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cadeau à son supérieur ; mais à l'inslant même, se ravisant, il se contenta de tirer son mouchoir, s'essuya le visage, promit de faire sur-le-champ ce qu'on lui commandait, et partit précipitamment. » 1) On a reconnu le geste de Géronte, faisant mine de donner sa bourse à Scapin pour racheter son flls.
Ceux qui ont voulu absolument trouver un écrivain français dont la manière put être rapprochée de celle d'Isla, ont nommé Rabelais. C'est à lui que devaient naturellement faire songer ces moines joyeux et grands mangeurs, à la mine fleurie et à la verve intarissable : ce mélange de discours graves et plaisants, cette exubérante abondance de langage, et surtout le ton goguenard, le large rire, en un mot ce que Rabelais lui-mOme nommerait l'allure frntosque. Sismondi remarque qu'Isla rappelle souvent Rabelais « par la vivacité et l'enjouement de sa satire, par son travestissement baroque de la pédanterie, par l'adresse avec laquelle son fouet atteint non seulement le but, mais encore tous les objets ridicules qu'il trouve sur son chemin (2 . »
Au reste, nommer Rabelais, est-ce nous éloigner beaucoup do la tradition picaresque, et ne sont-ce pas des maîtres pic&ro» que Ranurge et Frère Jean des Entomcures? Hicn entendu, il faut .'*e bîUer do dégager notre jésuite d'un voisinage aussi suspect, et do proclamer que non seulement, dans aucun do ses écrits, l.sla n'a jamais « oITt-n-é riionnéteto ou les
(I, Fray Uei ., Iih. W, r.ip. viii. »• 4.
(S) lift 'Irt htlér. Ju Mxh lU VEuropr, t. II. cbâ|t. iitv.
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raœurs(l)», mais encore que nul plus que lui n'a en horreur l'esprit anti-monastique et anti-catholique qui fait le fond du moine Rabelais.
Ce rapprochement d'ailleurs date de loin, eL fut fait, au temps de l'apparition du Gerundio, par les ennemis de l'auteur. Un des pamphlets les plus ineptes qui parurent contre l'ouvrage d'Isla et plus encore contre la Société de Jésus, développe longuement le parallèle entre Isla et Rabelais, et dans une page que la lecture seule peut rendre croyable, accuse les Jésuites d'avoir voulu, en publiant Fray Gerundio, se venger du Roi Catholique, qui avait soustrait à leur royauté les peuples du Paraguay : leur but était « d'introduire, à l'aide de ce livre, l'hérésie en Espagne, et de jeter par là le déshonneur sur notre catholique monarque et sur tout le royaume ; ils avaient appris cette tactique de la bouche de Jean Marot {sic) et surtout de François Rabelais, qui s'était servi de la même méthode pour établir le luthéranisme en France, du temps de François P"". » Suit, comme preuve à l'appui, une longue citation « d'Antonio Herrera, chroniqueur général de Castille et d'Amérique sous Philippe II », lequel, dans le passage cité, constate en effet, en termes assez malhabiles, l'influence que les livres de Rabelais exercèrent en faveur de la Réforme (2).
(1) Sisuioudi, l. l. 11 ne s'est pas arrêté i temps daus une citation latine de Ju vénal, si toutefois, comme il y a lieu :e le croire, l'édilioii Lidforss (lib. lY, cap. vin, n" 11) reproduit exactement le manuscrit original. On pourrait relever cà et là quelques autres plaisaateries déplacées sous sa plume.
(2j Berbe (Brève) Resumpii de la maraviUosa vida y nacimiento del célèbre Bufon del Evangelh el P. Supino de Isla, de la Comp. de Jeni.t.
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Il est un autre rapprochement qui s'impose et qui date aussi de l'époque même du Gerundio. Isla était allé au-devant de cette comparaison dangereuse, en appelant son héros le Don Quichotte des prédicateurs, en déclarant qu'il [irétendait marcher sur les traces de Cervantes, et en multipliant, au cours de son ouvrage, les imitations de détail, constantes et allichées. Il n'est pas jusqu'à ces contradictions et invraisemhlances volontaires du récit, (}u'il ne reproduise à dessein, avec aisance et gailé.
Aussi, quand parut Fray Gerundio, plusieurs de ceux que ses coups n'atteignaient pas le mirent étourdimenl en parallèle avec />>/< Quichotte. En présence de cette admiration à tout le moins maladroite, faut-il aujourd'hui s'indigner et déclarer avec un criliiiue espagnol qu'un tel rapprochement est un « blasphème et une hérésie épiques (ij », ou s'écrier avec M. Ferrer del Rio : « Isla et CJer vantes, juxtaposer ces deux noms, ce n'est en aucune fa(;on les comparer. Qui pourrait tire assez court do vue pour confondre la lumière du gai^ avec celle du soleil, et un
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grain de sable avec les Andes? (1) » Le soleil et les Andes, voilà des termes de comparaison bien castillans et qui eussent fait sourire la âne modestie de Cervantes.
Mieux vaut être indulgent pour les enthousiasmes contemporains; on ne juge bien qu'à distance, et un siècle jusque-là fort pauvre en ouvrages d'esprit devait être disposé à porter aux nues toute œuvre sortant quelque peu du médiocre. Il ne saurait être question que d'un rapprochement tout extérieur entre deux livres si différents par leur nature et leur but, entre un chef-d'œuvre de fantaisie délicieuse, de haute et franche comédie, et un roman didactique au fond, dont l'objet est spécial et restreint. Faut-il le redire ? Cervantes nous procure, entre autres jouissances, le plaisir original d'admirer et d'aimer le héros même de qui nous rions ; la noblesse du travers élève le burlesque à une hauteur inattendue, et ce contraste paradoxal est d'une vérité profonde. Il serait absurde de demander rien de pareil à Fray Gerundio.
Chez Cervantes, la perspective, l'au-delà du récit amusant, c'est la vie humaine, dont le tableau toujours nous fait penser et nous émeut, dont les ridicules mêmes cachent tant de côtés sérieux et tristes. Dans Fray Gerundio, la plaisanterie n'a le plus souvent d'autre arriére-plan qu'une leçon de rhétorique. Le roman n'est qu'un accessoire : il se trouve mêlé et fondu, souvent avec beaucoup d'art, à de lourds développements techniques, qui doivent remplacer ici ces
(1) Ant. Ferrer del Rio : Discurso académico, 29 mai 1853, p. 17.
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hors-d'œuvre piquants ou profonds que Cervantes prodigue au lecteur nonchalant et qui s'appellent le curieiLX indiscret ou les folies de Cardenio. Dans ces conditions, il suffit de noter que tout parallèle est hors de saison.
En réalité, Isla n'a jamais songé à faire concurrence à Cervantes. Autant le héros de ce dernier est long et maigre, noble de tenue et de caractère, hidalgo avant tout, autant celui d'Isla est épais et vulgaire. « Gracia frailena », medisaitunjour un Espagnol, pourdèsigner la qualité du comique chez Isla. Don Quichotte et Fray Gerundio sont deux grotesques qui occupent les deux bouts de l'échelle de l'idéal. Raison de plus pour qu'il soit interdit de les comparer, et d'écraser notre pauvre petit jésuite de tout le génie colossal de Cervantes, en mettant a le grain de sable en face des Andes! »
Notre écrivain laissait donc volontiers ses adversaires dire que son livre ressemblait à don Quichotte comme les copias de Henegasi aux églogues do Garrilaso (1); il laissait en souriant ses amis lui promettre une place « à côté de Cervantes et de Quevedo, dans le triumvirat de la littérature aimable et plaisante (2) »; il .se contentait, à part lui, d'avoir fait une œuvre utile et capable de contribuer à relever, en Es-
(1» B. A. K I. XV, p. 36.1.
(t) B. A. K. t. XV, p. M. — ■'^i'<iii<>ii<ii, lui 4iii"i>i, iiK-l ir.iiii iii'iiKMit Ul« en cooipagiiic de Orvantp* pt de Quevrdo : • L4>ii Ilalt<*u«, dtt-kl. D'ont |Ni« uii «rut ouvra^r tk mi-l(r<* k rôle do roui d« Ccr- Ttlitr*. lïv giirvcdo. dti r. de I Ma. •• Hft. df$ ItU. du kinli ili- CEur,, i. n. p .•."».
pagne, riionncur de la prédication chrétienne et des lettres. Il fil plus qu'atteindre ce but, il écrivit le seul ouvrage qui ait imité don Quichotte avec un talent original, et qui se fasse lire encore après son modèle (1).
S'il est un genre aujourd'hui disparu, c'est à coup sûr le roman picaresque : les types qui le défrayaient sont des types perdus. A l'époque où écrivait le P. de Isla, les circonstances, particulières et complexes, qui avaient rendu possib^.es ces romans et leurs héros, allaient cesser d'exister. Jusqu'à lui, depuis Lazarille, toutes les variétés de cette étrange famille avaient été exploitées, tour à tour, par les romanciers. Mateo Aleman, Espinel, Cervantes, Quevedo et les autres avaient trouvé leurs personnages un peu partout : à la cour, au port de Séville, dans les écoles de Salamanque ou dans les bouges des gitanos : toutes les classes de la société avaient fourni leur contingent. Toutefois il y avait un inonde à part, plus fermé et plus respectable, qui, dans ses détails intimes, avait nécessairement échappé, ou à peu près, à l'indiscrétion autobiographique. des conteurs picaresques : ils n'avaient pu y
(i) Parmi les nombreuses satires littéraires qui prétendirent imiter Don Quichotte, et dont aucune jusqu'ici n'a paru digne d'attention, Ticknor (Ilistoria de la literalura espanola, tomo IV, p. 232, de las diversas ediciones é imilaciones del don Qidjote) ne cite pas Fray Gerundio. En revanche, il eu indique une que je n'ai pas vue : Empresas Uterarias del inoeniosUsimo don Quijote de la Manchuela, Sevilla, in-12, s. d-, par Cristôbal Anzarena. Si cet ouvr.ige, comme le croit Ticknor, date de 1767, et si, en décrivant l'éducation du héros, il attaqiie les défauts littéraires de son époque, ce plan ressemble fort à celui de Fray Gerundio, et il est bien possible que l'auteur ait été inspiré par le succès du roman d'Isla.