LE ROMAN DANS « PRAY GERCNDIO
laslique, des attaques et des ripostes passionnées. Cet état de guerre, sans nuire à l'entente nécessaire et à la vraie concorde des âmes, avait son retentissement dans la vie privée des couvents, où les mésaventures et les travers des voisins étaient souvent l'aliment de plaisanteries innocentes, sinon toujours du meilleur goût.
Isla crut qu'on pouvait rire en public comme jadis, au temps de la Jeunesse trioinpha.nte, il riait, avec Lossada et ses amis, dans le jardin du Colnrjin real de Salamanque, sans risquer d'être entendu des Dominicains de San Esteban ou des Carmes de Saiut-Élie(l). Ce fut son tort. Donner à son héros le titre de Fray, réservé aux moines mendiants, ce n'était pas seulement livrer au rire de la foule uu habit toujours sacré ; c'était s'exf)Oser à raviver, dans tout ce qu'il avait de plus délicat, l'antagonisme de la Compagnie do Jésus et des anciens Ordres.
Quand parut Fray Gerundio, le plus ferme appui de notre écrivain et de sa Société, le marquis de la Ensenada, était depuis longtemps en disgrâce. Le P. Havago avait cédé le poste de confesseur du Roi ;\ l'archevêque de l'harsale, don Manuel Quinlano Bonifa/, qui était en même temps Inquisiteur (îénéral. Eu un mot, la campagne contre les Jésuites était ouverte, et Fray ilerundio devait y jouer, si je uc me trompe, à la fois le rôle d'instrument et celui de victime. Les ennemis do la Compagnie étaient enchantés de voir s'exaspérer et s'envenimer l(;s rancunes (jui la sépa-
(1) Voir lUffra, chap. lu, p. iH.
raient des autres Ordres. Parmi les adversaires du roman, il en est peu qui ne mêlent à leurs griefs des attaques souvent furieuses et dévergondées contre l'Institut de saint Ignace.
Une modération doucereuse, mais plus redoutable, règne dans la dénonciation officielle de Fray Cristébal Ximenez : « Il a, dit-il, de véhéments soupçons, si ce n'est la certitude, que l'auteur de Fray Gerundio est un Jésuite. Or, c'est un fait généralement connu, que quelques individus imprudents de cet Ordre regardent avec mépris, sans qu'on en sache le motif, les autres religieux, surtout ceux des Ordres mendiants. Il est certain aussi que, chez ces derniers, plusieurs moines, également imprudents, montrent peu d'affection à la Société de Jésus. Les uns et les autres font un tort considérable à la gravité et à l'autorité de leurs familles religieuses (1). »
Les ministres de Ferdinand VI et de Charles III utilisèrent habilement ces discordes. La fameuse P?^agfmatique de 1767, qui expulsait les Jésuites, déclare, avant toutes choses, que les autres Ordres religieux ont mérité la confiance, la satisfaction et l'estime du roi, par leur fidélité, leur doctrine et leur obéissance. Cette politique ne réussit que trop, et ce fut, il faut bien l'avouer, un triste spectacle que l'indifférence avec laquelle certains religieux assistèrent à la ruine de leurs confrères. A cette heure douloureuse, rien ne dut être plus amer au P. de Isla que la pensée d'avoir
(1) Expediente sobre Fray Ger., ms. f° 50, .