‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 37 sur 103 · LES SERMONS DD FDTDR ACTEUR DE FRAY GERUNDIO · texte numérisé non relu

LES SERMONS DD FDTDR ACTEUR DE FRAY GERUNDIO

Aux liabitants de Compostelle, il reproche leur dureté à Tégard des pauvres pèlerins ; prêche-t-il à r^égovie, pays de troupeaux et de lainages, il montre à ses auditeurs le meilleur p;\turage et le meilleur pasteur de leurs Ames, et leur offre, dans l'Eucharistie, une bergerie complète.

a Nous savons tous que ce divin Agneau donne une laine qui suffit à vêtir et à enrichir le monde entier. Cette laine est fort estimée là-haut dans les pays du ciel, et ce commerce peut nous procurer d'immenses gains. Ames de Ségovie, qui travaillez avec tant d'ardeur à l'échange des laines de la terre, faites donc aussi commerce des laines du ciel, et revétez-vous de la très Gne étoffe que vous offre dans la Sainte Eucharistie l'Agneau immaculé, Notre-Seigneur Jésus- Christ. Induimini Dominum Jesum Christum. »

Dans la petite ville de Saint-Sébastien, oii les mœurs sont exemplaires, Isla combat le vice dominant de la médisance. Un tel sujet devait donner carrière à sa verve; les discours où il le traite dépassent en mordante finesse les instructions sur la justice.

On médit en mentant, et on môilit aussi en disant la vérité ; on médit par exagération et aussi par restriction ; en découvrant ce qu'il faut cacher et en cachant ce qu'il faut découvrir ; en parlant, et aussi en se taisant ; par les blâmes et même [)ar les éloges ; enfin on ne médit pas seulement avec la langue, mais avec les yj'ux, les mains, l'altitude et tous les mouvements du corps. Ce plan est rempli par une suite de tableaux dont plusieurs sont des chofs-d'œuvre de style espagnol.

« La plus fine classe de médisants se compose de

ceux qui médisent par leur silence Qui a jamais vu

pareille chose ? Pour ma part, je l'ai vue mille fois, et nous la voyons tous chaque jour. Dans une réunion, dans un salon plein de dames, en voici une qui fait l'éloge d'une absente, louant sa piété, son esprit, sa prudence, son honneur ou sa charité... Parmi les visiteuses, les unes confirment ce qu'on vient de dire, et ce sont les moins nombreuses ; les autres prennent franchement le contre-pied, et détruisent une à une les bonnes qualités qu'elles entendent célébrer ; mais en voilà une qui, d'un air sournois et pincé, baisse les yeux, grimace légèrement, fait une petite moue et se met à jouer de l'éventail en grand silence. Je vous le demande, laquelle de ces deux médisantes est la plus maligne? Laquelle en dit plus, celle qui parle ou celle qui se tait?

» Mais croyez-vous que les femmes soient les seules dont le silence soit médisant ? Au contraire, ce sont elles qui pratiquent le moins cette sorte de médisance, car les péchés de silence sont ceux dont elles se gardent le mieux... Mais que, dans un cercle de graves barbons, on se mette à louer celui-ci ou celui-là, c'est plaisir de voir les mines qui apparaissent tout à coup. Les uns se renversent sur leur chaise, croisent les jambes et contemplent le plafond avec une attention marquée. Les autres lèvent les sourcils et, regardant aussi en l'air, tambourinent sur leur chaise avec un ricanement faux ; l'un tire sa tabatière, y donne deux petits coups, et hume une prise de toutes ses forces en

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s'essuyant les paupières et ne parlant non plus qu'un muet ; celui-là laisse tomber sa tète comme une figue mûre, appuie son front sur la pomme de sa canne, et, après un long silence, pousse un soupir et dit tout à coup : « Oui, messieurs, et à propos, que fait le Grand Turc ? » Vous en verrez un prendre les pincettes du brasero, et faire des dessins dans la flamme, ou sur la cendre, tout en chantant un tra déri dora plein de malignité.

» Si vous leur demandez pourquoi ils ne disent rien, ils vous répondront, fort contents d'eux-mêmes, qu'ils n'aiment point à médire. Mais qu'on se mette à déchirer celui-ci ou celui-là, ils parleront plus qu'une bande de geais et jaseront plus qu'une troupe de martinets... »

Voilà des pages qui n'ont pas besoin de signature ; elles accusent assez nettement, je crois, le trait le plus saillant do la prédication d'Isla : c'est un talent d'observation morale d'une remarquable finesse, mis au service d'un solide enseignement chrétien : c'est un ton de causerie familière, plein d'agréables surprises et ignorant par-dessus tout le fléau du convenu. Hien n'était plus rare que pareilles qualités.

Faut-il remarquer que nous rencontrons dans ces sermon.s certaines données où il ne faut pas voir la caractéristique des mœurs espagnoles, mais où il est piquant de retrouver la couleur de la nouvelle et du drame castillan ? Nous voyons « ceux que brùlo une passion dont l'objet est dans une spiiëre supérieure et inabordable. Ils .sont inquiets, toujours en sursaut,

se figurant au coin de chaque rue le poignard d'un mari, le pistolet d'un frère, l'épée nue d'un rival. »

Nous trouvons les portraits de la duègne complaisante et perfide ; de la mère ou de la tante vigilante et scrupuleuse ; de la jeune fille curieuse qui aime trop la rue et la fenêtre par où montent les sérénades (1).

Comme au moyen-âge encore, tous les personnages des récits bibliques, légendaires ou historiques revêtent le costume national, le sombrero et la mantille castillane. Ainsi le vice-roi de Capharnalim est un cavalier accompli qui fait au Seigneur une profonde révérence de cour, et à qui ses vassaux crient : Noël, Noël (albricias) en lui annonçant que son fils le senorito est rétabli. Le fils de la veuve de Naim est transformé en « un jeune et élégant hidalgo, le plus brillant dans les tournois, le plus courageux dans les hasards, le plus agile à l'escrime, au bâton, aux courses de taureaux ; qui, naguère encore, parcourait les rues sur un cheval de prix, faisant jaillir du feu des pierres, et captivant tous les cœurs. »

Isla sait donner un tour saisissable aux pensées abstraites, à une morale souvent profonde et pénétrante. N'y-a-t-il pas du saint François de Sales dans cette réflexion sur l'humilité :

« Les esprits vulgaires sont comme ces pauvres paysans qui, n'étant jamais sortis de leur trou, croient que les choses de leur village sont les plus belles de la terre ; il n'y a point d'église, ni de tour, ni de cloches

(1) Le texte parle des « doncellas callegeras y ventaneras; « impossible de rendre ces jolis adjectifs. Cf. t. I, p. 368 ; t. V, p. 62.

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comme les leurs. Les hommes d'un entendement élevé sont comme ceux qui ont longtemps couru le monde et qui, revenant à leur hameau, c'est-à-dire en euxmêmes, en connaissent hi pauvreté, et rougissent de ce qu'ils louaient autrefois. »

A partir de 1748 environ, quand les dernières traces de gérondianisme ont disparu, quand l'interprélalion de l'Evangile est simple et naturelle, le développement ferme et plein, le stylo pur, on trouve dans Isla nombre de discours qu'il faut qualifier d'excellents. Le dernier volume est rempli par une dominicale, préchée à Valladolid en 1750, et qui nous révèle ce que nous pouvons appeler sa dernière manière. On trouve là une instruction sur le soin des domestiques, qu'on peut rapf)rocher du beau discours de Bourdaloue sur le môme sujet. Dans une autre, sur la haine de la vérité, l'orateur se rencontre, de plus loin, avecBossuot qu'il connaissait* peu.

Il y a un sermon très intéressant sur le grand nombre des élus, où, de parti pris cette fois, lo P. de Isla deniontn' la thèse diamétralement opposée à celle de Massillon dans son célèbre chef-d'œuvre.

Mais, de ces instructions, la plus remarquable pur la vigueur des peintures est le sermon sur la mort. Dans une page d'une touche hardie, Isla ouvre devant le libertin h; tombeau qui renferme l'objet de sa passion; il l'invite à ramasser et à prendre dans sa main cette tête charmante qu'il adorait naguère, à la parer lui-même de ses plus brillants atours, et il décrit complaisamment les détails do cette etTrayanle

toilette. Cette ironie un peu farouche est d'un grand effet.

Le même sujet lui inspire une image non moins frappante : « Dès l'heure où nous commençons à vivre dans ce corps mortel, il n'y a pas d'instant où nous ne travaillions à mourir. Nunc, en ce moment où nous respirons, car le souffle même qui nous conserve la vie nous pousse à la mort ; nunc, en ce moment où nous sommes réunis dans cette église, où vous paraissez assis sur ces tombes de vos pères, tout immobiles que sont nos pieds, vous et moi nous "marchons vers le tombeau... (1) »

On retrouve la même pensée, et presque les mêmes termes dans un sermon de la jeunesse de Bossuet : « Je suis emporté si rapidement qu'il me semble que tout me fuit et que tout m'échappe. Tout fuit, en effet, messieurs, et pensant que nous sommes ici assemblés, et que nous croyons être immobiles, chacun avance son chemin, chacun s'éloigne sans y penser de son plus proche voisin, puisque chacun marche insensiblement à la dernière séparation (2) ».

Voici une inspiration des plus énergiques. L'orateur attaque la cupidité :

« Ceu.x qui sont de l'avis de saint Paul tiennent l'or et les richesses de cette vie pour ordure et poussière en comparaison de J.-C. ; mais combien sont de ce sentiment ? De bouche et en théorie, tout le monde ;

(1) Tom. m, p. 33S.

(2) Bossuet, Sermon sur la mort. Variante sacrifiée par l'orateur et reproduite en note par M. Gaudar dans sou Choix de sermons de la jeunesse de Bossuet.

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