LES SERMONS DU FUTUR AUTEUR DE FRAY GERUNDIO
Comme il se trouvait un jour à Rouen avec Henri IV, tous les yeux étaient fixés sur le roi et sur le maréchal. Le roi lui dit : Duc, sais-tu d'où vient la curiosité de tous ces gens-là? Ecoute: C'est qu'ils regardent en toi un capucin renégat, et en moi un huguenot converti. Soit Henri IV l'auteur de Fray Gerundio, le Père de Joyeuse représentera Marquina » (1).
Pour faire connaître l'œuvre oratoire d'Isla, je vais être obligé de multiplier plus que jamais les citations; j'espère que le lecteur n'aura [las à s'en plaindre. Je lâcherai, — et ce sera toute ma méthode, — de les choisir et de les grouper de façon à mettre vivement en relief les caractères distinctifs de notre orateur.
Le premier sermon du recueil, prêché en 17'J8, offre déjà tous les contrastes. La nouveauté et la personnalité de la conception apparaissent dés l'exorde. Ayant à prêcher sur la guérison de l'aveugle-né, l'orateur, au lieu de déclamer à ce propos, comme le font, dit-il, tous les prédicateurs, et comme il l'a fait lui-môme quelques jours avant, contre l'aveuglement des hommes, prend le contre-pied de ce lieu commun et va démontrer « premièrement, que depuis la venue de Jésus- Christ, tous les hommes y voient assez pour se sauver ; secondement, que beaucoup ne se sauveront pas, parce qu'ils n'y auront vu que trop. »
liarement dans la suite nous aurons à constater une plu» grande abondance de textes, et plus violemment interprétés ; un plus lourd appareil de raisonuemculs
(() Cartuj apol'Mj<ti<at iMP. I$la, CàtUx 11. U. A. K., t. XV, p. 320
pour prouver les choses les plus claires, ou réfuter les objections les plus puériles ; un galimatias plus compliqué que celui-ci :
« Il y a une ombre qui empêche la vue, et il y a une ombre qui aide la vue ; avec l'ombre de la nuit, nul n'y peut voir, à moins d'être une chauve-souris, et sans l'ombre que produit le soleil, nul n'y peut voir, fût-il un lynx. Pour bien voir le soleil, il faut se mettre à l'ombre. Or, Jésus-Christ est notre soleil, et nous sommes son ombre. La preuve en est claire et littérale, car où la Vulgate lit : Faciamus hominem ad imagi' nem nostram, le texte hébreu dit : Faciamus hominem uTïihram nostram, faisons l'homme notre ombre. Donc, nous pouvons tous y voir clair, et nous ne sommes pas aveugles (1). »
Nous n'aurons jamais un amas plus désordonné de choses disparates : l'histoire de Philippe endormi en jugeant ; la description du procédé qu'il faut employer pour apaiser les tigres furieux, et qui consiste à mettre devant eux un miroir qui leur fait honte d'eux-mêmes: Tardantur imagine formae; Saint Paul est invoqué ici après le poète : videmus nunc per spéculum ; le temple de cristal bâti par Néron ; l'anecdote d'un roi de Perse qui écrivit au roi d'Espagne avec cette adresse : Au roi qui a le soleil pour chapeau ; que sais-je encore ? Le tout dans la même page.
D'ailleurs nous trouvons aussi, déjà plus qu'en germe, toutes les qualités sérieuses et aimables du P. de Isla :
(1) Sermones, t. I, p. 6.