‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 57 sur 103 · LA CRITIQUE : LE PRÉDICATEUR ET L'AU:>1T0IRE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE : LE PRÉDICATEUR ET L'AU:>1T0IRE

la confie à un précepteur de village, chez qui l'ignoranco peut paraître chose moins étonnante ; miis la décadence était trop profonde pour n'être pas universelle. Déjà, un siècle auparavant, dans les collèges des Jésuites, on apprenait par cœur le Polyphème et les Solitudes de Gôngora (1> Lo succès de Gracian avait dû lui faire parmi ses confrères hien des disciples ; et, à l'époque dont nous parlons, les orateurs, les écrivains et les poètes de l'Ordre peuvent être comptés sans façon parmi les pires.

Toutefois, pour le prédicateur, la formation spéciale qu'il reçoit dans le cloitre ou le séminaire est plus importante encore que la première éducation, et peut en réparer les lacunes.

Ilélas, au sortir de son noviciat, le malheureux Fray Gerundio tombe, pour ses péchés, entre les mains d'un professeur de philosophie dont il faut lire le portrait :

a Fray Toribio, lecteur ès-arts, était un petit moine, atteignant à peine la trentaine ; d'une intelligence médiocre, quoique assez subtile ; d'une mémoire heureuse, travailleur acharné; furieusement aristotélicien, parce qu'il n'avait jamais étudié une autre philosophie el ne pouvait souiïrir qu'on en parlAl ; éternel dispuleur, favorisé en cela d'une grande volubilité de langage, d'une voix claire, forte et bien nuurrie, d'une admirable résistance de poitrine cl d'une merveilleuse vigueur de poumons ; en un mol, un type essenlielle-

'( M'-iiruilci Tclajfo ; IJrai ati'ticat, t. Il, p. jJ4.

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ment scolastique, la tête si farcie de termes consacrés qu'il n'en employait, ni n'en connaissait d'autres pour exprimer les choses les plus triviales. »

(c Vous direz à ma sœur Rose, écrivait-il à sa mère, à propos des chaussettes dentelle m'a fait cadeau, que la materia ex qua m'en a paru quelque peu grossière, mais leur forme artificielle est accompagnée de tous ses constitutifs. Quant aux quatre livres de chocolat que vous m'envoyez, je dirai in rei veritate ce que j'en pense. Les qualités intrinsèques en sont bonnes; mais les accidentelles V ont gàié^ parce qu'il a été trop longtemps appliqué à la nature ignée, par l'intermédiaire de la, vertu comhustive (\). «

Ayant rencontré un jour cette question qui avait été, lui assure-t-on, débattue en Allemagne : Utrum chirnaera bombilians in vacuo possit comedere secundas intentiones'2 (2), après y avoir longtemps réfléchi, à la fin « il frappa du pied la terre un grand coup, et s'écria avec éclat :

« Par le saint habit que je porte, j'aimerais mieux être l'auteur de cette question que de me voir à l'heure même Presentado, et je veux être mis au sac à la prochaine sabbatine, si je ne défends cette thèse en acte public, en soutenant l'affirmative (3). »

Ce persiflage cache des critiques sérieuses, et, dans les pages qui suivent, Isla propose d'importantes ré-

(1) Fro'j Ger. 1. II, cap. i, u" 6 (.'t suiv.

(2) Rabelais, II, 7.

(3) Lib. II, cap. i, n" 15. Le titre de Presentado était une dignité qui, dans plusieurs Ordres monastiques, donnait droit ù d'importants privilèges.

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formes : la réduction de la dialeclique à son vrai rùle et à ses modestes proportions ; la suppression des questions oiseuses et extravagantes qui gaspillaient un temps précieux et encombraient tout, dès les abords de laphiloso{)hie.

Il esquisse, comme exemple, lu i)lan d'une courte introduction qui résumerait l'histoire critique de la logique ; cette idée était une heureuse nouveauté.

« Aider l'esprit à raisonner avec pénétration et justesse, à distinguer les divers aspects qu'une même chose lui otTre, et à discourir sur ces idées, de manière à arriver souvent à la démonstration, presque toujours à un prudent assentiment, tel serait, d'après Isla, le r(*>le de la logique. »>

Au lieu de cela, « on emploie sept mois sur neuf à remplir de pauvres jeunes cervelles des idées les plus confuses, des images les plus baroques. »

Je no puis que laisser deviner les scènes de bouffonnerie A peine tolérable qu'amènent dan:? le roman les discussions soulevées parmi les élevés de Fray Toribio, à propos do la notion de substance. Qu'il sulCso de savoir que dans la langue populaire do Campazas, lo mol sustancia désigne un bouillon léger et lénitif. Fray Gerundio n'y voit pas autre chose, et s'évertue à prouver, envers et contre tous: « f/uor/ substantLi sit immédiate operativa. »

Hien entendu, il ne faudrait pas, sous l'impression do ces pages, prendre lo V. de Isla pour un advor- .««airo delà doctrine et de la méthode scolasliques. Il en.K'igna longues années, nous lo savons, lu philoso-

phie et la théologie suivant les plus pures traditions de son Ordre. Son maitre, le P. Luis de Lossada, lui avait légué le respect et l'amour de ces traditions, non moins que la haine des vaines subtilités. La meilleure preuve en est dans un autre épisode de Fray Gerundio.

Un ecclésiastique portugais, Louis-Antoine Verney, archidiacre d'Evora, agent de Pombal près la cour de Rome, fît paraître, en 1746, un ouvrage intitulé : La véritable méthode d'étudier, pour la réforme de Vins- Iruction en Portugal. C'est un vaste plan d'études, où de bonnes idées, pillées çà et là, "sont éparses au milieu de projets vains et dangereux. Le chapitre qui traite de l'éloquence delà chaire renferme des traits heureux, mais dont le P. de Isla, quoi qu'on en ait dit, n'avait point sujet d'être jaloux.

On aurait peine à deviner la mesure que propose l'archidiacre contre les étudiants qui, selon la vieille coutume des universités, faisaient subir aux nouveaux venus des épreuves parfois assez dures. Il ne demande contre eux rien de moins que la peine de mort. Comme le fait remarquer M. Menendez Pelayo, voilà une idée qui sent par trop son Pombal (1).

Ce théologien prétendu ne se contente pas de réprouver absolument, dans l'enseignement de la théologie, la méthode scolastique si chère à l'Église; il se fait le prôneur attitré des Jansénistes et des philo-

(1) Verdadeiro melodo de esludar, para ser util a repuldica e. aigreja, proporcio7iado ao estilo e necesidade de Portugal... Valenza, 1746,2 vol. in-4''. Sur Verney, voir Menendez Pelayo : Heterodoxos esp., t. III, p. 231 et suiv. — Vie. la Fuente, Ilistoria de las Universidades en Esp,, t. 111, cap. 66 et 67.

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sophes modernes; il remplace saint Thomas par Piiffendorf, Grotius, Locke et Hobbt.'S,

Ce Fortuf^ais prend [liaisir à injurier, dans sa langue, le plus grand orateur et un des plus grands hommes de son pays, Antoine Vieira. Il s'attaque violemment aussi au P. Feijôo, dont les tendances réformatrices sont loin de lui sembler assez accusées.

11 n'en fallait pas tant pour exciter la bile du P. de Isla. Trouvant l'occasion propice, comme il le dit dans son Prologue, il «< arrache d'un tour de main la barbe postiche du faux capucin » 1 ), et administre au seigneur archidiacre une vigoureuse correction. Il met tout son cœur à venger son maître Vieira et la cause des sciences ecclésiastiques et des méthodes consacrées. Quand mèrne on jug<'rait (juc le P. de Isla ne pouvait être pleinement inq)arlial (car le F*ortugais, en bon janséniste, visait surtout l'Institut , on doit avouer que large part est faite aux concessions.

Il reconi.ait dans l'ouvrage de Verney et même dans SOS diatribes contre la tln-ologie d'alors, « beaucoup de bonnes ckoses », dont il avait pu proliter lui-même.

'» S'il se contentait de nous dire que dans presque tou.sles traités on mêle des questions inutiles, que l'on pourrait et que l'on devrait retrancher; — que plusifursdes questions utiles et nécessaires sont exposées avec une prulixité intolérable, (juu do cha(tue argument on a fait une dissertation ou mémo un traité, et parfois un livre entier, et i]uo pour une telle étude la

'Il Vrrii" y «'lut .n »(iii«.- «ihi* \o purnioiiymi- .|ii I .irI).»lujbo, uoiu «ulgAirr dr« rA|iuriii» cii lUiir — h'ra 't<r , Prolofc'o, u' 21.

patience ferait défaut à Job en personne, à la bonne beure, il pourrait n'être pas seul de son avis. Mais venir nous jeter à la face, sans autre précaution, que la Théologie scolastique est inutile et préjudiciable aux dogmes de la religion... Ah ! si j'étais Inquisiteur Général!... » (1)

La longue analyse de l'ouvrage du Barbadinho forme dans le roman une digression très lourde, mais dont la portée est considérable. Les leçons absurdes de Fray Toribio ont dégoûté Gerundio, son élève, de l'étude sérieuse de la scolastique, ne lui laissant dans la tête que quelques termes barbares. Qu'à cela viennent se joindre les théories du Barbadinho, qui le persuadent de l'inutilité de la théologie, et voilà sa perte consommée.

Il y a dans cette fiction une leçon ingénieuse et parfaitement juste. Un double mal perd Fray Gerundio, c'est-à-dire les sciences sacrées en Espagne, et par suite la prédication : d'une part, la routine et les lacunes introduites par la décadence dans la scolastique vieillie; de l'autre, le mépris et l'abandon entier de cette même méthode, la seule capable, comme Isla le démontre à merveille, de donner à la théologie catho-

(1) Lib. Il, cap. VIT, uo 14. — Les défauts signalés ici par Isla sont ceux que dénonçaient tous les hommes éclairés, ceux que Feijôo avait attaqués avec sou impétuosité ordinaire. — Voir dans le Teatro critico, les dissertations suivantes : De lo qtie conviene quilar en las sùmulas. — De lo que conviene ijuilar y poner en la Légica y Metafisica. — De lo que solra y falta en la fïsica. — Ahusos de las disputas verbales. — Desenredo de sofismas. — Dictado de las Aidas. — Feijôo ne fait souvent que reproduire, eu les ajjpliquaut ù son temps, les idées que développait, deux siècles auparavant, le grand humaniste Luis Vives. {De causis corruplarum çirtium.)

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