Église avec tant de paix et de Iraïujuillité, avec une dévotion si suave et si sensible, qu'il inspira une très tendre piété à tous les assistants, et c'est en priant qu'il rendit son àmo à son Créateur, le 2 novembre 1781, entre trois et quatre heures du matin, à l'Age de soixante et dix-huit ans, six mois et iiuit juurs. »

Un grand nonibro d'amis et d admirateurs du défunt eusacul désire pour lui de sulennellos obsèques, rehaussées par des cérémonies littéraires : la célébrité du P. de Isla leur semblait mériter cet honneur. Plusieurs grands seigneurs italiens, en venant exprimer

aux anciens Jésuites espagnols leur condoléance, manifestaient le même souhait. Mais il ne leur vint point en pensée d'aider à le réaliser.

Aussi, conclut le naïf biographe, les confrères du défunt durent suppléer par la plume au déficit de la bourse.

C'est une allusion à une épitaphe latine qui fut, selon toute apparence, l'œuvre du P. José Petisco, ancien et intime ami d'Isla (1). Cette pièce résumait, en bon latin et non sans éloquence, les traits précis du talent et du caractère de l'écrivain.

Les gazettes d'Italie répandirent la nouvelle de cette mort, avec l'éloge d'Isla.

Un de ces articles l'appelle « l'un des plus parfaits et des plus rares écrivains qu'ait eus l'Espagne. La finesse délicate des pensées, l'urbanité, l'élégance et le piquant du style, la pureté de la langue forment le caractère constant de ses écrits nombreux et variés ; ceux-ci font l'éloge de l'écrivain, mais il reste à faire celui de l'homme ; — qui n'a pas connu le cœur d'Isla n'a pas connu le meilleur de ses dons. »

Christophe de Murr développa, dans un long article de son journal littéraire, un éloge semblable (2).

La mort d'Isla éveillait en même temps d'autres sollicitudes. Le P. Hervâs raconte qu'aussitôt après cette mort, la comtesse Tedeschi donna ostensiblement à

(1) Nous avons les épitaphcs que le P. Petisco composa, à Bologne, pour le célèbre missionnaire Pedro de Calataj'ud et pour le P. Francisco-Javier Idiaquez. (Voir Vida del P. Pedro de Calatayud, por el F, Cecilio Gomez Rodeles, in-S», 1882.)

(2) Christophe von Murr : Journal, tome XI, g 3, p. 235.

ses serviteurs certains manuscrits pour les brûler dans la cour intérieure de son palais. Deux mois après, le sieur de Laforcada, commissaire du gouvernement espagnol à liologue et intendant des ex-Jésuites, se présenta à la comtesse et réclama, au nom de sa cour, les papiers du défunt.

La comtesse répondit que ces papiers avaient été brûlés et produisit le témoignage de ses serviteurs.

Dans Bologne, ajoute Hervâs, on crut et on dit publiquement que la comtesse avait caché les manuscrits d'Isla, et que, pour les soustraire à l'inquisition du dit sieur Laforcada, elle avait fait brûler à leur place des papiers inutiles (T.

J'ai vainement essayéde retrouver à Bologne la trace de ces manuscrits. Le palais Tedescbi a changé de maîtres, et les archives de la famille semblent n'avoir point garde le souvenir de son hôte illustre. On n'y rencontre pas non plus le buste que la comtesse, au dire de Tolrâ, fit exécuter da^irès l'empreinte moulée du visage d'Isla.

Les diverses éditions des œuvres d'Isla contiennent plusieurs portraits de leur auteur, assez ditlerents entre eux ; l'année m»*me de sa mort, un de ses admirateurs. D. Miguel de Lorenzana, voulut le faire peindre et le vieil écrivain se prêta en riant à celte envie. « Ce que mon portrait a de meilleur, écrivait-il, est de no me ressembler en rien ; ni vivant ni en peinture je ne fais un bon original, < t les copies en seront d'autant moins mauvaises qu'elles seront moins exactes. ■

(1} llervàt : BthUoUca jeruUtco^rpaAoUi, m». T<imo I, fui. U.

Dans aucune des médiocres gravures que j'ai rencontrées, on ne retrouve l'extraordinaire vivacilé de son regard à laquelle il fait lui-même allusion, et que ne pouvaient oublier, parait-il, ceux qui l'avaient vu une fois. Son front haut, vaste et proéminent, est bien espagnol ; les yeux, très grands, éclairent largement une physionomie assez peu régulière, mais ouverte, énergique et bienveillante ; la bouche est petite et malicieuse. Selon Tolrâ, son teint était fortement coloré; Bataille, sur la petitesse de laquelle il plaisantait fréquemment, était bien prise, et acquit, vers la fin de sa vie, un certain embonpoint.

ce C'est donc là-bas, écrit M. Monlau, loin de sa patrie, au pied de l'Apennin, que reposent les cendres de notre sympathique écrivain. Bologne est belle, son sol privilégié, sa campagne délicieuse et parfumée, son histoire illustre, et nous nous prendrions presque à bénir la fortune de ce qu'au moins l'exilé dort près des galeries où brille l'œuvre maîtresse de Raphaël, dans les murs qui virent naitre les Carraches, le Guide et le Dominiquin, Benoît XIV et Galvani. Et pourtant nous regrettons la distance qui nous sépare des restes inanimés de l'aimable auteur (1). »

L'historien termine cette page émue en souhaitant de voir les cendres d'Isla occuper au sein de sa patrie la place qui leur est due.

Ce vœu semble aujourd'hui impossible à réaliser. — A Bologne, dans l'église de Sanla-Maria de la Muratele, où fut enseveli le P. de Isla, on cherche en vain sa

(1)B. A. E.,t. XV, p. xxm.

pierre sépulcrale. Les registres mortuaires de la paroisse portent, il est vrai, son nom avec des mentions dignes de remarque, mais ils indiquent seulement qu'il fut déposé dans la sépulture des prêtres (1). Ce lieu est inconnu; la tombe du modeste écrivain s'est dérobée aux hommages de ses rares admirateurs. C'est dans ses œuvres et dans les exemples de sa vie qu'il faut chercher tout ce qui reste sur la terre de José Francisco de Isla.

(l) Je dois CCS renseignements et l'extrait suivant des registres mortuairei; do Santa-Maria de la Muratele, aux recherches et à la coiuplai.oance du R. P. Biolchini, S. J., de Bologne. Je suis heureux de lui en témoigner ici ma gratitude.

■ Die sccuuda uovembris, Keverondus Dominus P.Joseph I<la, sacerdos his/iaUnsis {sic : E t-cc pour hispantts?) Sociclatis olim Jésus {sic) vir doctrina, pmbitate ac pietate insignis, omnibus Dei dono munitus sacramentis, otidormivit in Domino, actatis suac annorum octoginta, via vuigo Saragozza, in domo Todeschi, eiusquc corpus sepultum fuit in sepulcro sacetdolum. «(Registres paroissiaux de Sauta-Maria de la Muratele, — décès, — année 1781.)

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