‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 45 sur 103 · ORIGINES ET APPARITION DE « FRAY GERU.NDIO · texte numérisé non relu

ORIGINES ET APPARITION DE « FRAY GERU.NDIO

ont vécu dans ce siècle, l Je n'ai vu de ma vie « al tal glorioso animal », mais son nom seul me met en colère, et je n'ai jamais pu lire une seule page de ses pompeuses bagatelles sans mourir d'ennui. »

« Si beaucoup de lecture ut d'application, écrit-il un peu plus tard, suffisait pour fonder un mérite solide, je n'échangerais [las mon mérite à moi, contre celui de qui que ce soit au monde ; tandis qu'en réalité je l'échangerais pour celui du moindre manouvrier littéraire, à l'exception de Mayans, de Maner, de Soto-M:irne et d'autres ejusdein farinae (2j. »

Médina, qui savait sans doute (jue tout ce feu tomberait vite, persista dans son idée et, tout en grondant, Isla laissa imiirimer, dans la lettre do ^.>n ami, quelques mots à la louange de Mayans.

Un autre auxiliaire, inattendu et des plus précieux, s'était olîert à j)alronner le Gerundio. Fray Alonso Cano, moine trinitaire chaussé, membre de plusieurs académies, qualiticalcur de rin(juisition et censeur "fflriel des livres, avait élé jusque-là un prédicateur

< tlcbre, malheureusement de l'école déco Paravicino qui, un siècle auparavant, avait illustré le même

< )rdre et le même couvent. Mais récemment converti^ ' t mis en relation avec lo l'.de Isla par D. Miguel do Médina, il devint un de ses plus chauds admirateurs, i-hargé de revi--^''' ''"mvi 'L"' 'l'î-l:' il l'-v'-tit l'raij

(1) Cf. Mrmuirfi de Trfitud, juin H ;i. l'i^. II! \-\\2-, ..iiii|.l.' r.-ndu !'■• Lettre* lie M<iyaii« : Urtqorii .Majonitt dfiirrott ri .lntec<i$or*i ra(<>Nliiié Kititlolarum hhrt trx...; — ri Acia trHdilorHm l.ifuifnêium,

\r\\, pp. a'»fi-io.-,; t\ n;jH, pp. 390*11.

(t) l.«Ure io{'<J. k IdoitinA, 1 Jauv. OM.

Gerundio, au nom de l'Inquisition, de l'approbation la plus énergiquement motivée : il le recommande comme « un de ces heureux remèdes dont suggère l'idée, en dernier recours, un mal presque désespéré (1). »

Bien plus, il s'offrit à corriger les épreuves sur place. Isla l'en remercia avec effusion : « Dites à notre Révérend issime qu'en tout et pour tout je me conforme à ce qu'il me dit dans son aimable lettre, et en effet je suis enchanté qu'il honore mon livre de sa signature, parce que, outre la valeur personnelle d'une telle recommandation, nos Pères ont toujours insisté pour que je sollicitasse l'approbation d'un ou de plusieurs réguliers à capuchon, afin de tenir les autres en respect. Dans cette idée, je compte écrire par le prochain courrier au vieux Feijôo pour voir si je puis obtenir de lui une lettre d'éloges qui serait d'un grand poids. Grande misère que la mienne! me voir obligé de mendier des louanges ! Je vous assure que cela me coûte plus que tout le reste de l'ouvrage (2). »

Ainsi les protections officielles les plus puissantes étaient assurées d'avance au moinillon et préparaient son entrée dans le monde. L'Inquisiteur Général, pressenti, s'était montré -personnellement favorable ; un autre prélat de la Cour, le Commissaire Général de

(1) B. A. E., t. XV, p. 3i. Le traducteur fiançais de Fray Gerundio s'est imaginé que les approbations et permissions officielles impri mées en tête du livre étaient des pièces forgées par Isla lui-même ; et il fait remarquer mystérieusement que le nom de l'inquisiteur qui a signé la censure, Cano, signifie sensé, prudent.

(2) Lettre inéd. à Médina, 12 nov. 1757.

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la Cruzada, était l'ami intime d'Isla, et c'est sous son couvert que les lettres et les papiers de notre écrivain arrivaient à Médina ou à Rada, avec l'étiquette : pour le Roi, espèce de contrebande fort usitée, qui dispensait de payer le port.

D'anciens amis d'Ensenada restés à la cour, surtout deux employés supérieurs du ministère de Hacienda, I). Phelipe ^?anchez de Valencia et D. Cristobal de Taboada, étaient tout dévoués au V. de Isla. Far eux, Fray (ierundio arriva jusqu'au ministre de Hacienda, comte de \'alparaiso, qui écrivit de sa propre main à Isla, en le priant de s'adresser à lui-même en toute occurrence. Cependant, quand on pria Valparaiso doblcnir que le lloi ou la Reine acceptassent la dédicace de Frarj Gerundio, le ministre se refusa prudemment à faire cette démarche.

Pendant que l'auteur mettait la dernière main à son I*rolo(jue, parut un petit livre anonyme, imprimé, en tpparence du moins, à Anvers et qui s'intitulait : Lu sagesse et /a folie dans la cliaire des religieuses.

L idée de l'auteur était heureuse. Son plan consiste à traduire en castillan deux sermons de vôluro, écrits pur le V. Claude de la Colombiére, et pleins, comme toutes les (jeuvres de cet auteur, de sagesse et de |iiélé; puis ci reproduire in extenso et avec des analyses satiriques, deux autres sonnons de véturo, espajîuols c.eux-l.'i, et prêches récemment à Madrid devant la plus illustre assistance par deux célèbres orateurs lu temps, le bénédictin Fr. Antonio do Carriedo et le jésuite Lopez de Cotilla, l'un et l'autre prédicateurs

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du roi. Le premier était intitulé: « La dame de saint Benoît à sa toilette et à son miroir dans ses plus beaux atours ; » — le second : « L'épouse du miracle, miracle des épouses. »

Ainsi le lecteur voit-il se succéder, dans la chaire des religieuses, la sagesse et la folie (1). Isla, dès qu'il eut connaissance de l'ouvrage, le demanda à grands cris à ses amis de Madrid, et il écrit à Médina :

« Quatre heures avant l'arrivée du courrier, j'ai reçu la Sabidurîa y la Locura... Quand les lettres sont arrivées, j'avais déjà lu et apostille le volume. Au bout de quelques lignes, j'en ai deviné l'auteur : il est de ma rohe, mais non de notre nation : il n'est pas plus Espagnol que je ne suis Français. Le titre même révèle sa langue : Sabidurîa et locura ne sont point opposés l'un à l'autre; il a voulu dire Juicio y locura et il s'est trompé, faute de connaître l'équivalent espagnol du mot français sagesse.

)),La dédicace est froide, languissante elafrancesada; la lettre de la Prieure, admirable et évidemment d'une autre étoffe ; le Prologue, lourd au début, injurieux au milieu, insipide à la fin. Malgré tout, s'il avait parlé avec moins de généralité de nos prédicateurs, s'il n'avait pas pris si spécialement à partie los del numéro (les prédicateurs du roi), cela pouvait passer ; mais il attrapera de bons coups de fouet, bien que qu'au fond nous soyons du même avis. Il ne pouvait arriver plus opportunément pour recevoir son compte,

(1) La Sabidurîa ij la Locura en el fn'dpitû de las monjas. ln-12, Amberes, 1738.

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car j'eQ suis au milieu de mon Prologue^ dont jai déjà écrit dix pages cl dont je vous en envoie un échantillon (1;. »

Le personnage en question était le jésuite français Alexandre-Xavier Panel (1699-1777), fameux numismate, fixé depuis une vingtaine d'années en Espagne, où il avait été précepteur des enfants de Philippe V et préposé au cabinet des médailles du Roi, pour le rompte duquel il avait acquis le célèbre médailler de Kolhelin. Véritable savant et homme d'esprit, mais bizarre et ami du paradoxe, on pourrait rappeler le P. Hardouin de la numismatique. Depuis longtemps professeur de rhétorique au collège impérial de Madrid, il était en relations asseziniiiuesavecleP. delsla. Mais son opuscule, qui mérite d'ailleurs les critiques qu'on vient de lire, ne pouvait venir plus mal à propos. Notre écrivain, occupé à donner à ses compatriotes une correction exemplaire, entendait bien régler ce petit compte en famille, et rien no pouvait plus exaspérer son patriotisme que l'intervention maladroite de • et étranger. L'excellent P. Panel venait jouer là

xacteraent le rôle de M. Kobert, qui commet l'imprudcuce de s'intéresser de trop près aux querelles de ménage de son voisin (2). Sganarelle, sans lâcher son bâton, se retourna donc contre le nouveau venu : Isla, enchanté de « capter par là la bienveillance des espagnols fjui ne sont pas luierundindos, » mil « en bouillie >'. sans le nommer, «< inonsiur l'anel » duus

(t) Lrttf H. I I MiJiua, 21 iïuM 1731. ii l.r .Wrt/<Tir, iiullifri- tut, ACt. I, «C. t.

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quelques pages qu'on trouverait trop longues, si l'on n'en connaissait pas l'origine. Il relève vigoureusement ses généralités outrageantes, et ce mot brutal qui, lors de la vente d'une grande bibliothèque de Hollande, se trouva inscrit, disait le Jésuite français, au dos de plusieurs volumes des plus fameux sermonnaires espagnols : « Eloquence dialectique des sauvages d'Europe (1 s »

Le P. Panel essaya, mais en vain, de garder l'anonyme. « Sa négation est impertinente, écrit Isla le 24 septembre; il ne m'a fallu que quatre lignes de son insolent Prologue, sans aucune autre donnée, pour le reconnaître ; j'en suis tellement sûr qu'à l'heure de la mort j'affirmerais la même chose et que, si le contraire était article de foi, je mourrais hérétique. »

Les jésuites qui revisèrent le Prologue du P. de Isla laissèrent passer, sans trop de difficultés, les pages à l'adresse du confrère français. « Ils se demandent seulement, écrit Isla à ses amis de Madrid, si la cour prendra la chose bien ou mal, attendu qu'il est bien vu dans ce pays-là; mais, vu la nature purement politique de ce scrupule, ils s'en remettent aveuglément à votre décision. Il y aura, je crois, peu de gens qui ne soient enchantés de l'affaire, car le Français en question a fort peu d'amis, étant un des plus grands anti-Espagnols qui aient passé les Pyrénées (2). » Le P. Panel, qui avait manifesté dans son Prologue le désir de publier d'autres opuscules du même goût, dut donc s'en tenir

(1) La Sabidurïa .. Prologo.

(2) Lettre iaéd. à Mediua, 18 sept. 1757. ■

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