‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 34 sur 103 · LES SERMONS DD FUTUR AUTEUR DE FRAY GERUNDIO · texte numérisé non relu

LES SERMONS DD FUTUR AUTEUR DE FRAY GERUNDIO

vie réelle, et toute la liberté d'une causerie abandonnée (l).

Donc, le premier dimanche de carême, l'orateur débute par un trait de la vie de saint François de Borgia qui, étant duc de Gandie et vice-roi, aimait passionnément la chasse; mais rien, disait-il, ne lui donnait tant de plaisir et d'agrément que la chasse aux voleurs.

« Aussi allait-il fort souvent par les montagnes, les forêts et les grands chemins poursuivre, prendre et exterminer ce gibier raisonnable. Eh bien, voici, dit le prophète Jérémie, que j'enverrai au monde de nombreux chasseurs, c'est-à-dire, expliquent les interprètes, de nombreux prédicateurs pour se livrer à la même chasse que saint François de Borgia, Et moi, indigne ministre de Dieu, indigne prédicateur de son Évangile, je suis l'un de ces chasseurs que le Seigneur a choisis pour faire cette importante battue : tel est l'emploi qui m'occupera durant cette sainte quarantaine. Chasseur je serai, et pas autre chose. Dans toutes mes instructions, je partirai en chasse contre les voleurs. Je dis mal : je partirai ; je n'aurai point à bouger de cette chaire: je n'aurai ni à grimper sur les montagnes, ni à fouiller les cavernes, ni à battre les grands chemins. Les voleurs qui hantent ces parages-là sont connus et visibles ; le premier venu peut leur donner la chasse ; la mienne s'attaquera à une autre espèce de larrons

(i) On r<«nrnn(r«> l«»« mAm*"» <-»irnr|/'r*'« «•! In mAïui^ in/ilhoJc, moiii*

beaucoup plus pernicieux, parce qu'ils sont plus difficiles à reconnaître, et quasi impossibles à éviter; voleurs d'autant pire espèce, qu'ils sont de meilleure caste ; larrons qui s'appellent gens de bien, qui s'appellent nobles, qui s'appellent gentilshommes, qui s'appellent maîtres et seigneurs, et qui ne laissent pas pour cela, dit saint Basile, d'être des maîtres larrons; voleurs qui ne vont point en prison, ni ne finissent sur le gibet, mais qui tombent dans l'enfer. Je prévois que je ferai lever beaucoup de gibier, que j'en inquiéterai et en troublerai beaucoup ; mais c'est là justement ce que prétendent les chasseurs : une fois levé, le gibier finira par tomber. »

La battue annoncée commence par la famille, et la maison entière y passe, enfants et parents, domestique et maîtres. On ne sait vraiment qu'admirer le plus : la lucidité populaire avec laquelle sont exposés des cas de conscience parfois épineux, la délicate sûreté des solutions, l'intérêt soutenu de la causerie, le piquant des anecdotes, la grâce pittoresque du style et de la langue.

« Que dirons-nous des serviteurs et des servantes par rapport aux maîtres ? Je ne dirai point que dans cette profession il y a quasi autant de larrons et de larronnesses que de servantes et de serviteurs, car je neveux me mettre mal avec personne ; mais je ne laisserai point de déclarer larrons ceux que tous les auteurs déclarent tels, et... qui se sent morveux se mouche. Je ne dis rien des valets qui ferrent la mule ; qui, sur la viande, le jambon, le beurre, le vin, les fruits, enfin sur tout ce qui passe par leurs mains^ prélèvent plus de

Page 1