DEUXIÈME PARTIE
FRAY GERUNDIO DE CAMPAZAS
COLP-DiJtlL SLH L IIISTOIIŒ DK LA CIIAIKE ESPAGNOLE AVANT vnw (;i:ilL'NI)IO
l'.luvrcli? (le la chaire e<p.i;,'iioIe : explication de ce fait. — Oncvarra, pr<Jicateur ilc Charlc:(-Qiiiut. — Luui:) de Grcuade, ses sermons et
SI ili'tijric(ii 1 .siasliqui', — Influenre du C4»n«-ile de Trente. —
liilliHiKi- iIiIk iiii.' : l«8 prédicateurs .trcrnti.tti. — Coneeptisnie et culliAUje :G>jugura, (^uevedu, Oracian. — Le culti'^me dans la cliairc : Paravicino. — Vieira. — Décadence continue pendant le dix-septièmo siècle.
La paiivrolc* de la chaire espagnole est, à première vue, un fait élran^e. La terre classique do la théologie et des moines, la patrie de Dominiiiuc de Gu/man et d'Ignace do Loyola, semble n'avoir pas un nom à inscrire sur la liste des grands orateurs chrétiens.
En parcourant l'imporlanto bibliotlicfjuedes auteurs espagnols, éditée par Uivadcncira, ot qui embrasse bien autre chose que des œuvres do premier et mémo do second ordre, on n'y trouve, en fait d'éloquence sacrée, que treize sermons do Louis de (irenado, lesquels no sont nullement des sermons, mais, l'auteur le dit lui-
ilH CHAPITRE X
même, de pieuses lectures sur l'évangile, privées à dessein de l'unité et de la vie oratoires (1).
Les grands écrivains mystiques et ascétiques abondent, les prédicateurs sont ignorés, et méritent de l'être. L'étonnement que cause ce fait diminue si l'on songe que cette apparente indigence n'est point le partage exclusif de l'Espagne. Regardons hors de chez nous et cherchons en ce genre des modèles. Nommons Ségneri en Italie, Vieira en Portugal, — véritables maîtres, bien qu'incomplets ou même dangereux, — et tout est dit. C'est que, pour franchir les limites de son siècle, et surtout de son pays, un sermonnaire doit mériter cette gloire au moins deux fois. Quand il s'agit de théâtre, ou de roman, ou de poésie, la curiosité fait aborder bien autre chose que des chefs-d'œuvre, mais qui se condamne à lire des sermons médiocres?
La France a le singulier honneur d'avoir produit en ce genre des modèles que tous reconnaissent et envient. L'a-t-on assez remarqué ? Aux yeux des étrangers (je me place exclusivement à ce point de vue), c'est dans la chaire qu'est notre titre historique de gloire littéraire le mieux compris peut-être et le moins contesté (2). Notre tragédie est discutée : notre poésie
(1) Obras del V. P. M. Fr. L. de Graaada. Madrid, Imprenta de la Real Cotnpaûia, MDCCG. Tomo VI, p. l. Al christiano lector. (Estos sermones) « no todas las veces llevau theuias ni prosiguen uua misiua materia; siuo que van apuntadas algunas cosas espirituales y devùlas en las quales puedan los oyentes ocupar su pensaniicnto.»
(2; Citte idée a été exposée avec autorité par Mo'' Freppel : Discours sur l'histoire de l'éloquence sacrée, prononcé à la Sorbonne. Œuvres oratoires, t. I, p. 396. Cf. Œuvres polémiques, 3» série, p. 379. L'éminent auteur invoque en faveur de sa thèse le témoignage de l'abbé Bautain.
lyrique, — la vraie, — est encore bien contemporaine pour être dèfinitiveraeiit entrée dans le domaine de l'histoire universelle des lettres. Mettons à part les genres où dominent le bon sens spirituel et la grâce légère, lettre, fable, comédie : Molière, Lafontaine, Sévigné. Qui goûtera pleinement cet arôme, à moins d'être né Gaulois?
Restent, avecquehiues moralistes, la plupart encore assez peu accessibles aux étrangers, nos sermonnaires. Là, deux ou trois de nos grands maîtres, et c'est beaucoup, sont admirés, traduits, acceptés de tous. En Italie comme en Allemagne, en Espagne comme en Angleterre, les criliques sincères n'ont qu'une voix.
Faut-il justifier ce privilège ? « L'éloquence do la chaire, dit La Bruyère, est cachée, connue de peu de [•ersonnes, et d'une difflcile exécution : quel art en ce genre pour plaire en persuadant ! (1) » Kien n'est plus vrai, l'our redire avec nouveaulr, mais sans innover dans le dogme, avec éclat et en mémo temps avec solidité et justesse, les plus vieilles et les plus universelles vérités; pour être (et ce mot bien com* pris est le véritable éloge de Bossuet) un « sublime diseur de lieux communs », il faut, plus encore qu'en tout autre raélier littéraire, — outre l'élan vigoureux de l'imagination et de la pcnsi'e, et le souille pénétrant do l'eiuotion, — la haute maitrisu de lu raison et du goût, le tempérament dont sont doués au suprême degré nos grands orateurs du dix-sepliétne siècle. C'est encore ce qu'entend La Bruyère : « Lo
;i) L.1 Brujèrc. /v /a Chairr.
prédicateur n'a besoin que d'une noble simplicité, mais il faut l'atteindre ; talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes : ce qu'ils ont de génie, d'imagination, d'érudition et de mémoire ne leur sert souvent qu'à s'en éloigner (1). »
C'est l'histoire exacte de la plupart des prédicateurs espagnols, entre bien d'autres : leur érudition théologique les jette dans un fatras de questions impertinentes et d'arguments subtils; leur imagination enfle la métaphore jusqu'à l'emphase et au galimatias; leur envie d'être clairs et populaires les fart verser dans la grossièreté et le burlesque ; ils se perdent par leurs meilleures qualités.
D'ailleurs, l'explication complète de ces faits est réservée à l'histoire de la chaire espagnole, et cette histoire est tout entière à écrire : elle attend des travaux comme la Chaire française au treizième siècle, les études de M. Gandar sur Bossuet ou la belle thèse de M. Fougère sur Bourdaloue.
Mais l'examen de Fray Gerundio est un chapitre intéressant et considérable de cetle histoire, car la prédication d'alors est le résultat de deux siècles de décadence; et l'on ne comprendrait rien au roman d'Isla, si l'on ne remontait aux causes des abus qu'il poursuit.
Au moyen âge, les conditions de la prédication sont communes à toute l'Europe romane. Paris, Bologne et Salamanque, ces trois chefs-lieux de l'enseignement universel, distribuent la même doctrine, expliquent les
(1) La Bruyère, /. U
LA CHAIRE ESPAGNOLE AVAM FRAV CERl>D10 <8l
mêmes livres, forment souvent l'une après l'autre les mêmes disciples. L'Italie, la France, l'Espagne, échangent leurs prédicateurs comme leurs docteurs.
Ce sont des Bénédictins français qui, au douzième siècle, enflamment à la croisade domestique Alphonse VI et ses barons et fondent les sièges èpiscopaux de Tolède et de Valence. La France est, aussi bien que TEspagne, le berceau de l'Ordre de saint Dominique, et c'est de Toulouse que se répandent à travers le monde les blanches légions des Frères Prêcheurs.
Au quatorzième siècle, Vincent Ferrier, le miraculeux missionnaire, quitte l'Aragon et va porter par toute l'Europe sa parole enflammée : l'Espagne, l'Italie, la France, la lirelagne, l'Anglelerrc même entendent son doux accent valencien ; et la rédaction latine de ses sermons est taillée sur le patron alors universellement usité.
Les manuels, les recueils d'homolies et de lieux communs, si répandus en France, inondent l'Espagne : le Dormi seciire, le Parahts, VEva(jatoriuin, le Vade-mecum, le Mamotrectua (1), les ouvrages do Barilete, do Sanctius Porta, de l*ierre aux Bœufs et vingt autres, que Rabelais énunière comiquemenl (2), .sont cités tout au long, à la même époque, par Fray Juan do Segovia, j)redicateur général des Dominicains en EspaL'ne. Il sliinalo commo postos pul>liiiiirs. qui
(1; L<' lliilll 'IP I '• 11' rill' r liTiirii.l Ji.l'"-"' il.iri< Il 1111.11' <— |''i|{UOl0,
où ttamotrrto iitgniflo uu r^pcrlotrc. — Cf. <lu Cangp, <Uo<$ir, mf. latin., Prarfalio. •
(S) HibelAlt, I. 3*
corrompent depuis longtemps la prédication, ces recueils dont le titre seul devrait les faire proscrire (1).
Au quinzième siècle, les prédicateurs de l'Espagne étaient donc des Maillard, des Menot et des Barletta inconnus ; la preuve en est que nous retrouverons dans les Gerundios les héritiers directs du moyen âge vieillissant. Dans la prédication comme dans tout ce qui tient aux mœurs populaires, le moyen âge se prolongea longtemps en Espagne ; et le sermon castillan de 1750 nous offrira, comme le sermon français de 1500, l'argumentation scolastique, l'érudition à la fois naïve et pédante, la libre grossièreté des plaisanteries et des peintures morales.
Cependant une période nouvelle commence avec le régne de Charles-Quint. Le premier sermonnaire connu est le représentant attitré du goût et de l'esprit de son temps. Fray Antonio de Guevarra, élevé à la cour de Ferdinand et d'Isabelle, fut le chroniqueur et le prédicateur de Charles-Quint, l'auteur de la célèbre Horloge des princes, des Épîtres d'or et autres ouvrages qui étaient immédiatement traduits en plusieurs langues. Sa rhétorique alambiquée et surchargée d'ornements aura peu à faire pour devenir le gongorisme ; mais le ton soutenu, la noblesse des pensées, et souvent d'énergiques beautés, des hardiesses heureuses présagent l'avènement des grands prosateurs (2).
(1) Fr. Joannes Segoviensis, de Praedicatione evangelica. lib. 11, cap. XXXV. Brixiae, 1586.
(2) On peut citer avec éloge son sermon de las alef/rias, digue et éloquente exhortation adressée à Çharles-Quiut après la bataille de Pavie, pour l'engager à la clémence envers son auguste prisonnier.
C'est pur hasard, d'ailleurs, que nous possédions de Ouevarra quelques sermons ; et nous ne les devons qu'à la vanité de l'auteur, qui, pour les publier, les glissa dans un recueil de pièces solennelles intitulées, jtar un double mensonge, Lettres familières. Il faut noter en effet, — et ce point est capital, — qu'en Espagne l'habitude d'écrire les sermons en latin resta universelle, longtemps après que la langue adulte et mûrie et la littérature florissante eussent pu donner à la chaire des chefs-d'œuvre. L'usage s'introduisit à grand'peine de traiter en langue vulgaire des sujets sérieux et religieux; on y voyait une sorte de profanation.
Le sermon n'était, à tout prendre, qu'un commentaire de l'Écriture Sainte ; or, en plein siècle de la Réforme, l'Inquisition se montrait à bon droit chatouilleuse sur ce chapitre, et ses scrupules n'étaient pas pour encourager les prédicateurs à publier leurs discours.
Cependant l'Espagne voyait surgir dans son sein, à côté des poètes, des romanciers, des historiens et des peintres, les maîtres de la prose philosophique et religieuse.
C'est Jean d'Avila, l apôtre do l'Andalousie, dans les écrits duquel a passé le feu de son àmo ; c'est Louis do Léon, avec ses \oms du Christ et sa l*arfaito épousa ; c'est Louis de Grenade, d'jul la Guida des pé-
CJ. Ferrer cIpI Kio : Hi<t. <lr Cdrloi lerrrr», t. I, p. 62; ri il' Imim|iio : lluloire rominvff ilr$ littfraturei rtitOt/noU tt frai T il. p. 3)10.
cheurs paraît en 1556 ; c'est Malon de Chaide et sa Conversion de la Madeleine ; ce senties traités mystiques de sainte Térèse el de saint Jean de la Croix ; ce sont vingt chefs-d'œuvre qui naissent à la fois et qui en provoqueront d'autres. Là, malgré les germes visibles des défauts de l'époque suivante, brille la flamme de la vraie éloquence, et l'Espagne peut se consoler de n'avoir pas d'autres orateurs.
Mais les traités de Jean d'Avila, de Louis de Léon et de Grenade soulevaient mainte opposition ; et dans la préface de la Madeleine, publiée -en 1592, Fray Malon de Chaide nous apprend les luttes qu'il dut soutenir contre les préjugés du goût public, qui ne pouvait s'habituer même aux chefs-d'œuvre de prose religieuse écrits en castillan. D'ailleurs, voici le fait le plus caractéristique. Quand Louis de Grenade se résolut, pour l'avantage et l'instruction des prédicateurs, à publier ses discours, au lieu de les laisser dans cette admirable langue de la Guide des pécheurs et du Symbole de la Foi^ dans laquelle pourtant il les avait prêches, il employa dix longues années à les traduire en un latin, excellent sans doute dans son genre, mais qui leur enlève en partie leur mérite original, et l'efficacité qu'il en attendait.
Aussi, arrivé au bout de ce long travail, après avoir écrit cinq gros volumes, il se demande avec amertume de quoi lui serviront ses veilles : « Cui laboro et fraudo animam meani bonis ? » Il avoue que ce qui manque aux prédicateurs de son temps, c'est bien moins la matière et le fonds, que la forme et l'art de bien dire
a ijui (louue la vie aux choses comme l'àme aux corps. » J) Il semble regretter de n'avoir pas publié, au lieu d'un nouveau recueil de canevas comme tout le monde en faisait, un modèle comme Grenade seul était capable d'en faire ; et c'est pour compenser en partie celte faute qu'il écrit sa Rhétorique ecclésias' tique. Hélas ! ce n'étaient pas les rhétoriques qui manquaient ! Celle-ci pourtant est un oxcelleiil ouvrage, et la plus remarquable assurément des nombreuses théories oratoires qui, à cette époque, en Italie comme en Espagne, sous l'influence réformatrice du concile de Trente, multipliaient les conseils aux prédicateurs.
C'était une idée féconde de rendre chrétienne la rhétorique, d'emprunter aux vieux théoriciens de la parole leurs observations justes et fines, de les compléter par des conseils spéciaux destinés à l'orateur sacre, par des exemples tirés de la Bible et des Saints Féres.
Des vues larges el neuves, un sens littéraire élevé et délicat, un style d'écrivain et do critique qui nous a remis en mémoire le remarquable latin de Bossuel dans sa belle Préface sur les Psaumes, tels sont les mérites de ce livre, que saint Fran(;ois de Sales conseillait à un ecclésiastique avec les autres écrits do l'auteur : « Ayez, je vous prie, Grenade tout entier, el que ce soit votre second Bréviaire. Le cardinal Borro-
(I) H. P. LudovKi tiraiiatriini» IlbeturicAc • "'. 'ivo Je
raiione coDciooAodi libn VI. Pari«i> , >'>>> i '■<>!. i iw.m-s-.
PranftUo.
mée n'avait point d'autre théologie pour prêcher que celle-là, et néanmoins il prêchait très hien(l). )>
Mais le livre de Grenade n'était pas une tentative isolée. A lui seul, Nicolas Antonio signale à cette époque plus de trente-sept auteurs espagnols qui traitent de l'éloquence de la chaire, et parmi lesquels se trouvent des écrivains et des humanistes célèbres, comme Arias Montano, Francisco de Rioja, Alfonso Garcia Matamoros, Sempere et Jimenez Paton ; et de savants religieux comme Alfonso de Horosco, Diego Ferez de Valdivia, Juan de Segovia, et saint François de Borgia (2j.
Pourquoi cet important mouvement s'est-il arrêté, sans produire en Espagne et en Italie une génération d'orateurs chrétiens comme ceux de notre grand siècle? On peut trouver à cette question d'ingénieuses réponses (3); mais il ne faudrait pas négliger ce fait capital et fort simple, que le dix-septième siècle fut pour l'Espagne, comme pour l'Italie, une période de décadence universelle et rapide. Si l'impulsion dont nous parlons, au lieu d'atteindre la littérature espagnole et surtout la prose, à Tapogée de son âge d'or,
(1) Saint François de Sales, Lettres. Livre I, lettre 39.
(2) Nicolas Antonio : Bibliotkcca Nova. — Cf. Mencudez Pelayo: Wea* estéticas, tome II, p. 295.
(^3) Telles sont les vues que développe M. Dejob dans sou livre intitulé : De l'influence du concile de Trente sur la littérature des peuples chrétiens. — Le chapitre qui concerne lu prédication est fait d'aperçus intéressants, mais dont quelques-uns m'ont paru plus brillants que solides. L'auteur s'occupe surtout de l'Italie, et ne nomme l'Espagne que pour mémoire. 11 traite Ségneri avec un dédain, à mon avis, peu mérité en refusant entièrement à l'orateur italien « l'ordonnance habile et forte du discours » et l'art de scruter les replis cachés du cœur humain [op. l. p. 137.)
LA CHAIRE ESPAGNOLE AVANT Hl.VY GERUNDIO \S1
c'est-à-dire non loin du déclin, et déjà rebelle aux influences réformatrices, l'eût rencontrée un siècle plus tôt, on pourrait s'étonner avec plus de raison qu'elle n'eût pas suscité un Bossuet ou un Bourdaloue.
Ce que produisit, pour le bien de la chaire espagnole, le mouvement de réforme contemporain du concile de Trente, c'est d'abord le rajeunissement de l'esprit chrétien et religieux, qui retrempa l'éloquence sacrée à ses sources mêmes, la ferveur, le zèle, la charité. Sainte Térèse et saint Jean de la Croix font refleurir le Carmel ; Ignace de Loyola fonde sa compagnie militante ; une école de prédicateurs missionnaires se forme, et se recrute dans tous les ordres du clergé. La parole ardente de Jean d'Avihi régénère tout le midi de l'Espagne.
Ihi grand et saint prélat, ù la fois le François de Sales et le Vincent de Paul de l'époque, Thomas de Villeneuve, fait aux pauvres l'aumône de sa dcrnièro obole et du lit sur lecjuel il meurt, après leur avoir prodigué l'aumône de la parole de I)iou. Ses sermons, à travers la sochc enveloppe de leur latin scolastique, laissent deviner quelque (îhosc de son àme d'apôlro. Louis do (Irenade aussi i)rêchail, et faisait plus de bien, au témoignage du pape Cirégoire XIII, que s'il eût rendu la vue aux aveugles et ressuscité les morts. Un pareil élan s'<"tait communiqué aux sciences théologi(jues. Miso en face dennemis terribles et imprévus, la théulugio scolasliquo eut alors un vigoureux et universel renouveau, comparable aux plus beaux temps do son hisluiro.
Commencée en Espagne par François de Victoria et Melchior Cano, continuée par Dominique Soto, Tolet et Maldonat, par Pierre de Fonseca et son disciple Molina, cette renaissance trouva sa plus brillante expression dans François Suarez, le Doctor eximius, dont l'œuvre n'est pas seulement, selon le mot de Bossuet, un merveilleux résumé de toute l'École, mais une adaptation très personnelle et souvent très hardie des théories scolastiques aux besoins des temps modernes. L'influence de Suarez en Espagne fut immense. Au cours du dix-septième siècle, des chaires de philosophie et de théologie suarésiennes, fondées sous ce titre par les rois, les princes, les évêques, se dressèrent dans les grandes universités en face des chaires thomistes ou sco listes, et prolongèrent longtemps encore, malgré la décadence générale, l'éclat et la valeur de l'enseignement théologique (1).
Cette force de doctrine profita sans doute à la prédication ; mais le danger n'était pas loin. Il fallait craindre que les discussions d'école, fécondes pour la spéculation, ne dégénérassent en querelles que l'esprit de corps envenimerait.
La gloire du métier de professeur devait tendre à jeter une sorte de discrédit sur le ministère moins éclatant de la parole sacrée, à introduire ou à perpétuer dans la chaire une méthode opposée à son esprit, à faire néghger l'âme même de l'éloquence chrétienne, l'observation morale et l'exhortation solide à la vertu.
(1) Cf. lion Vie. la Fuente, Ilistoria de las Universidades en Espaûa tome III, cap. xxvti.
Les esprits, aiguisés à l'excès par l'habitaJe du syllogisme et de l'a-priori, risquaient de faire passer une subtilité funeste dans le domaine des lettres, dans la prose et la poésie nationales, menacées déjà par ailleurs d'une invasion de mauvais goût.
C'est ce qui arriva. Dés 1575, dans sa Rhétorique ecclésiastique, Louis de (Grenade, expliquant ladélicate théorie des sens figurés do l'Ecriture : « Prenons garde, dit-il; que ces traits parsèment le discours, mais ne l'encombrent pas, sans quoi ils feront naître lobscuritô ; et, au lieu d'une allégorie, ce sera une énigme (ij. »
Ces conseils étaient déjà tardifs. A celte date, Alonso de Ledesma, le prétendu fondateur du concep/isT7ie, avait vingt-trois ans ; Antonio Perez allait écrire ses lettres ; (J6ngora grandissait ; l'influence italienne, toujours puissante en Espagne, était désastreuse. Ce dernier point demanderait à lui seul un long développement. Les deux péninsules se sont renvoyé mutuellement l'accusation d'avoir importé l'une chez l'autre le mauvais goût littéraire. Cirand débat, qui a fait couler des flots d'encre et qui dure toujours. Les critiques italiens eux-mêmes se partagent (2). Le vrai moyen d'élucider la question serait-il, comme le disait l'un d'eux, « l'étude patiente et complète de toutes les pi»>ce3 du procès, de toutes les œuvres con-
(1) Lu<l. (iraiiatrii !.. ,p. i, p. 2'Jt.
(2) Voir iLiiK 1.1 N «'1 iniiilo di
•l"rii II llitit I X • ' ivi.ln», p|
• l.in» !•• hiinfuiid /<• , . ir A<lolfo Uorgugiiooi.
temporaines qu'ont produites les deux pays dans tous les genres, du milieu du quinzième siècle au milieu du seizième, de manière à voir si certains concetti ou antithèses remarquables ont émigré d'une littérature dans l'autre ? » Ce travail fort coûteux ne risquerait-il pas de laisser la question en l'état?
Mais pour rester dans le domaine de Téloquence chrétienne, à l'époque où fleurissait en Espagne la pure et noble prose des Avila et des Grenade, toute une pléiade de prédicateurs italiens donnaient en plein dans cette maladie qui devait s'appeler le secentismo.
Tiraboschi et le cardinal Frédéric Borromée reconnaissent pour les premiers corrupteurs du goût Cornelio Musso, le plus célèbre des orateurs d'alors, qui corrigea quelque chose des spéculations scolastiques et de la vulgarité burlesque du moyen âge, mais qui inaugura l'abus de l'Écriture, les pointes et les grands mots (1511-1575) (1); plus encore ce Panigarola, qui malgré son talent et ses utiles traités oratoires, fonda une école dont les caractères seront précisément ceux des Gerundios espagnols. L'entassement des métaphores et des allégories, les antithèses affectées, le vide des choses mal dissimulé par une érudition ridicule, la manie de commencer le discours par un paradoxe bien étrange, destiné à éblouir les esprits : tels sont les traits de ces sermonnaires qui précèdent de longtemps Gôngora et Paravicino. Or, leurs ouvrages et la multi-
(1) Tiraboschi, vol. XIII, p. 2343 et suiv. — Cardinal Frédéric Borromée : De sacris sui temporis oratoribus.
tude des pensieri el concetti predicabili étaient lus, traduits, admirés en Espagne 1 .
C'est donc sous l'influence de causes multiples, soit domestiques, soit étrangères, que se développa cette tendance à une subtilité prétentieuse et emphatique qui devint bientôt une terrible contagion.
Après tout, la cause qui résume toutes les autres, c'est cet énervement fatal d'une nation qui s'affaisse comme un vieillard, et chez qui baissent à la fois toutes les manifestations de la vie : population, richesse, industrie, pensée, poésie : phénomène dont l'Espagne du dix-septième siècle est un efi'rayant exemple, et au fond duquel il reste toujours, comme dans le dépérissement d'un organi^5mo vivant, une part de mystère.
Dès la mort de Philippe II 1598, on put constater la pente funeste de l'éloquence sacrée. Le recueil des oraisons funèbres de ce prince est plein de contrastes et nous montre, « auprès de dignes représentants de l'école de Louis de Grenade, des ancèlros authentiques de Fray Gerundio (2). »
C'est on IGOO que parut le premier ouvrage d'Alonso de Ledesma, qu'on a appelé, fort improprement d'ailleurs, le père du conceptisme. — Ses Conceptos espi' ritunlea, ses Juegos de .Voc/te liaena et son Monstriio imatjinado sont trois étapes sur le chemin de l'absurde. Poètes et prédicateurs s'y jetèrent en foule à sa suite : les Gerundios du dix-huitième siècle
(t) André», />! ogm Utteratura, tninc III, p. 208.
(t) Ferrer del Rio, bucuno académtco, \9 oi«i 1833, p. tO.
n'iront guère plus loin dans la méthode des allégories extravagantes.
Peu après, Gôngora, mal satisfait de la réputation de poète que lui avaient value des œuvres exquises, rompait soudain en visière à la langue nalionale et au bon sens, et créait de toutes pièces un idiome nouveau. Des mots éclatants et barbares, forgés du latin et du grec, des constructions et des inversions violentes, un entassement prodigieux de métaphores et de couleurs incohérentes, tels furent les caractères du style gongorien, dont les adeptes s'attribuèrent le titre d'élégants ou cultos.
Pour les bien distinguer (car mon sujet m'oblige à cette subtile précision) de l'éco'e antérieure des conceptistes, à la tête desquels se plaça bientôt Quevedo, je ne puis mieux faire que d'emprunter une page à un critique autorisé :
« On confond généralement, dit M. MenendezPelayo, deux vices littéraires distincts et même opposés : le vice -de la forme et le vice du contenu, celui qui naît de l'exubérance des éléments descriptifs et musicaux, qui se complaît dans le luxe et la pompe de la diction, et celui qui vit et prospère à l'ombre des subtilités scolastiques et des raffinements d'esprit ; qui aiguise les pensées au point de les faire disparaître, et qui cherche des relations factices et arbitraires entre les objets et entre les idées. Rien de plus opposé que l'école de Gongora et l'école de Quevedo : le cultisme et le conceptisme. Gôngora, très pauvre d'idées et très riche d'images, cherche le triomphe dans les éléments
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les plus extérieurs de la forme poétique... Quevedo n'écrit point pour le seul plaisir de charmer la vue par l'ayréable mélange du blanc et du rouge ; accoutumé à jouer avec les idées, il en fait entre ses mains un instrument docile, et il se perd par la profondeur (ajoutons : par la finesse ., comme les autres par le brillant (Ij. »
Maigre la vérité de cette analyse, et la lumière (ju'elle jette sur les querelles littéraires du dix-septième siècle en Espagne, on ne saurait méconnaître qu'entre le vice du fond et celui de la forme, entre le cullisme et le concoplisme, l'alliance était aisée, et pour ainsi dire fatale. La pensée et l'expression sont trop liées l'une à l'autre pour ne pas souffrir du même mal; et les deux tendances naissent trop évidemment d'une source unique, l'absence d'une originalité vraie, le désir d'étonner par une nouveauté de mauvais aloi.
Aussi, l'alliance se fit chez Liôngora lui-même en qui l'on pourrait voir un Voiture des mauvais jours, renforcé d'un du Bartas. Et ce n'est pas sans raison que le nom même de gongorismc (ou de cultisme) s'emploie le plus souvent indifféremment pour désigner l'un ou l'autre des deux systèmes que nous venons de distinguer, et plus fréquemment encore l'union de l'un et de l'autre (2;.
(1) Mcix-inlez Pclayo : Ideas rfUtuas t. li, p. 488.
(2) Entcti'l.itit ce mot de cullimii'* ilam* *od »rn« le plu* «trictcmcDt bi«lorlc|iie, M. K. .M^-rim^c {Kisaî tur {Juete io, p. 302, 329 et miiv.) Tuit nyrc rnixii) daiiri le coUiiiinr uo accidcut, un mal tem|H(rairc tt m^ii' pie* ^gardo, bi«*iifai<>.iiit. Oti peut dir<>. n«i cuiitraire. du cou que In ui>°-mc écrivain dit ili* la m'''tAphorc : r'ctl Ia maUitltt <iiH*UtulionneUe do la peu»éc rn bapa^ue. Au fait, c«( abu* de
Celte union est d'ailleurs proclamée par un juge fort compétent, Balthasar Gracian, l'écrivain fameux qui a scruté la métaphysique des pointes et tous les mystères du style ingénieux. — Le trait subtil, Vagudeza, le concepto sont pour Gracian toute l'âme du langage. Or, c'est Gôngora qu'il cite à chaque instant avec le plus d'enthousiasme, et comme le maître des maîtres. Il y a, d'après Gracian, un style culto, mais bâtard et apparent, qui ne vise qu'à l'arrangement extérieur des mots et à leur éclat matériel : c'est celui des mauvais copistes de Gôngora. Mais il y a le grand et beau style, qui rehausse la finesse exquise du concepto par des mots et des tournures de génie, et c'est en cela que D. Luis de Gôngora est inimitable, « surtout dans son Polyphème et ses Solitudes (1). »
C'est le malheur de la chaire espagnole que Gracian puisse ajouter aussitôt après : « Gôngora eut un égal, qui fit pour la prose ce que le Phénix des ciiltos avait fait pour la poésie, et qui sut joindre, comme lui, l'ingénieux de la pensée à la magnificence de l'expression (2). »
Il s'agit de Fray Hortensio Félix Paravicino y Arteaga, de l'ordre des Trinitaires chaussés. Né à Madrid en 1580, ce moine bel-esprit, non content de cultiver le style nouveau dans des poésies de toute
la métaphore (et de l'autithèse) n'est-il pas précisément le principal trait d'union entre le cultisme de Gôngora et le conceplismc de Quevedo?
(1) Gracian : Agudeza y arte de In^enio, cap. lxii, Ideas de escribir bien. Obras, Madrid, 1773, t. H, p. 390.
(2) Agudeza, 1. 1.
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sorte, eut le mérite de rintroduire dans la chaire. Cet exploit lui valut d'être vingt ans durant le prédicateur des rois Philippe III et Philippe IV, et de jouir, vivant et mort, d'une gloire dont on a peine à se faire une idée. Nicolas Antonio, témoin oculaire, rapporte l'indescriptible enthousiasme que ses sermons excitaient à Madrid. Il faut lire les approbations qui accompagnent ses ouvrages : « Dire que ses œuvres sont grandes? C'est une faible louange. Qu'elles sont éloquentes? C'est un mince éloge. Que ce sont les cèdres du Lii»an qui s'élèvent au-dessus de tous les arbres qui ont jamais porté du fruit dans la terre de l'imprimerie? Ce serait faire injure à un si grand homme. Que ce sont des soleils radieux auprès desquels toute studieuse élucubralion est une étoile de dernière grandeur? Ce serait un outrage à un si chrétien Démosthène. Disons donc que ce sont les discours de Vllortensius catholique, du religieux Cyprion, du second Chrysostome, et tout est dit (I). » Tel est le diapason de la louange : nul ne reste endera, etbeaucoui) le dépassent. Il parait «pie c'est pour cet « lIorl<-*nsius catholique» que fui inventée la formule célèbre do roi des prédicateurs et prédicateur des rois (Ij. Lui-niémc s'iulilulo modestement le Colomb d'un Nouveau .Monde littéraire.
(1) Oracionet evangelicas y panftfincoi funeraUt que à div«rto$ mientot
fliro ri HtiKt P. Maettro Fr. Hortetuio Feli$ Paravicino. Prfdtcmior dt
Li .Vii'/>-,laile$ Je Filii>o trrcrro y i/uartu. Maiirnl, IC41, iii-i-. Voir;
A !.. 1 11 .Ici II. 1*. 1 rai Diexo Nin.uo, il<' la Or li n 'l.! tcraii Iktiiillo.
— <i, ! i-i rvant/fticai dt aJviento y ifuaretma. MAiiri<l, ICM. ui-fnl
' r tlcl liiu. La oratona Magrada eipa/kula en el tiylo tviii :
h'-.,.-.. Ii-itio auto la Roal AcaJoiiiU e«paA(ila, (H.'i p il. (iranau
loDue \e m'^iii« Itlru «u I'. Jcntuiiuu de Flur<-aria.
Or, jamais homme n'a mieux mérité le portrait du diseur de phébus. On est tenté à chaque instant de lui dire : « Une chose vous manque, Acis : vous ne vous en méfiez point, et je vais vous jeter dans l'étonnement. Une chose vous manque, c'est l'esprit. Ce n'est pas tout; il y a en vous une chose de trop, qui est l'opinion d'en avoir plus que les autres (1). »
C'est vraiment de l'indignation qu'on éprouve, quand, après d'héroïques efforts pour suivre pendant de longues pages ce continuel exercice sur la corde raide, on aboutit, à travers un immense appareil de textes, d'objections, d'énigmes, de pointes et d'images démesurées, à une solennelle naïveté. Sans faire la moindre injure aux illustres auditeurs qui applaudissaient ses discours, on peut affirmer que pas un n'en comprenait entièrement une phrase sut cent. Voici comment, dans l'oraison funèbre de Philippe III, il raconte la naissance de son héros :
« Il naquit l'an de notre salut 1578, au mois d'avril, mois vénéré chez les Romains, à cause de la solennelle jeunesse de l'année, et célébré par des triomphes insignes, des fêtes et des couronnements. Il naquit le quatorze du mois, jour célèbre dans les annales divines, signalé par la délivrance des Hébreux {laredencion Hehrea), les stupéfiantes divisions de la mer Rouge et le scandaleux naufrage de Pharaon dans ses flots. C'était le pronostic {pronostico legamente sagrado, o ya sagradamente lego) du Moyse qui nais-
(1) La Bruyère : De la Société et de ta Conversation.
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sait, non pour la seule Espagne, mais pour l'Église. Dès le moment de sa naissance, il était d'une beaulù merveilleuse, ce que David fait entendre aussi du Fils de Dieu, selon l'interprétation de Tertullien. En ce point, d'ailleurs, je puis m'en tenir encore à l'exemple de Moyse, dont la beauté naissante obligea l'Infante d'Egypte à l'élever comme son enfant adoplif, quand elle le trouva dans une corbeille de jonc sur les flols du Nil qui, cette fois du moins, fut prodigieusement fécond (1). »
Veut-on savoir pourquoi le prophète Élie put être enlevé au ciel sur un char de feu sans être brûlé? C'est qu'Élie avait l'habitude de jeûner; et, dompté par l'efflcaeilé du jeûne, le feu, « cet élément insatiable, dut jeûner à son tour et s'abstenir de le dévorer (2). »
Ailleurs, Paravicino commente assez gaiement une pensée de saint Ambroise. « Ce saint Docteur, dit-il, dans son livre de h'oc et Arcaj parle du triste état où Noé se trouva mis un jour par suite de sa propre industrie, peu après qu'il eut planté la vigne, et il ne peut assez s'étonner de voir un tel homme tombé dans une telle faute, et de ce qu'un peu de vin ait suffi :\ faire sombrer celui que n'avait pu submerger toute l'eau du déluge. » Au ménu^ endroit, traitant de la reconnaissance qu'il faut témoigner à Dieu, il compare longuement, et avec force termes techni(iuos, l'échange df> sciif iinciits que celte vertu «'lalillt nilif Ir Ijinir.ii-
(1) r.iM<>^>ric« fuiirral. Orammei cvangi'licat, !64t, I* HJ.
[2j (iraiM>ll fiillil.rc .lu I* »,,n,,ii I II..I >• nrtiru.nri .i,in./--/ l.i.lri.l.
teur et son obligé, au va-et-vient de la balle dans un jeu de paume (1).
Ainsi, Gracian n'avait pas tort : Paravicino est bien un Gôngora en prose ; il est à la fois cultiste et conceptiste. Latinisme à outrance dans les mots et dans la syntaxe, figures heurtées d'où résultent, pour parler comme lui, des ténèbres stygiennes ; en même temps, subtilité prétentieuse et vide, allégories extravagantes, jeux de pensée perpétuels autour des textes de l'Écricriture sainte et des Pérès. Ajoutons-y les contes puérils remplaçant trop souvent un solide enseignement chrétien, le recours incessant à la mythologie et aux poètes païens, et nous aurons constaté chez Paravicino presque 'ousles caractères qu'Isla reprendra si vigoureusement, un siècle et demi plus tard, dans les sermonnaires de son temps. L'éloquence de Paravicino, c'est bien le gérondianisme avant la lettre (2).
Et cependant Paravicino n'était point un esprit vulgaire; quand il s'oublie jusqu'à être simple, il a de l'élévation et de l'énergie, et son style si pénible rencontre parfois des effets heureux et inattendus ; mais son influence n'en fut que plus désastreuse.
La même année que Paravicino (1580), était né un écrivain d'un bien autre génie, mais dont l'action, à tout prendre, ne fut peut-être pas moins fâcheuse pour la chaire espagnole. Adversaire acharné du gon-
(i) En la dcdicacion del templo de Lerma. Oraciones, 1641, f« 196.
(2) Voici décrit ea passant, par l'orateur lui-même, l'idéal qu'il se fait de la prédication : « El predicador que dize la curiosidad, la agudeza, que la hermosea cou el e?tilo y la hermosura de lenguaje alto y superior... » Oraciones, Madrid, 1641, f» 2.
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gorisme proprement dit et de la jerigonza cultidiablesca, Quevedo, par son exemple, développa outre mesure la fureur plus tenace et plus dangereuse de Vagudeza.
Servi [lar une langue d'une incomparable richesse et un esprit plus riche encore, il fut, dans ses œuvres mystiques et philosophiques, le modèle des prédicateurs du temps (1.
Lope de Voga, qui échangeait lui-même avec Marino des louanges hyperboliques, s'indignait donc avec raison contre les orateurs qu'il entendait, et il regrettait la pure éloquence dos Herreras, des Delgaçlillos et des Florencias.
Hélas, le P. Jerônimo de Floroncia, Jésuite et prédirateur royal, contemporain de Paravicino, est appelé par Gracian l'Ambroise de son siècle, et les nombreuses citations qui accompagnent ces louanges suspectes ne sont quf^ trop significatives. C'est Florencia qui, dans l'oraison funèbre du comte de Lemos, imagine do célébrer le maria^'e de son héros avec la Mort, à laquelle l'orateur donne en dot trois sortes de biens, la noblesse, la beauté et la richesse, déguisant, ajoute Gracian, sous cette ingénieuse image les trois pivots de la volonté.
« La parole de Dieu, continue Lope de Yoga, n'est plus un feu qui tombe du ciel sur nos Ames ; grûce aux métaphores violentes des prédicateurs cultos, c'est de
(I) ■ 0 matière, i>Vcri'--t-il ilaa* la p^roraiton truur hoin^lir *ur là Trinité, m>«lère où rsrithui/'tjquo iiViilrml rieo et trouve ii peu ton compte, qu'elle doit recourir k la f>'i, qui «ulc «ait ajunler Id it régie de troi» ! • {Otnaa de Quevtiio, éiht. Rivaileoeira- T. 11. p SU.)
la neige enveloppée dans de la paille. Qui m'eût dit que je verrais monter dans la même chaire, comme des frères, Elie et Gôngora, pour nous débiter des poésies barbares? » (1)
Le célèbre traité de style conceptisie de Balthasar Gracian est du plus haut intérêt pour l'histoire de la chaire espagnole à cette époque ; il cite, en effet, au moins autant de prédicateurs que de poètes. Ses plus grands hommes sont : l'Hortensius espagnol, Paravicino ; le P. de Florencia ; l'Augustinien Lopez de Andrade, qui « a hérité, ainsi que plusieurs de ses confrères, de la subtilité de son père saint Augustin. » Gracian rapporte aussi d'étonnants exemples tirés des sermons de son frère, le Trinitaire Fray Pedro Gracian, et de son cousin le dominicain Fray Felipe Gracian. Il nomme même quelque part, si je ne me trompe, une de ses cousines, car le génie des pointes était décidément chez les Gracian un don de famille.
Un orateur portugais, dont la vie et la gloire remplirent le dix-septième siècle, acquit en Espagne une immense popularité sans arrêter la décadence. Antonio Vieira eut des inspirations d'éloquence dont Bossuet semble à peine avoir connu la hauteur. Dans un sermon qui est un chef-d'œuvre, il flagelle avec une énergie pleine de finesse les défauts des prédicateurs contemporains : or, le même esprit régnait alors dans toute la péninsule. Mais, tout merveilleux qu'il est, Vieira était trop de son siècle pour réformer la chaire espagnole. L'éclat, l'interprétation hardie, les pointes, c'est tout
(1) Lope, Ponsias varias. Ed. Rival, t. XXXVIII, p. 39i.
ce que le goût dépravé de ses contemporains pouvait aimer et prendre dans ses œuvres, et ses hasardeuses qualités propagèrent l'influenco de ses défauts. Au temps même du P. de Isla, les Gerundios et leurs adversaires s'autoriseront également de ce grand nom.
En vain les conciles provinciaux multipliaient les plus sévères ordonnances (1; ; les chefs d'Ordre, leurs sages avis ; en vain les hommes de bon sens écrivaient des livres et des traités utiles. Durant le long rachitisme de Charles II, tout agonisait avec lui ; et l'on put comprendre l'étrange parole d'un saint et savant religieu.x : le P. Gaspard Sanchez, en voyant la foule des orateurs sacrés oublier la fin de leur ministv-re, pour ne songer qu'à faire montre do leur esprit, avait osé dire : « Que cette manière de prêcher était la plus grande persécution qu'eût soufferte l'Église de Dieu (2).»
L'un des plus sages parmi les prédicateurs en vogue, lo Jésuite Augustin de Castigon, qui vécut assez pour être longtemps prédicateur de Philippe \' , pour voir le commencement d'une réforme et en faire même son I)rofit, prêchait l'oraison funèbre de Marie-Anne d'Autriche, mère de Charles II. L;i reine était morte au moment de la nouvelle lune, elToraleur remarque que cet astre s'était mis en grand deuil, « afin de lais.^er aux créatures de notre hémisphère de quoi se tailler des habits noirs (3). »
(1) Don Juan Manuel «le SantanJcr cite, <ic 1013 A 17(7, dix-icpt r. • ' -rntiil.B.A.K. I. XV.p. 4«.
i rf/" la Comijaûta dr Jrttu, tout. U, p. OJj.
(3) P. Aguatin (]fl Caatejon : Funeral de Heyfi y l'r\nap€$. Ma'lrirl. I73il. in^. p. 240.
C'était l'époque où retentissaient encore sous les voûtes de Notre-Dame les derniers accents de Bossuet qui pleurait le Grand Condé.
C'est à peine si, vers la fin de ce triste siècle, on rencontre un essai de réaction. Joseph de Barcia y Zambrano, évéque de Cadix, après avoir lui-même « sacrifié aux faux dieux » fut pris de repentir, et essaya dans son Despertador cristia.no (1) de secouer la léthargie de ses confrères. L'exhortation contenue dans sa préface est excellente, mais resta sans effet ; quant à ses sermons, ils sont moins mauvais que bien d'autres ; ils ont parfois du mouvement et de la chaleur, mais l'orateur n'a pu oublier son ancienne manière. D'ailleurs cet exemple ne suffisait plus : le Despertador ne réveilla personne. Ce lourd sommeil résistait aux prières, aux cris, aux menaces ; il devait, après avoir duré encore un demi-siècle, ne cesser qu'au bruit des éclats de rire qui accueilleront Fray Gerundio (2).
(1) Le « Réveilleur chrétien ».
(2) Il peut être curieux de noter qu'en faisant connaître au public le roman d'Isla, Feller (Journal hist. et littér., 1774, sept., p. 262) et le Journal encyclopédique (1758, t. VI, ler sept., p. 86) font remonter le g^rondianisme aux Arabes d'Espagne, u Les Maures, dit le Journal encycl., ont lais?é dans cette frontière de l'Europe un mauvais goût d'éloquence. .. Si l'on admet que l'emphase et la subtilité orientales ont quelque peu marqué de leur empreinte les lettres espagnoles, i sera logique de conclure que l'éloquence a dû garder cette trace au moins autant qu'aucun autre genre.
LKS SERMONS DU FLTLIl ALTiail I)K IllAV GKllUMUO
La niétboile «lans le sermon espagaol et chez I.ola. — Caractères de son ^•loquence : line««"' «l'observation, portraits — Deux cart^uics sur le vol. — Sermon sur la méilisnncc. — La grande éloquence cher Itia : Sermon sur la mort, sur la Passion. — Isia et Bosquet. — Variété du talent d'isla.
Avec le dix-huitiùme siècle commence, pour la chaire espagnole, la période que nous devons étudier à l'aide de Fray Gerundio. Les sermons d'isla, prêches durant les trente années qui précédèrent l'apparition de son livre, s'olTrent d'abord i notre examen comme une transition naturelle. Toutefois je présenterai surtout ici les bons côtés de la prédication de notre écrivain, réservant à plus tard la tùche facile de prouver l'opportunité de la satire par les exemples mômes do son auteur.
Cette méthode aura l'avanUige de nous montrer, dès à présent, dans un do ses plus légitimes représen» tantâ, les vraies qualités de la prédication espagnole, c6 qu'elle offre de pittoresque, de vivant, d'original.
Un de ses plus frappants et meilleurs caractères est qu'elle a gardé dans la distribution et la marche du discours une liberté, une aisance, une variété que le sermon français n'a eues que bien rarement, ou qu'il a du moins trop vite et trop entièrement désapprises.
Sans doute, pratiquée par d'inhabiles parleurs, cette liberté nuit à l'unité du plan, à la méthode, quand elle ne la supprime pas tout à fait. Mais, qui dit méthode ne dit pas nécessairem.ent ce cadre raide et un peu factice, que les admirables compositions de Bourdaloue nous font trop aisément considérer comme le moule obligé du sermon.
A ce syllogisme perpétuel, et à peine déguisé, dont les arêtes font saillir dans tous ses détails la charpente solide du discours, il est permis de préférer des œuvres dont la grande et facile allure cache une disposition plus savante encore peut-être, à coup sûr plus agréable et plus naturelle.
L'idée maîtresse s'y épanouit d'elle-même en ses développements partiels, dont le nombre et le rang ne sont point fixés d'avance, mais qui s'unissent et se coordonnent par le mouvement intime, par la force invisible de la vie. Ce n'est pas, comme Fénelon le demande quelque part dans une comparaison malheureuse, la régularité géométrique et morte d'une ville moderne, où toutes les rues aboutiraient à une place centrale en lignes inflexibles et symétriques. Le discours est un être animé, dont les formes harmonieuses se déploient avec souplesse, sans qu'il faille à chaque instant y appliquer par le dehors la règle et le compas;
LES SERMONS DU FUTUR AUTEUR DE FiUY GERU.NDIO "205
c'est, comme le voulait Vieira, l'arbre qui jaillit du sol, produisant, avec une variété dont les caprices mêmes sont mystérieusement ordonnés, un tronc, des branches et des rameaux, du feuillage, des fleurs et des fruits (1).
On croit peut-être que je viens de décrire la mélbode de Bossuet. C'est chez lui, en effet, que s'unissent, dans le plus merveilleux équilibre, la liberté, l'élan vigoureux et spontané de toutes les facultés, le mouvement oratoire le plus intense, et une fermeté de plan, une logique de style qui, jusque dans les moindres détails de la pensée et de la phrase, doue la plus exigeante analyse. Cependant, Vieira approcha parfois de cet idéal et, en tous cas, dans des œuvres moins ordonnées et moins grandioses, il garde encore, — avec le charme d'une méthode plus lâche mais plus souple — assez d'unité pour être un solide et puissant orateur. Pour en revenir à l'image qu'il propose, le grand arbre qui « s'est élevé superbe en sa hauteur, beau eu sa verdure, étendu en ses branches, fertile en ses rejetons » (*2), c'est Bossuet; lui, Vieira, c'est plus souvent la splendide et intempérante végétation de ces forêts du Maragnon, dont il ôvangélisa les sauvagos. Or, la méthode do Vieira est aussi celle d'isla.
Héritier des traditions oratoires de son pays, admirateur éclairé de Vieira, Isla voyait dans la manière du jésuite portugais un idéal mieux approprié h l'esprit
(1) Vteim : Sermon pour tr 'tunancfic dr Ij Stxaij<f\$nie, Lj. lalil»<) C»rcl, Vmra, ta vte e( in œuvrrs, chap. iv.
(2) OoMuet : Strmon iur l'ambition, 2* point.
espagnol que la méthode de Bourdaloue, ou même de Ségneri ; mais, pour sa part, il sut distinguer et choisir dans ce maitre dangereux. D'ailleurs il relève surtout de lui-même, et ne doit qu'à son fonds ses vraies et originales heautés.
C'est la sœur d'Isla, héritière de ses manuscrits, qui fit faire par souscription, onze ans après la mort de l'auteur, la belle édition de ses sermons. ISous en possédons cent neuf, réunis en six volumes; ce recueil est loin d'être complet, et s'arrête précisément au moment où nous souhaiterions le plus qu'il se continuât, lorsque l'orateur, dans toute la maturité de la vie et du talent, écrivait déjà Fray Gerundio, et proiitait tout le premier des leçons qu'il donnait aux autres.
Le dernier volume se ferme à la veille de ce célèbre carême qu'Isla prêcha à Saragosse en 1757, et dont ses lettres intimes constatent le succès éclatant.
« N'en doutez pas, écrit-il de Saragosse à un ami le 18 avril, il n'y a pas un Aragonais instruit et cultivé qui n'ait fait grand accueil à mes sermons ; et, qui plus est, ils ont de très nombreux partisans parmi les moines. Beaucoup de gens s'écrient: « Quel dommage que cet homme-là ne soit pas Aragonais !» Et quelques-uns m'ont dit cela à ma barbe. Le vulgaire est partout le vulgaire ; mais on ne se souvient pas que, dans le peuple même, jamais un étranger (c'est ainsi qu'ils nous appellent) ait eu ici tant de partisans. D'où vous conclurez que prêcher avec sagesse et piété est encore la meilleure manière de plaire à tout le monde. On n'a pas vu courir le moindre petit papier contre mes
LES SERMONS DU FUTUR AUTEUR Dg FRAY GERU.N'DIO 207
sermons; c'est là un fait dont il n'y a pas d'exemple, et dont les naturels du pays ne reviennent pas, eux qui n'épargnent pas même leurs compatriotes. Garces, entre autres, a été par eux mis en pièces (1). »
On ne peut trop déplorer la perte de ce carême. Nous aurions là plus de quarante sermons, que l'auteur, nous le savons, avait préparés avec grand soin, et qui seraient, selon toute apparence, ses meilleurs di.-cours.
Dans l'édition que nous possédons, la date qui accompagne chacun des sermons et l'ordre chronologique dans lequel ils sont rangés en rendent la lecture plus attachante. Sous l'intluencede làgc, de la réflexion, du commerce assidu avec les grands maitres, nous voyons le goût d'Isla s'épurer, son style s'alFermir, sa pensée gagner en originalité vraie, et disparaître peu à peu les défauts auxquels il sacrifia d'abord amjdement. Ces défauts n'avaient point échappé à ses adversaires, et, quand parut Fray Gerundio, quelques-uns essayèrent contre le satirique d'un argument ad homiticm, qui n'eût point manqué de force ; mais Isla avait ou l'esprit de ne jamais laisser imprimer un seul de ses sermons, cl les allégations fondées sur ce chef tombèrent d'ellesmômes {'ij. D'ailleurs il avait prévu l'attaque, et il y
(l) Lettre inédite à D. Mikik'I de .Mnliaa. Britinh mufi., Eg. 574. MIS.
(i) Kiidrchat di'l P. Marcu contra «d /auioiio Predicador Fray Gcruudio de Cmipaxa», y œiitra tu autur cl I*. Ula, prubandole varioii y uu- Ublei deforto* que coineti» en tus Kernionoii. II. A. E. t. XV, p 3il6. Carta dd i'adrr do Inn Barhaa Lar^a* ni lliiio V. Ula : Rino y (htiiodlaui.iujo I'.idrr... HiU. nac. de Madrid. S'.S. II. 212. ff. 33-80. — Dtii l'Ula ne rel'''Vi<iit Aiiciiti dr« Irait* d«
vr» ..lU» aujourd'hui dan» !«•• «rruiooi
im^iiuiL.1. Lca txcui^k» qu'iU ctluul, >\c m^iooire, «oui lusiguifUutt
répond d'avance, dans son Prologue à inorion^ avec une sincérité pleine de finesse : « Qui L'a chargé, me dis-tu, de nos affaires, et de pareilles affaires ? Un curé de l'Église Saint-Pierre de Villagarcia, un Lohon, transformé en réfoimateui' de la chaire espagnole ! un Lobon, Dieu du ciel ! qui a été ce que nous savons tous ; qui, dans trois ou quatre sermons qu'il a prêches — et quelques-uns assez tapageurs, — a laissé bien loin derrière lui tous les Gerundios passés, présents, futurs et possibles! C'est lui qui vient nous instruire, nous réformer, se moquer de nous ? 0 tempora, o mores ! »
« Eh bien, oui, ami lecteur, ne t'en déplaise. Ce même Lobon, qui a été tout ce que tu dis, et bien plus encore situ n'es pas content, ose une pareille entreprise. Elle est moindre que celle de la conversion du monde, et pour celle-là en vérité. Dieu ne s'est pas servi de grands docteurs, mais de pauvres pêcheurs, car en fin de compte, ami lecteur, l'esprit du Seigneur souffle où il veut... (1) »
Ailleurs, il repousse la même objection, venue du capucin Marquina, qui n'avait pas résisté, lui, à la tentation de faire imprimer certains sermons assez peu édifiants, et dont le P. de Isla divertit fort le public.
« Un conte me vient à l'esprit; et, prenez garde, ce n'est point un conte. Le Père Ange de Joyeuse avait quitté, avec les permissions nécessaires, l'habit de capucin pour revêtir la cotte de mailles et ceindre l'épée; il était devenu duc et pair et maréchal de France.
(1) Fray Gerundio, Prologo con morion, fin.