‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 38 sur 103 · LES SERMONS DU FUTUR AUTEUR DE FRAY GERU.NDIO · texte numérisé non relu

LES SERMONS DU FUTUR AUTEUR DE FRAY GERU.NDIO

de cœur et pratiquement, presque personne. La plupart donnent à entendre par leurs œuvres qu'ils tiennent J.-C, ut stercoray au prix de l'or.

» O mon Dieu ! si au lieu de vous cacher à l'autel sous les espèces du pain, vous vous étiez caché sous celles de l'or, que vous auriez une inQnilé d'adorateurs! que nous verrions des communions fréquentes ! C'est alors que l'on embrasserait le sacerdoce en vue du sacrifice ; c'est alors que le dégoût mortel avec lequel on regarde ce pain céleste se changerait en une faim vraiment sacrée... Auri sacra famés (i). »

Ainsi les hautes et fortes pensées, les tableaux saisissants, l'émotion communicative, ce qu'on appelle la grande éloquence, est moins rare qu'on ne le croirait sur les lèvres railleuses du I*. de Isla. Il est plusieurs discours où cette éloquence règne d'un bout à l'autre, sans effort et sans enflure, laissant voir encore la trace des larmes et des acclamations qu'elle arrachait au peuple.

Le discours sur la Passion est le type de ces sermons de missionnaire, d'un cachet très national, et dont on De saurait méconnaître la beauté. Pour le comprendre, il faut le replacer dans son milieu et Tenlourer de sa mise en scène. Le Vendredi Saint, dans l'église on deuil, en face du tabernacle vide et entr'ouvert, le prédicateur est en chaire. Derrière lui sont préparés sur des brancards sept ou huit groupes plastiques qui représentent les principales scènes de la passion du (Jhrisl : ce sont dos statues liabillécs et peintes, par-

.ij T. m, p. 211.

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lant aux regards du peuple, et qui parfois, dans leur naïveté touchante, laissent deviner la main d'un artiste ignoré :1a séparation de Jésus et de sa mère, l'agonie au jardin, la trahison de Judas, le soufflet, la flagellation, le crucifiment, la Mater Dolorosa... Chaque groupe à son tour, porté par des pénitents, apparaît aux yeux des fidèles et s'arrête devant la chaire. Le prédicateur explique au peuple la scène qu'il a sous les yeux et lui suggère les sentiments qu'elle inspire ; puis le groupe passe et va se ranger dans le sanctuaire, faisant place au suivant : c'est le sermon des passages ou des pas du Seigneur. (Los pasos.)

Rien de plus simple, mais rien de plus émouvant que ces discours en action, sorte de reste des drames liturgiques, où l'orateur joue en quelque façon le rôle du chœur dans la tragédie grecque, et commente la moralité du drame divin.

Ce qu'il faut renoncer à dépeindre, c'est l'émotion, les cris, les sanglots, les acclamations de la multitude quand la voix de l'orateur sait, comme celle du P. de Isla, « animer toutes ces tristes représentations. « La foule répond à ses questions, répète ses prières; elle choisit à son tour entre Jésus et Barahbas; elle se jette au-devant du soufflet dont un soldat menace le visage du Sauveur. A la fin, quand il faut gravir le Calvaire, l'orateur couvre sa tête d'une couronne d'épines, se passe une corde au cou, et accompagne ainsi le cortège.

Dans cette animation continue, le P. de Isla sait éviter la vulgarité et le faux pathétique, rencontrer la

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note de la vraie passion, préparer, ménager et conduire jusqu'à des résolutions efficaces ces mouvements si variés. Je choisis dans le beau sermon d'Isla la conclusion de l'une des scènes, celle de la trahison de Judas. Le Sauveur, les mains liées, et la Vierge de las Augustias en grand deuil, sont là devant la chaire :

« Allons, âmes pieuses, allons, cœurs chrétiens, c'est ici que je vais savoir pratiquement quels sont les vrais amis de Jésus... Notre Dieu, notre Père, notre Rédempteur est mis publiquement en vente, à l'encan. Trente deniers, voilà ce qu'on demande pour sa divine personne. Qui le veut? Qui le demande? Qui le rachète ? Songez qu'on va l'envoyer à la mort et aux lourmunts... Vous n'avez pas pitié du Fils, du moins ayez pitié de la mère. Voyez avec quelles angoisses, quelle aftliction, quelles larmes, quel abattement mortel elle vient vous demander l'aumône pour racheter son Fils adoré I Chrétiens, qui donnera l'aumône à la très aftligée Vierge Marie pour racheter le roi souverain de la gloire, le lils de son cœur, l'âme de son àme, la joie du ciel, le maître souverain de l'univers? Ciières âmes, nous dit-elle, mes enfants, mes bien-aimës, ayez pillé de moi, prenez compassion do moi ; soulagez-moi dans colle détresse, lirez-moi de celle angoi.sse. Donnez-moi l'aumône pour racheter mon Fila, que l'on va m'enlevor pour le mettre en croix. Donnez, Dieu vous le rendra! [Que I)ios os lo payard!) Mais, ô Dame, ô Mure Ire.s allligte, ô Reine inconsolable t à qui parlez- vou.s? ù qui vous adrcs- ^tz•vou8? Vous demandez l'aumône pour racheter

votre Fils, à ceux mêmes qui le vendent?... Non, sainte Dame, il n'y a point de compassion à espérer, ils ne vous donneront pas un maravédi. Quand ils auraient tous les trésors du monde, ils ne songeraient qu'à les employer en péchés, en dissolutions , en abominations. Ainsi, sainte Dame, adressez-vous ailleurs. Frappez à une autre porte : celle-ci est non seulement fermée, mais murée. Voyez si vous trouverez de la compassion dans les cieux, puisque la terre n'est qu'obstination et dureté. Anges, archanges, trônes, puissances, séraphins, une aumône pour racheter de la mort votre Créateur ! . . . Une aumône pour délivrer d'une mort non moins cruelle la triste Mère de votre Dieu ! Tout se tait ; point de réponse.

» La Vierge Marie revient à vous, âmes pieuses, cœurs chrétiens. Prêtres, c'est ici que vos rentes seront bien employées; nobles, c'est ici que vos riches patrimoines trouveront un digne usage; peuple chrétien, peuple fidèle ! c'est ici que sera dignement appliqué le fruit de tes sueurs et de tes fatigues.

» Mais hélas, messieurs, hélas, mes frères, il ne veut point de nos richesses, celui qui est venu nous communiquer tous les biens célestes; il ne veut ni or ni argent pour son rachat. Il veut de l'amour, il veut des âmes, il veut des cœurs. Mon fils, dit J.-C. à chacun de nous, mon fils, donne-moi ton cœur, ainsi tu me délivreras de la mort. Eh bien ! âmes chrétiennes, qui le lui refusera? Qui ne se l'arrachera pour le lui donner ? »

Voilà, si je ne me trompe, un mouvement achevé.

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