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saction avec le mal, en quelque endroit qu'il le rencontre. Témoin indigné des abus criants qui déshonorent en Espagne la parole de Dieu, et des etforts inutiles des hommes sérieux, il a appris d'Horace que le rire vaut mieux souvent que les plus forts raisonnements, cl que sa pointe pénètre plus dans le vif que les éclats d'une catilinaire sérieuse (1). Il se sent dans l'esprit rulliirc et la verve qu'il faut pour manier cette arme, et il part en guerre sans vouloir écouter autre chose. Il n'avait que trop bien calculé. Son rire atteignit le but, mais en le dépassant. On l'a dit avec justesse à propos d'un autre satirique espagnol, à la fois, lui aussi, orthodoxe et très audacieux, do celui dont Isla invoque le plus volontiers l'exemple, de Quevedo : « Le rire est, de sa nature, irrévérencieux : c'est une arme dangereuse, quand ello est maniée par une main si preste (2).» Isla n'en savait pas ou n'en voulut pas comprendre la portée. Trop habitué peut-être, par l'enseignement scolastique des hautes sciences, à une méthode rigoureuse et abstraite, il crut (ju'avoir raison en principe et en thèse donne le droit de tout dire, qu'on peut traiter les hommes comme des idées pures, manier le rire comme on dresse un syllogisme, sans plus «l'inconvénient ni de précaution, et que la distinction qui existait sans nuages dans son esprit entre les cho.^e8 saintes (pi'il vénérait et les abus qu'il flagellait, persisterait tout aussi lumineuse, sous son persiflage, aux yeux des masses. Il crut, en outre, qu'on était
(I) l^àlogo eon morum. U. A. E.. l. XV, p. «2. (i) E. Mérimée : Eaai lur {furvfdo, p. 210.
encore au temps où la foi des peuples était assez simple, assez vigoureuse pour tout entendre, tout supporter sans danger. Pour ce qui est de l'Espagne de son époque, il n'avait pas tout à fait tort, et ce serait s'exposer à être bien injuste que de juger les naïves audaces de ses plaisanteries méridionales avec l'esprit sceptique de notre siècle et la pruderie raffinée de nos langues du nord. Celte remarque, jointe à l'utilité, à la nécessité urgente du dessein que méditait Isla, explique entièrement l'œuvre et absout l'auteur. C'est par là qu'on peut apprécier équitablement notre écrivain et les amis, nombreux et de haute valeur, qui encouragèrent son livre. Leur méprise était peut-être inévitable. De sa cellule de Villagarcia, Isla ne pouvait envisager la situation d'assez haut pour prévoir l'avenir, et pour soupçonner qu'en plein siècle de Voltaire et de Rousseau, quand le rire audacieux des philosophes trouvait au-delà des Pyrénées un écho faible encore, mais déjà distinct (1), ce n'était plus l'heure de faire d'un moine le héros grotesque d'un roman populaire. Avec une parfaite ingénuité, Isla s'appuie précisément sur l'exemple le plus scabreux de Molière. « Ce rusé-là, dit-il, dans la plus bruyante, et je ne sais s'il faut dire aussi dans la plus utile de ses comédies, ne donne-t-il pas la plus verte leçon aux hypocrites de toutes les professions? Et en quoi cela atteindra-t-il saint François de Sales et tous les hommes réellement vertueux? (2)»
(1) Menendez Pelayo, Heterodoxos esp., t. III, cap. ni.
(2) Prôloffo, n» 18.
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Pour dire le vrai, je crois que Molière, à part soi, n'eût pas été médiocrement émerveillé de se voir pris autant au sérieux et solennellement invoqué comme professeur de morale par un Jésuite espagnol. Un autre Jésuite, d'humeur moins plaisante, mais qui avait vu Tartufe de plus prés et le monde plus à fond, Bourdaloue, avait déjà répondu, avec son austère dialecticfue, à la question d'Isla : « Dans ce tableau de l'hypocrisie d'autrui, les impies penseront trouver la justiticationde leur impiété; les lâches, le prétexte de leur lîicheté; les simples, l'excuse de leur imprudence et de leur témérité (1). »
En un mot, Isla compte sans la mali^'nité humaine, et c'est un facteur qu'il n'est jamais permis de négliger. Ainsi, notre écrivain a beau se retrancher derrière l'exemple de tous les satiriques, voire de Pierre Damien et de saint Bernard; il a beau, dans un index fait avec soin, prémunir contre les pages les plus suspectes de son roman par dus titres ainsi conçus : « Description imprudente et fausse de la vie des moines; d'un novice imparfait et peu sincère; d'un jeune religieux ridicule et pelit-maitre ; d'un prédicateur évaporé a; à côté de ces portraits, il met en vain l'antidote dans les leçons et les harangues un peu endormantes de Kray Prudencio ou du Ilôvôrendissime ox-provincial : le lecteur oubliera vite toutes ces précautions pour ne se s»juvenir que des bons tours joues par Fray Ocrundio pendant son noviciat, ou des artitices moins
(1} bourdaluue : Sermon lur t'hfiHKtine.
avouables employés par Fray Blas pour passer plusieurs mois hors de son couvent, sous prétexte d'assister au lit de mort certaine veuve à héritage, bien disposée en faveur de l'Ordre ; ou de la naïve complaisance des supérieurs qui laissent prêcher de tels orateurs, grâce aux doublons et aux cadeaux qui en revienn ent au monastère; ou de la vie vraiment trop gaie que le même Fray Blas a menée chez les religieuses dirigées par son ami le Père aumônier; en un mot, de cent détails de cette sorte. (1) Dans tous ces faits, rien de criminel ; mais l'ensemble, il faut l'avouer, ofï're un tableau plus récréatif qu'édifiant. Encore une fois, c'étaient là des charges : Isla était persuadé qu'on n'y verrait pas autre chose, et il etit été désolé qu'on les prît au sérieux. Une telle confiance était pour le moins imprudente; et, de la part d'un religieux et d'un Jésuite, cette imprudence était deux fois inopportune.
Depuis l'époque déjà lointaine de Banez et de Molina, les luttes doctrinales que la Compagnie de Jésus eut à soutenir contre les écoles rivales ne s'étaient jamais interrompues, surtout en Espagne. Là comme ailleurs, la théologie dite moliniste, après avoir conquis sa place au soleil, n'avait cessé de gagner du terrain, soit dans le haut enseignement public, soit dans l'éducation universelle du peuple chrétien. Mais les chaires des universités et les traités imprimés se renvoyaient toujours, dans le rude langage de la sco-
(i) Lib. II, cap. 1, n*» 2-5 ; lib. IV, cap. III, n»^ 10-13.