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pu contribuer, en ravivant les anciennes querelles, aux épreuves de TOnire qu'il aimait tant.
Ces réflexions étaient nécessaires pour entrer dans l'esprit même de notre auteur. On ne saurait être embarrassé d'avouer les torts d'un homme qui s'est trompé de si bonne foi, et qui disait humblement, en a{iprenant la condamnation de son ouvrage : « Dieu ne confond point les erreurs du jugement avec les fautes de la volonté (1). »
Nous serons maintenant entièrement à Taise pour apprécier la valeur littéraire et critique de l'œuvre d'Isla, et pour lui donner, à ces points de vue, les éloges qu'elle mérite.
On ne s'étonnera pas, d'ailleurs, qu'ayant ;\ parler, dans le présent chapitre, do Fray Gcrundio en tant que roman, nous ayons été amené à expliijuer par avance les condamnations qui l'atteignirent; car c'est bien le roman, et le roman seul, (}ui fut fra[)pé. L:i plupart des dénonciations déclarent que les passages sérieux et didactiques sont excellents. Au rebours du critique anglais do la Itetvospertire lietiiew, les adversaires voudraient qu'on supprimât tout le reste et qu'on ne conservât que les le(;ons de rhétorique. Ces deux jugements si op|)Osé8 donnent une idée fort exacte du livre. Son véritable crime fut d'avoir fait rire, en alTublant un moine d'une défroque de picaro.
J'estimr qu'il serait au moins inutile de parcourir toute la collection des ronirms i ir.-irt'Sijin'S. pour ro-
'() Cariât à tu cuHado, 2t«.
chercher ce qu'Isla peut avoir emprunté à chacun d'eux. Nous ne rencontrerions que des analogies extérieures, accidentelles, et qui tiennent à l'identité du cadre de toutes ces bizarres biographies. Quelquesunes, comme LazariLle, offraient à Isla des silhouettes de moines et même de prédicateurs, mais dessinées sousun jour qui, nous l'avons vu, n'allait nullement à son dessein. Ce qui fait ressembler Fray Gerundio à Guzina.n d'Alfarache, c'est le nombre et la longueur des digressions, mais dans Guzman ces horsd'œuvre ennuyeux ont la prétention mal justifiée de moraliser ; dans Fray Gerundio, ils vont à instruire. Il est probable qu'Isla n'avait point lu Màrcos de Obregon, de Vicente Espinel; sans quoi, en traduisant plus tard Gil Blas, et en le revendiquant pour l'Espagne, il eût certainement reconnu le nom même du héros d'Espinel et plusieurs des épisodes de sa nouvelle.
S'il est un roman qu'on serait tenté, d'après le titre, de rapprocher de Fray Gerundio, c'est le Donado hablador, de Jerônimo de Alcala Yanez y Rivera, mais le long bavardage du frère Alonso n'avait rien à apprendre au P. de Isla, et bien que le héros passe quelque temps au couvent, les interminables aventures qui précèdent et qui suivent cet épisode n'ont rien de monastique (1).
Chose assez singulière, il est deux romans où Isla eût pu trouver ébauché le type burlesque d'un pré-
(1) El Donado hahlador. Vida y aventuras de Alonzo, mozo de muchos amas, por el D' Gerônimo de Alcal;'i, Yafiez y Rivera. B. A. E., t. XVIII.
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(licateur espagnol, et ce sont deux livres français, qu'à cette époque il n'avait point lus. Plus tard seulement il rencontrera dans Gil Blas l'archevêque de Grenade et ses homélies, et dans le Bachelier de Salamanque la figure du licencié Carambola, devenu prédicateur à Mexico sous le nom de Fray Cirilo, et qui, obligé de quitter la chaire, faute de mémoire, dés le début de son premier discours, descend en plaignant ses auditeurs du malheur qu'ils ont de perdre un si beau sermon.
Ce n'est donc point dans les livres, mais dans la plus vivante réalité, qu'isla a saisi les personnages dont il fait défiler sous nos yeux les silhouettes ou les caricatures.
Ce sont les novices malins qui vont les paupières baissées, le capuchon rabattu sur les yeux, la tête penchée « comme une figue mûre », les mains croisées sous leur scapulaire, et qui, dés que le cellerier tourne la tête, mettent dans leur giron uno deini-dou/.aine d'd'ufs ou vident en un clin d'œil un llacon di; vin. Ce sont les étudiants, « philosophes et lliéologiens ;i la barbe naissante, » race turbulente, joviale, bavarde et intrépide, qui se moque sans piliô des anciens et qui porto Fray (Jerundio on triomjihe après ses plus absurdes discours.
Voici les gros bonnets, les uinmlaritis de liJrdre, (jui 86 prélussent dans leurs loisirs de jubiles, entretenant avec soin leur parti, et « vivant mieux que des évoques»; vieillards prudents et circonspects, prodigues de sages conseils plus que d'actions coura*
geiises. Ce sont enfin les frères lais, dont nous trouvons plusieurs types dans le roman, « gens de bonne humeur, nullement timides, et encore moins scrupuleux, » et au-dessous d'eux, le grossier donatdo, serviteur infime du couvent, ivrogne, querelleur et boufi"on.
Malgré la difficulté d'une traduction, il faut citer ce dernier portrait, plus vivant dans sa brièveté que la figure du héros picaresque de Yanez y Ribera, le donado hablador, dont nous parlions naguère, et dont l'autobiographie remplit deux volumes. 11 faut savoir que le donado n'est pas un religieux; il n'est attaché à l'Ordre par aucun vœu et ne porte pas l'habit. Celui qu'lsla nous dépeint « avait été trois fois marié ; après cinq ans de veuvage, fatigué du monde, pour faire une fin il se mit au service d'un couvent, où il ambitionna de devenir frère lai ; mais on ne voulut point lui donner l'habit, parce que, encore qu'il fût très robuste et serviable, il avait l'esprit extraordinairement épais ; pardessus le marché il était fort bavard et plus que médiocrement buveur, non pas qu'il se privât totalement de l'usage de la raison, mais il se mettait sur une certaine limite fort suspecte; et c'est alors surtout qu'il jasait comme une pie, et sur tous les sujets qui se présentaient, car il savait lire, et il avait lu ÏHistoire des douze Pairs de France, Guzman d'Alfarache, la Pîcara Justina et, en fait de romances d'aveugles, tout ce qui se chantait de neuf dans les foires ; il aimait surtout à lire les gazettes, quoiqu'il n'y comprît pas un traître mot. Moyennant quoi le donado était un
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type fort divertissant, et, pour un observateur, un vrai morceau de roi {\j. »
Ce qu'Isla peint le mieux après les moines et les curés de campagne ('2, ce sont les paysans de la Vieille Castille ; on se ra{)[)elle le portrait du bonhomme Zotes ; il y faudrait joindre maint autre type de campagnard à la Sancho, sacristain ou majordome de confrérie, tels que le tio Bastian Borrego (3), mainte scène amusante de famille ou de village. L'une des meilloures figures est un oncle de Fray (.lerundio, brave laboureur de Fregenal dclPalo, Familier de l'Inquisition ; il a hérité de l'écuyer de Don Quichotte son bon sens populaire» son franc parler et ses proverbes; et, dans le jargon des campagnes de Vallauli, il donne d'amères leçons h son écervelè de neveu (4 ,.
C'est par là, par ces tableaux d'un réalisme si pittoresque, par ces « parodies des mœurs campagnardes, scolastiques et claustrales », que vaut, comme «puvre d'art littéraire, le roman d'Isla. Des témoignages peu récusables y reconnaissent le vrai sel castillan, de marque authentique; sel de haut goût, plus mordant
(1) Fray Grr., lit). IV, rflp. m, u* 6.— Imponsiblr (ic «errer de près le (este daim (le* phruen comme celle-ci : •• era... ma* que medianauicole behedor, iiu de uniiera que kc privaMe m totum, pero se quedaba A uno« ine<lio« pe|o« que olian A cbamu^quinn, y eulouces con • iprclaliilad hablad.i |t(>r Indan la» coyuutnra*... •
{i) Une di» p.i:.'!'» \>* plmt nuiufniite<« du roman r«l le portrait du curé do Pero Kubio, arrhiiirt^lre du raiiton, commiinaire du Saïut- Offlce, • I . rr fnbriqiKr quant A «on forp«, cl d'une
non moii; .:<■ dnn« \v* facultri de non âme. t Llb.V|
cap. VI, 11* ii. Ou II. |,oiil ^uère douter qu'Ula n'eiU eu tuc un per> KinoAfffl matant.
(1/ lib. III. r«p. I.
f4; LIb. V, cap. VI.
parfois que délicat, mais jeté à pleines mains dans ces pages joyeuses, dont Veiïet est irrésistible (1). Il faut l'avouer avec le même critique, le défaut de l'œuvre est l'abondance prolixe, la vulgarité parfois triviale, la gaîté un peu épaisse. Mais, sous cette plaisanterie exubérante, qui tend sans cesse à glisser dans la farce, se cache souvent, nous l'avons vu, la pointe pénétrante d'une satire plus relevée ; et Sismondi n'est que juste en déclarant que, de son temps, le Gerundio « est regardé, avec raison, comme l'ouvrage le plus spirituel que l'Espagne ait produit au dix-huitième siècle. » Ticknor, qui constate aussi l'importance de l'œuvre d'Isla et « le grand talent avec lequel elle est écrite », est moins heureux dans l'expression de sa pensée quand il prétend que Fray Gerundio est un ouvrage « grave et sérieux, comme il convient au caractère espagnol, mais que celte gravité même cache un esprit sarcastique qui, dans d'autres pays, n'est pas regardé comme compatible avec la véritable dignité, mais qui, en Espagne, s'est souvent concilié avec cette qualité d'une façon très heureuse (2). »
Cette phrase de Thistorien américain est pour moi une énigme. Il suffit d'un peu de lecture pour savoir que la gravité, par bonheur, n'est pas le dernier mot de tout en Espagne ; et quant à Isla, rien n'est plus
(i) « La sàtira es abundaute, copiosa, de Icgitimo graccjo caslellauo, no muy pasado por la ccudra, vulgar y grotesco à veces, pero irrésistible en sus buenos trozos, que sou las parodias y las descripcioues de costumbres nisticas, escolâsticas y claustrales, trasladadas cou tosco pincel, pero con siugular semejanza. » Meneudcz Pelayo, Ideas estéticas, t. III, p. 416.
(2) Hist. de la lit. esp. t. IV, p. 57.
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opposé que le genre sarcaslique, c'esl-à-dire l'ironie froide et amère, à sa bonne humeur comraunicative, à sa plaisanterie facile et sans fiel. Sa manière a été mieux appréciée par les critiques anglais, habitués à retrouver dans la verve originale de Cervantes et d'autres romanciers espagnols quelque chose de l'humour britannique ; plusieurs constatent ce caractère chez notre écrivain (1). Quand parut à Londre.>, en 1772, la traduction anglaise de Fraij Gerundio, quelquesuns furent frappés de l'analogie de ce style avec celui de Tristram Sfumdy, et voulurent y voir un plagiat. Ne pouvant l'attribuera Isla, dont l'ouvrage avait [laru avant celui de Sterne, ils en rendirent responsable le traducteur anglais de Fvny (ierundio (2). Cette idée prouve du moins qu'il existe quoique affinité entre les ouvrages originaux.
C'est encore à la tradition picarcsjiii 41..* le T. de Isla doit sa langue, d'une richesse et d'une saveur nationale très dignes de remarque. A cette époque, le castillan entrait dans une phase nouvelle, et Isla, nous le gavons, appartenait ù l'ancienne école. L'érudil Salv.'i a raison de louer son zélo pour la pureté do la
ItA, a calalof/w uf ^fmnnh and yortitijucse Looks, L 1, p. 115 : r Ixia l» « wriU-r «Ji*liii):,'ui«ho<l hy .. the Tcln o( humour riiiiriiiiK througli hi« work*. »
(2^.TI. 1. -• f • .. . •■ - ', •m|,.,Ki>.ll.y Falher I«l* lo ridicule
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langue, et son habileté à en exploiter toutes les ressources. « Il n'y a pas d'écrivain, dit-il, chez qui celte opulence de l'idiome apparaisse avec autant d'avantage, si l'on en excepte Quevedo (1). »
Ce rapprochement est exact : Quevedo, qu'Isla appelle « notre incomparable satirique », était, avec Cervantes, son vrai maître; et sans l'imiter d'une façon aussi apparente, aussi exclusive que son contemporain D. Diego de Terres Villaroel, c'est à lui qu'il doit en bonne partie le mordant et la verdeur de sa prose.
Andrés et d'autres critiques rangent Isla parmi les classiques; et si quelques-uns, en toute rigueur, lui contestent ce titre, il ne nous parait pas nécessaire de prendre parti dans une question où nous ne saurions être entièrement compétents, et qui, peut-être, les mots à part, a peu d'importance.
Molière a laissé dans son œuvre une trace assez marquée. On y retrouve, sous la forme d'une bouffonnerie entraînante, la leçon de prononciation donnée à M. Jourdain par son professeur de philosophie, et plusieurs petites scènes de bonne comédie font deviner l'inspiration du maître.
Lorsque Fray Blas, au retour d'une mission, reçoit de son prieur l'ordre inespéré de faire prêcher au réfectoire son jeune ami Fray Gerundio, « il en fut tellement satisfait que, sous le coup du premier mouvement de joie, il mit la main à sa poche pour en tirer le doublon que lui avait valu son sermon et en faire
(1) Salvd : A catalogue of spanish and portiigiiese books, t. I, p. 115.