CHAPITRE XIII LE ROMAN DANS « FRAY GERUNDIO
Le nom de Gerundio. — Analyse du roman : types burlesques de moines. — Audaces d'Isla : son intention et ses méprises. — Fray Gerundio et les romans picaresques. — Valeur littéraire du roman d'Isla : mérites et défauts. — Isla et Molière. — Isia et Rabelais. — Fray Gerundio et Don Quichotte. — Le dernier des romans picaresques.
Un article plein d'humour de la Rétrospective Review, écrit en 1823, donne de Fray Gerundio une analyse intéressante et accompagnée de grands éloges. « Ce roman, dit-il, n'est pas aussi rempli d'aventures que Don Quichotte^ mais il n'est pas moins riche en verve burlesque et en portraits caractéristiques (1). » Seulement l'auteur trouve l'ouvrage trop long et voudrait l'alléger des deux tiers, en ne conservant que les descriptions, les scènes et les dialogues. Ce serait faire comme les enfants, et selon une comparaison employée par Isla lui-même, laisser le poisson pour manger la sauce (2j.
(1) Rétrospective Reviev, t. VII, p. 239-231.
(2) Respuesta (del autor de Fray Ger.) à. los seis reparos, ms. British Mus. Eg. 397, f» 37.
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Il est bien vrai que cette sauce, un peu haute en goût, fit l'agrément et l'efficacité du Gerundio, mais aussi son danger et son malheur.
Il y a, en elfet, au moins deux livres dans l'ouvrage d'Isla. C'est d'abord, si l'on veut, une rhétorique ecclésiastique, et puis c'est un roman. La rhétorique se distingue des rhétoriques ordinaires par deux traits principaux : elle est amusante, et en outre elle a une portée critique et historique fort remarquable. Et pourtant, malgré tout, le traité nuit au roman, non seulement parce qu'un but d'utilité pratique et didactique est le plus grand ennemi de l'intérêt littéraire (t); mais surtout parce que le roman (puisque roman il y a), est à chaque instant coupé par d'énormes digressions techniques (jue tout le reste, dans la pensée de. l'auteur, est destiné à faire pardonner.
Celte remarfiuo faite, on no peut que s'étonner avec Andrés (2), qu'Isla ait su rendre attrayante et faire vivre au delà de son temps et de son pays une œuvre qui semblait devoir être si pauvre en éléments d'intérêt.
Occupons-nous donc tout d'abord du roman, on réservant aux deux cliapitn-s suivants l'analyse de la satire lilléraire, de la partie technique de l'ouvrage.
L'idée de corriger les abus de la chaire en écrivant l'histoire burlesque d'un moine prédicateur était assurément une idée hardie, mais une idée qui, après Don Quichotte^ devait germer assez aisément dans la tùte
(1) Mroflodts Pel«yo : Idftu tsUticat, t. III, p. 41S.
(2) An<lr<s iJrU' origimt e stato dt ogni UtUratura, tom. III, I. 11, cap. vu.
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d'un Espagnol. Le caractère de l'ouvrage apparaît déjà tout entier dans le titre du livre et le nom seul du héros : « Histoire du fameux prédicateur Fray Gerundio de Cainpazas, autrement dit Zotes (le sot). » Ce nom grotesque de Gerundio ou Gérondif, déjà donné, une fois ou l'autre, à des graciosos de comédie, par Moreto et Lope de Vega, Islas'en félicite comme d'une heureuse trouvaille, et, avec l'instinct de l'inventeur, il y voit d'avance une partie de son succès. Il eut pourtant, — et c'est un épisode inédit de l'histoire de son roman, — à le défendre tout d'abord contre les scrupules de ses amis de Madrid, don Miguel de Médina, don José de Rada, don Juan Manuel de Santander et Fray Alonso Cano, dont les trois premiers formaient le « triumvirat littéraire » auquel il soumettait ses doutes. « Rien ne me surprend plus, écrit-il à Médina le 9 juillet 1757, dans une lettre inédite assez vive, que ce que vous me dites : « Nous sommes tous d'acw cord que le premier défaut de l'ouvrage est le nom » de Fray Gerundio. » J'ai en mon pouvoir une lettre de vous, dans laquelle, de trois noms que je vous avais proposés, Fray Quichotte, Fray Toribio et Fray Gerundio, d'accord avec Rada vous avez choisi le troisième, qui vous paraissait, me disiez-vous, admirablement propre à ridiculiser quiconque se ferait l'imitateur du héros, et à faire passer en proverbe le nom de Fray Gerundio, h l'exemple de Don Quichotte ». « Ce n'est point mépriser l'état religieux, écrit-il quelques jours plus tard, au contraire c'est le vénérer que de produire un personnage et un nom qui n'ont jamais pu
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exister, pour mettre sur la léte de ce héros imaginaire les folies d'un grand ncmibre de religieux réels; c'est le meilleur moyen de donner à entendre que ces folies ne tiennent point à la profession, mais aux individus (1). »
Dans l'espèce, Isla avait raison, du moins contre ses amis, et ceux-ci manquaient de logique. De deux choses l'une : ou l'on admettait, comme ils le faisaient, l'idée môme du livre, et alors il fallait admettre le nom du héros ; ou si par scrupule on débaptisait Fray Gerundio, il fallait brûler le roman.
C'est ce que demanderont les adversaires, plus conséquents avec eux-mêmes et plus difficiles à réfuter. « Unir dans le titre du livre le nom de Gerundio et celui de Zotns au nom de Fray, consacré par l'usage de Jesus-Christ lui-même, c'est une irrévérence grave et une injure faite à l'état religienx. » Tel sera lo premier grief de l'augustinien Fray Manuel de Pinillos, qui dénonçait Fray Gerundio à l'Inquisition (*2).
Répondant à celle objection dans une apologie inédite, Isla fera remarquer d'abord qu'il est puéril de vouloir trouver dans rKvangilc lo tilro de Fray, « au sens précis où il est usité aujourd'hui en Espagne. » Quant au nom de Gerundio, sa justiticatiou n'est pas et ne pouvait pas être bien sérieuse.
tt Gerundio, dit-il, n'est pas un nom plus ridicule rpie Gcruncio, nom do deux saints illustres du martyrologe romain ; » quant à /otea, c'est lo nom d'une très
I) Lctirr* in^ditr* h I). M. «le Mr.tiiia. 9 ri m Juillet n"? (2) Exprdtcnle tottrt Frap Gentitdtu, ua., t* lit.
honorable famille du Pâramo ; il existe un moine dominicain assez connu, nommé Fuentes y Zotes ; et nul ne songe à débaptiser, pour cause de ridicule, plusieurs Jésuites ou autres religieux qui portent les noms bizarres de Perotes, Cebada, Rastroso, etc. (T.
Cette réponse peu convaincante prouve que les adversaires touchaient là, comme nous le verrons, à l'un des points vulnérables de l'œuvre.
Il est assez malaisé de faire connaître par l'analyse un roman où la trame du récit se dérobe à chaque instant. La fantaisie delà marche dissimule mal la monotonie du plan, qui ramène nécessairement, à de courts intervalles, de nombreux modèles d'éloquence gérondienne^ et groupe autour de chaque pièce oratoire des discussions et des conseils didactiques.
Le premier chapitre s'intitulait : Patrie, naissance et première éducation de Fray Gerundio; mais ne vous y fiez guère plus qu'aux titres des Essais : nous prendrons le chemin de l'école, et nous commencerons par effleurer quatre ou cinq sujets de satire et par draper grotesquement les géographes trop inventifs, les auteurs de dédicaces latines en style culto, que sais-je encore ? Finalement nous n'aurons pas même fait connaissance avec le père de Gerundio, quand nous arriverons au chapitre second, « où, sans achever ce qu'a promis le premier, on parle d'autre chose. »
On nous permettra donc, pour donner autant que possible une idée exacte du genre, d'imiter dans notre
(1) Respriesta à los seis réparas, British. Mus. ms. Eg. 596, f° 37.
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analyse même la liberté d'allure de l'ouvrage, et de commencer par un assez long extrait.
Voici comment, en s'inspirantdudébut de Uon Quichotte, l'auteur nous décrit le ho Anton Zotes, père de son héros :
« Le riche de Campazas, comme on l'appelait, avait nom Anton Zotes {le sot)^ famille dont la souche est à Campazas, mais qui est répandue par tout le monde, et si heureusement propagée, qu'on ne saurait trouver royaume, cité, ville, village, ni hameau, où ne pullulent les Zotes, comme les pois chiches dans le potage (1). »
a L'original de mon Anton Zotes, écrit Isla dans une lettre confidentielle à sa sœur, le 24 mars 1758, est le bonhomme de ce nom, qui a été en personne le compère de ma mère, et qui est habitant du village de la Antipua (2). » Celte révélation nous assurerait, s'il en était besoin, que nous avons ici un i)orlrait bien réel. Il sulht d'ailleurs de le lire pour s'en convaincre :
«Anton Zotes était donc un laboureurd'une moyenne aisance, dunt l'ordinaire était du mouton, du salé et du pain bis-blanc pour diner, avec un oignon ou un poireau au dessert; les jours de fête, du bœuf et du saucisson fumé; un morceau de jambon au déjeuner et au souper, bien que ce dernier repas se composât parfois de b(i>uf en salade; sa boisson habituelle était de la piquette, si ce n'est quand il avait chez lui quelque moine, surtout si c'était un supérieur, un lecteur ou
(I; l.lli. I, r«p. III, II* I.
(S) B. A. E., t. XV, p. (71.
un autre grand personnage, car alors on mettait sur la table du vin de Villamaiîan ou du Pâramo.
« Anton élait plein de bonhomie à l'extérieur, mais, dans le fond, un tantinet soupçonneux, envieux, intéressé et médisant; en somme, un vrai bonus vir de Campis. Il était de taille moyenne, mais fort et trapu; la tête grosse et ronde, le front étroit, les yeux petits, inégaux, le regard rusé; les cheveux coupés ras, à la mode du Pâramo^ et non point tombant en longues mèches le long des tempes, comme ceux des fermiers des campagnes de Salamanque ; la nuque, "bien entendu, à la manière des Iliéronymites, grasse, rouge et plissée. Tel était l'homme intérieur et extérieur du tio Anton Zotes. Il était jadis arrivé jusqu'à la classe de troisième, avec l'intention d'entrer dans les ordres, parce que, disait-on, à la mort d'un sien oncle, archiprêtre de Villaornate, il devait hériter de sa chapellenie. Mais il y eut opposition de la part d'une fille de l'endroit, et il se vit obligé d'aller à l'église, non pour chanter au chœur ou à l'autel, mais pour recevoir le sacrement de mariage. Voici comment la chose advint :
« Il était donc étudiant à Villagarcia, et déjà en troisième, comme on l'a dit, dans la vingt-cinquième année de son âge. Arrivèrent les quinze jours, — c'est ainsi qu'on appelle les vacances de la Semaine sainte et de Pâques, — et il s'en fut dans son village, comme c'est l'usage et la coutume chez tous les étudiants du pays. Le diable, qui ne dort point, lui suggéra de s'habiller en pénitent le Jeudi-Saint. Il faut savoir que
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notre étudiant, qui était un garçon de belle venue, fort et barbu, regardait de bon œil une sienne voisine, avec laquelle il avait été jadis à l'école chez le sacristain; et c'est pour lui mieux faire la cour qu'il lui sembla nécessaire de s'habiller en flagellant; chacun sait que c'est là une des attentions les plus au goût des filles du pays de Campos, où, selon une observation très ancienne, la i)lupart des mariages se forgent le Joudi-Saint, ou le jour de la Croix de Mai, tout aussi bien que les soirs où l'on danse ; car il y a de ces donzelles si confites en dévotion, qu'elles préfèrent aux castagnettes la discipline et ses nœuds. »
Nous ne pouvons nous attarder à ce long épisode, quisertàlsla décadré pour une très curieuse satire des abus qui s'étaient introduits dans plusieurs confréries de pénitents ou flagellants. Ces abus, contre lesquels l'autorité ecclésiastique avait souvent prolesté, furent cause de certaines prohibitions au moins partielles, dont les cérémonies de ces confréries furent l'objet (1). La procession décrite par Isla est une scène vue et uc^cue, dépeinte avec un luxe do détails réalistes et une verve burlesque qu'une traduction doit renoncer \ rendre : c'est une caricature des plus joyeuses.
Feut-étre, en écrivant ces pages, Isla songeait-il à l'un des chapitres les moins mauvais — et les plus honnêtes — do la PicaraJustinn, ce roman d'une valeur littéraire médiorre, d'uno valeur morale moindre
• ; .1' . ■•• 1 •itiuU' : Hi'i. ■<•- <•!> i ;,,'< '..iadei en E'ImiAii. l. MI. p. SI* Cf. l'otatjft du V. Labaten Itahr, t. VII. p. .'0.
encore, et qui serait, s'il faut en croire la tradition, l'œuvre d'un moine, Andrés Ferez de Léon. Là aussi, c'est un prétendant qui, « au jour de la Croix de Mai », s'habille en flagellant dans l'espoir d'obtenir la main de Justina; mais il n'a pas autant de succès qu'Anton Zotes auprès de Catanla ReboUo, et il ne recueille de sa tentative qu'un discours ironique de la Pîcara, un chaudron d'eau sale sur la tête, et les sifflets des gamins (1).
Le fameux Dominicain Jean-Baptiste Labat, qui visita le sud de l'Espagne en 1707, raconte qu'il refusa d'assister, dans la ville de Cadix, à une célèbre procession de flagellants, et les raisons qu'il apporte de son refus ressemblent fort aux critiques d'Isla. Le ton leste et insouciant du voyageur français est même, sur ce point comme ailleurs, moins mesuré peutêtre et, contre le gré de l'auteur, plus irrévérencieux que les exagérations burlesques du roman espagnol (2).
Catanla, devenue la femme d'Anton Zotes, met au monde un enfant « frais comme une fleur », et c'est le héros de l'histoire. Son père, après une longue discussion avec les curés du voisinage, lui donne le nom de Gerundio. Sa merveilleuse précocité révèle bientôt sa
(1) La Picara Justina, lib. IV, cap. ii : Del pretendiente discipli, nante. « Vino Mayo, y cou él un dia florido, alegre, y claro, fiesta de la Cruz. Este dia resolviô ponerse de librea para l'oudartue la puerta» y decirme su razou, y la librea que tomd fué veslirse de disciplinante... »
(2) Voyages du P. Labat en Espagne et en Italie, t. I, p. 187. Ailleurs, le P. Labat raconte son différend avec des missionnaires, qui avaient voulu obliger ceux de son couvent à figurer dans une procession de pénitents, et à « s'écoicher pour donner l'exemple au peuple. » T. VII, p. 22 et suiv.