ORIGINES ET APPARITION DE « FRAY GERODIO
j'avais faites pour qu'on ne publiât point Fray Gerundio avant un ordre de ma part, on a fait envoler l'oiseau, sans qu'il fût possible, parait-il, de faire autrement ni de me prévenir... A peine publié, en moins d'une heure, il s'en est vendu trois cents exemplaires, et en moins de vingt-quatre heures, huit cents; les acheteurs se sont jetés comme des lions sur cinquante exemplaires en feuilles qu'ils ont vus dans la boutique ; neuf relieurs travaillant nuit et jour ne pouvaient suffire à l'ouvrage : de sorte que, à l'heure qu'il est, loulc l'édition est épuisée et nous voilà obligés d'en faire immédiatement une seconde pour satisfaire aux cris qui continuent à Madrid et aux clameurs qui vont s'élever dans les provinces. Toutes les lettres s'accordent à dire que, de mémoire de livre, jamais on n'a vu succès i)lus universel ni débit plus précipité. Lo ( omte de Valparuiso a affirmé n'avoir pas de termes pour exprimer les démonstrations de plaisir avec les- (|uelles le Roi se l'est fait lire. En somme, si ce que tout lo monde m'écrit est exact, l'ouvrage atteindra la haute fin que je mo suis uniquoniont pro{»oséc en l'écrivant, et en outre on se demandera parmi les peuples s'il dépas.so ou non lo Don Quichotte. Pourvu que le premier de ces deux efTots soit obtenu, lo second me lai.ssc fort iniliffércnt.
» L'applaudissement ne sera pas moindre parmi mes confrères. Dans ce collège du moins, tous, sans en excepter un soûl, sont comme enivrés ou fous de r« pauvre livre, de sorte que bien souvent ces joursci mon appartomenl n'a pas désempli juscju'à une
heure de la nuit, au grand préjudice de ma santé (1). w
Un des derniers exemplaires de l'ouvrage, dit le P. Diosdado Caballero, fut payé quinze écus d'Espagne, et d'autres acheteurs n'en purent obtenir un pour vingt-cinq louis (2).
La cour et la ville ne parlaient que du livre nouveau. Cependant les préoccupations extérieures ne manquaient pas. Mais pour le moment il n'y avait plus a d'autre roi de Prusse à Madrid que Fray Gerundio (3). »
Moins de quinze jours après, le roi et la reine se le faisaient lire pour la seconde fois ; la reine s'était fait apporter dans sa chambre toutes les œuvres d'Isla et ne savait plus lire autre chose. « Tous les ministres, écrit l'auteur, les magistrats, les seigneurs, tous ceux qui ne sont pas moines, et parmi ceux-ci tous les hommes sérieux, sont pour l'ouvrage. »
Le duc d'Albe, le comte de Valparaiso, nombre d'évéques, d'ecclésiastiques et de religieux distingués, parmi lesquels il faut citer Feijôo et son disciple Sarmiento, écrivaient à l'auteur dans les termes les plus enthousiastes.
Des ordres furent dépéchés à toutes les imprimeries et aux juges subdélégués du royaume pour défendre de publier une seule ligne contre Fray Gerundio ; —
(1) Cartas fainil. à su cunado, 3 mars 17o8.
(2) Diosdado Caballero : Supplementa Bibliothecae scriptorum Soc. Jesu. Suppl. I, p. 163. Cf. Tickuor, Hi$t. of Spanish lit., t. 111, p. 293.
(3) A varias, 4 mars 1758.