ORIGINES ET APPARITION DE '« FRAY GERUNDIO
burlesques, qui lui venaient de Salamanque, de Valladolid, de Madrid et autres lieux. A cette tùche concourait le P. Isla, qui plus lard devait exploiter ces matériaux et beaucoup d'autres dans son Fray Gerundio (1). »
Telle est donc la vérité. Restituons au maître d'Isla sa véritable gloire : sa meilleure œuvre fut Isla luimême, et quant ii Fray Gerundio, c'est pour Lossada une assez belle part que d'en avoir si longtemps à l'avance jeté les germes dans l'esprit de son disciple, en léguant à celui-ci les vues fugitives de son esprit délicat.
Ainsi préparée de longue main, l'œuvre finit par èclore à son heure. Au printemps de 1751, Tauteur demandait à quitter Valladolid et la chaire, et à se retirer en un coin tranquille pour travailler. Il reçut avec joie l'ordre de partir pour Salamanque. « Les vœux de mes amis, écrit-il, vont être comblés (2). »
iSes amis de la cour, en effet, eurent à ce moment sur lui une influence décisive et qu'on ne saurait trop mettre en lumière.
L'écrivain Montiano , le bibliothécaire Sanlander, le prédicateur Uada, le conseiller et secrétaire royal Miguel de .Médina et surtout le marquis de la Knscnada connaissaient et appuyaient son projet; ils lui assuraient les documents et les ressources nécessaires.
« Si c'est le bon plaisir de Son Excellence, écrit Isla il I). José de Rada le *20 septembre 175*2, que je m'ap-
(I) llùtoria de Un i'nivertidadet en Etfiafm, t. III, p. 370. (S) CarU* fam., à oano$. CârU X.
plique au Don Quichotte des prédicateurs, paratum cor meum^ Domine, paratum cor meum. Et je dis co7^ meum, parce qu'en réalité cette œuvre est fort avant dans mon cœur et dans mon désir. Ajouterai-je que j'en ai déjà plus d'un trait esquissé dans mon esprit et dans mes cartons? »
Pour vaincre les difiBcultés, il demande qu'Ensenada lui fasse ostensiblement quelque insinuation directe, ou en son nom ou par ordre du Roi, pour l'inviter à travailler à la destruction de ces déplorables abus (1).
Ce caractère quasi officiel de la composition de Fray Gerundio est d'une importance que je n'ai pas besoin de faire remarquer.
D'ailleurs Ferdinand VI et Ensenada ne faisaient que suivre en ce point, nous en aurons d'autres preuves, la tradition du règne précédent. C'était l'esprit français qui, sagement et sans violence, s'insinuait dans la culture littéraire de l'Espagne pour la relever de sa décadence.
Ces encouragements de la cour n'avaient point échappé aux ennemis d'Isla. L'un des plus violents, Fray Matias Marquina, fera plus tard allusion au ministre Ensenada, alors en disgrâce, et à d'autres personnages de la capitale, qui ont, dit-il, fomenté et fait éclore « cet avorton de livre, ce prodige d'iniquité. »
Il n'ignore pas « combien on a travaillé pour promouvoir cette œuvre et combien longtemps on a attendu pour rencontrer un écrivain de peu de cervelle, et d'un
(1) A varias, carta XIV.
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esprit plus plaisant que solide, capable de bâcler cette besogne d). »
En novembre 1753, le P. de Isla quittait Salamanque pour Villagarcia de Campos, Là, son nom figure sur les catalogues officiels avec les titres de Scriptor et de Concionator ; il va faire honneur à l'un et à l'autre.
Nulle résidence ne pouvait mieux convenir à son dessein. La teite de Campos était presque son pays, et à coup sur c'était celui dont il connaissait le mieux les coutumes populaires, les types, le parler, les ridicules.
Les couvents y in'oinMirui .lu moins autant qu eu aucune autre province d'Espagne. La maison de Villagarcia, noviciat et collège, était un des principaux centres d'action des Jésuites dans la Péninsule. Le grand nionastëro bénédictin de Sabagun n'était pas loin, et Médina de Rio Seco possédait un célèbre couvent de Capucins.
Limitrophe de {)lusieurs provinces, le pays, cultivé, riche et d'accès facile, était un passage très fréquenté. De Valladolid, de Léon, de Salamanque, les prédicateurs et les moines de toutes robes se répandaient volontiers dans ces villages où la foi était fervente, les confréries florissantes, le paysan hospitalier.
Dans ses promenades quotidiennes de l'après-midi, le P. de Isla étudiait les m(i>urs et le langage de ses bravos campesiiios, il recueillait les bons mots des commères, il faisait jaser les majordomes des confréries
(!) Brparot tUt pmilmte. . B. A. K , t XV, p. 2W.— Voir la r^poiiM d'IiU, CttttOi apolog^ttcai. Ihui.. \u 'i\:t «t tukv.
et recueillait soigneusement leurs appréciations sur le dernier sermon. Le soir au retour, il écrivait les meilleuies pages de son roman.
A partir de 1754, grâce surtout à sa correspondance inédite avec D. Miguel de Médina, son chargé d'affaires à Madrid, nous pouvons suivre dans toutes ses péripéties la curieuse histoire du roman d'Isla.
M. Lidforss, qui, dans la préface de son édition du Gerundio, a résumé cette histoire sans en connaître à beaucoup près tous les détails, a raison de conclure que peu de livres ont eu un destin plus agité (1).
« Frarj Gerundio, écrit Isla à D. xMiguel de Médina le 21 décembre 1754, occupe déjà un juste volume, et du train dont il va, il en occupera cent. J'espère finir au mois de mai la première partie, qui remplira plus de papier que la première partie de don Quichotte. »
A la même époque, il écrivait à son beau-frère : « Je donne une part de mon temps à un ouvrage déjà fort avancé dont l'écoulement est sur, dont les éditions seront nombreuses, dont la traduction en langues étrangères est très vraisemblable; mais le bruit qu'il fera et le trouble qu'il jettera parmi les intéressés (lesquels sont innombrables), éternisera mon nom, ma patience et mon mépris des attaques, qui est fort grand quand il s'agit de l'intérêt universel (2). »
Nous verrons avec quelle exactitude se vérifiera jusqu'au moindre détail ce singulier pressentiment.
(1) Les lettres autographes d'Isla à Médina se trouvent au Brilish Mus. (Voir l'appendice). — Fray Gerundio, Leipzig, Brockhaus, 1885. Advertencia -preliminar, p. xui.
L (2) A su cufiado, carta XVII.
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A mesure que les chapitres s'écrivaient, ils s'en allaient sans bruit à Madrid et divertissaient fort Médina, Santandcr et les autres amis de la cour et de la ville : le curé du Palais Royal, don José de Rada; Monliano y Luyando, « dont l'approbation, écrivait Isla, nous fera beaucoup de bien, à cause du grand bruit qu'il mrne, et avec raison, à travers toutes ces Académies du bon Dieu »; les prédicateurs de l'école française, Gallo, Aravaca, etc.
On s'occupa bientôt de chercher un parrain à l'enfant qui allait naitre, car « de lui donner ostensiblement le nom de son père, c'est à quoi il ne fallait pas songer. »
Un des jésuites les plus intluenls de la province de Castille, ancien provincial, et alors recteur de Villagarcia, le P. François Xavier Idiacjuez, prenait sur lui d'aplanir toutes les diflicultés qui pourraient surgir du i'»lé des supérieurs de l'Ordre, et d'oblcnir (jne « le oioinillon fit son chemin sans encombre», pourvu qu'on trouvât un « personnage réel, visible et connu, au nom de qui paraîtrait l'ouvrage. »
Le P. do Isla eut bien quelque peine (les lettres inédites à Médina nous le révèlent), ii rencontrer ce Sosie.
11 H'adresse d'abord à Médina lui-même en lui annonint cette décision :
« J'espère, écrit-il le m jaiiNnr n.x, (|u«' vous ne vous refuserez pas à prot»'r votre nom jjour ce projet, <\\ que vous chercherez parmi nos amis de là-bas quellu'un qui soit disposé ù le faire; car je ne vois en cela nul inconvénient. »
le
Mais la même lettre parlait déjà, quoique avec une entière confiance, des précautions à prendre en vue de l'Inquisition, et cette perspective ralentit peut-être le zèle des amis de Madrid.
Sur ces entrefaites, Isla dut aller prêcher le carême à Saragosse. Il écrit de là le 18 avril, à Médina :
« Abreu (un excellent jeune homme) est résolu à prêter son nom pourvu que son frère le lui permette, et celui-ci, à ce qu'il me semble, ne s'y opposera point, pourvu qu'il soit bien instruit du caractère de l'ouvrage : ce dernier point vous regarde. »
Abreu était sans doute un jeune ecclésiastique de Saragosse, dont le frère aîné occupait une situation à la cour, ou du moins à Madrid.
Quoi qu'il en soit, ce projet n'aboutit pas ; mais le 4 juin, Isla crut avoir définitivement trouvé son homme : c'était encore un Aragonais, et ni plus ni moins qu'un des plus grands noms d'Espagne :
« Vous pouvez, écrit-il magnifiquement à Médina, demander les permissions officielles au nom de D. Vincent Pignatelli, chevalier de l'Ordre de Saint-Jean, archidiacre de Belchite, Dignidad de la sainte Église de Saragosse, — non comme auteur, mais seulement comme éditeur de l'ouvrage, — toujours en supposant, comme il est convenu, que ce manuscrit est tombé entre ses mains sans nom d'auteur, mais avec des marques évidentes que c'est l'œuvre d'un écrivain vraiment instruit, zélé, etc.
» J'imagine que, dans ces termes-là, M. le Juge de l'Imprimerie ne fera aucune difficulté d'accorder la
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permission ; car il n'y a ni pragmatique, ni loi qui interdise l'impression d'un livre, quand un éditeur connu demande à découvert les autorisations nécessaires, bien que l'auteur soit ignoré ou cache son nom pour de justes motifs.
» Que si malgré tout, le juge avait des scrupules, faites demander les permissions au nom du Licencié Joachin Federico Falssi, Prêtre : c'est l'anagramme de mon nom et de mes prénoms, mais alors il faudrait présenter ce personnage non comme éditeur, mais comme auteur, et dans ce cas, il ne peut y avoir, à ce qu'il semble , le moindre embarras de la part de M. le Juge. ))
A ce plan, M. le Juge de Tlmprimerie, D. Luis Curiel, dut faire de graves objections; du moins il en suggéra lui-même un qui lui parut meilleur, et le 19 juin, on descendait du grand nom de PignaloUi au nom roturier de Pedro Fernandez :
« (^"avait été ma première idée, écrit Isla avec do grand.s remerciements pour M. le Juge, de prendre le premier manant venu et de lo créer auteur sans dire gare. Sculenifiit je me dt-maiidais comment concilier cela avec la vérit(:»... Knfin, je suis docile et reconnaissant, n
Maison voyait clairement qu'il n'était pas content, et celle lettre était h peine partie depuis deux jours, qu'il écrivait la suivanln :
« Jo profllc du courrier de \alladolid pour gagnor quatre jours, et jo vous envoie la procuration d'un personnage connu, qualilié et très capable d'être l'au*
teur du livre et de bien davantage encore, si son application eût correspondu à Textraordinaire vivacité de ses facultés. En un mot, c'est un homme qui a prêché le terrible sermon du Gonfalon de Toro, et son discours peut aller de pair avec le plus fameux de tous ceux du Florilogio (1). Aujourd'hui c'est un prêtre très exemplaire et converti à la saine prédication non moins qu'aux maximes de l'Évangile. Il nous a semblé que son nom serait plus à propos que celui d'un rustre (2). »
Cette fois le choix était bon et définitif, et le privilège du Roi fut obtenu pour « le Licencié don Francisco Lobon de Salazar, prêtre bénéficier dans les villes d'Aguilar et de Villagarcia de Campos, curé de la paroisse de Saint-Pierre de cette dernière ville, et candidat aux chaires dans l'Université de Valladolid. »
Prêtre intelligent, frère d'un jésuite qui était l'ami d'Isla, Lobon prêta volontiers son nom, sans se douter peut-être de la responsabilité ni de la célébrité que lui attirerait sa complaisance.
Il y gagna d'abord de se brouiller avec son Ordinaire, Tévêque de Palencia, qui refusa de laisser imprimer le redoutable roman sur son territoire. — « Ce prélat, écrit confidentiellement Isla, est moine et dominicain des pieds à la tête, et thomiste parachevé; il voit en gros qu'il s'agit de moines et il flaire là quelque mauvaise affaire pour ceux de sa couleur préférée. Voilà tout le fin mot de l'histoire (3). »
(1) Le plus célèbi'e recueil de sermons gérondiens du dix-huitième siècle.
(2) Lettre inédite, 21 juiu IToT.
(3) Lettre iuéd. à Médina, 1" oct. 1757.
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Lobon, peu après, se vit retirer une partie de son bénéfice, et intenter au tribunal de son évéque, sous je ne sais quel prétexte, un procès qui mena(;ait de mal tourner. Isla dut agir puissamment auprès de ses amis do Madrid pour tirer son aller ego « des griffes » du prélat.
Là d'ailleurs s'arrêta la responsabilité du prête-nom; l'artifice n'était que pour la forme, et on se rendait bien compte d'avance de la transparence de tout pseudonyme qui cacherait le no[n d'Isia.
L'ouvrage s'imprima donc à Madrid par les soins et aux frais de D. Miguel de Médina, à qui l'auteur envoya à cet effet une procuration en règle, et le manuscrit original des deux parties, revisé, authentiqué et paraphé à chaque page par Vescribano de cdmara.
Montiano, Santandcr, llada, Médina lui-même envoyaient à Isla d'importantes lettres d'approbation, destinées à figurer en tête du volume et (jui étaient des apologies anticipées. Celle de Santander, bibliothécaire du Roi, est des plus précieuses par la quanlilê de textes et do faits qu'il accumule [)our justifier le roman et qu'il a recueillis dans les centaines do sermonnaires de la Bibliothèque royale.
Isla recevait ces lettres avec reconnaissance, tout en les appréciant avec une grande liberté de critique :
• Je vous renvoie, écrit-il h Médina, la lettre do Montiano, qun j'ai lue plusieurs fois. La sul»st;inco en est digne d'un saint Jean Chrysoslôme : il est seulement regrettable qu'en plusieurs endroits on n'entende pa.H très bien ce que veut dire l'auteur : le style, pur,
mais lâche, rend le sens un peu confus... Je voudrais bien aussi qu'il corrigeât un peu ce qu'il dit sur la manière d'enseigner la grammaire (latine) par des règles écrites en latin; car... il censure là, quoique avec raison, un usage qui ne se pratique pas en Espagne (1). »
A Médina lui-même il reproche la timidité de si lettre d'approbation et surtout l'éloge qu'elle contient de VOrador cristiano de Mayans y Siscar. L'appréciation qu'Isla formule à cette occasion dans plusieurs lettres sur cet érudit célèbre, est d'une dureté ou plutôt d'une violence extrême et qui étonnerait sous la plume de notre écrivain, si cette aversion ne naissait de son patriotisme blessé. Cette fibre une foison jeu, le jugement d'Isla perdait, nous le savons, de son équité et de sa modération habituelles, et l'expression alors dépassait souvent sa pensée.
« Je ne puis tolérer l'éloge de Mayans, écrit-il à Médina le 31 décembre 1757, et je ne comprends pas qu'un homme comme vous loue de la sorte un homme comme lui. Quand ses écrits seraient tout autres qu'ils ne sont, il mériterait encore le mépris de tout bon Espagnol pour avoir, comme il l'a fait, vilipendé, injurié et dénigré toute la nation. Il n'y a qu'un fou ou un furieux ennemi de TEspagne qui ait pu envoyer les catalogues et les notes critiques qu'il a envoyées aux auteurs des ActcL de Leipsick et aux journalistes de Trévoux, à la honte éternelle des écrivains espagnols qui
(1) Lettre iuéd. à MeiUûa, s. d., entre le 12 et le 26nov. 1757.