‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 59 sur 103 · LA CRITIQUE ; LE PRÉDICATEUR ET L'AUDITOIRE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE ; LE PRÉDICATEUR ET L'AUDITOIRE

D'autres encore auraient pu se fâcher: les Franciscains, pour défendre leur P. Soto-Marne, dont le Florilogio est dénoncé comme le modèle que copie Fray Gerundio ; les Trinitaires, pour venger la mémoire du grand Paravicino, le véritable ancêtre du héros d'Isla.

Un curieux a cru retrouver dans le titre complet du roman le nom du célèbre orateur de Philippe IV, Fray < )rtensio Felis Paravicino y Arteaga, mais l'anagramme si incomplète et plus que douteuse (1 . Isla, d'ailleurs, ne fait nulle part la moindre allusion au père du cullisme oratoire ; il ne s'occupe guère que de son siècle, t'I les origines historiques du gérondianismc sont un point qu'il néglige '2). Quoi qu'il en soit, tout le monde criait, parce que « la volée atteignait tout le monde ; » et c'est ce que l'auteur avait voulu.

Dans la seconde partie, il faut le dire, la promesse de neutralité est moins bien gardée. Isla déclare ouvertement que l'habit de Fray (.lerundio n'est point l'habit dn saint Franrois ; les Fiénédictins aussi sont fornicllement mis hors do cause (3). Fnfin ailleurs, un mol, un simjile mol, glisso comme furtivement, d qui >o dérobe h une Inclure peu allenlivo, désigne sans imbages la familb; monastiijue à la(|uelle appartient le héros.

Voici ce pas.sage, dans let|ucl h' maestro 1 lay Prudencio, sage religioux appartenant au nH^iue couvent

(1) l). Jiii%n\.*nf. lUrtzi'iibiinch. Oracion acad^mKH en lu rrcrpcmn de /'. Anlnnio h'rrrry tiet Hio, p (l.

(i) Voir crpcii.laiit lih H, <-a|i y. ir >> . — <! iAo criattamo, loin. Il, n.Vi, Pràtogo, n» 17.

(3) i.lb. V. r«p. II. ir t, <>l C4i|>. vi, u* 20.

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que Fray Genmdio, fait la critique d'une absurde pièce de vers latins en échos, (morceau historique,) publiée à la louange du grand docteur de l'ordre de saint Dominique, saint Thomas d'Aquin (1) :

« L'auteur, dit Fray Prudencio, appelle saint Thomas la plume eucharistique de l'Eglise, et c'est le seul bon trait que contienne cet éloge, par allusion à ce fait que saint Thomas a composé l'office du Saint-Sacrement ; car, bien que certains critiques aient voulu lui disputer cette gloire, et à nous cette consolation (y d nosotros este consuelo), la chose n'est pas douteuse. » Donc Fray Prudencio et Fray Gerundio sont du même Ordre que saint Thomas ; mais l'auteur ne pouvait Tindiquer d'une façon plus fugitive.

Assurément Isla se mettait dans son tort. Quand même, ce qui n'est nullement démontré, l'Ordre des Frères Prêcheurs eût compté alors, en Espagne, un plus grand nombre de mauvais prédicateurs que les autres, ce n'était pas une raison pour donner par cette malice un fondement à des récriminations plus vives, pour réveiller le souvenir d'anciennes rivalités mal éteintes. D'ailleurs, l'allusion que je signale est si bien voilée, que personne, à mon su, ne l'a relevée.

Ces souvenirs aujourd'hui ne sauraient plus exciter qu'un sourire, et qui donc pourrait garder rancune au P. de Isla? Sa plume était vive et légère, mais son cœur, nous le savons, était sans fiel ; et, s'il pécha par imprudence, il en fut durement puni.

(1) l.ib VI, cap. Ji, 11- i>.

LA CRlTlyL'E : LE PREDICATEUR ET LALDITOIRE HI

J'ai essayé d'explifjuer avec noire écrivain comment s'elait multiplié en Espagne ce type du Gerundio, que l'ignorance et la fatuité ne rendent pas moins odieux que ridicule.

La racine la jdus vivace du mal est la vulgaire ambition du prédicateur qui, oubliant la sublimité de son ministère, ne songe qu'à s'attirer de grasses aumônes ou de vains applaudissements. Fray Blas le déclare sans vergogne : le but de l'orateur sacré n'est que de plaire à ses auditeurs, quels qu'ils soient, n'importe par quels moyens. « fc^t en vérité, ajoute-t-il avec orgueil, je ne me trouve pas mal de cette doctrine, car il y a toujours dans ma («'llule une provision de bon tabac, et de quoi faire une ta.^^sc; de fin chocolat. J'ai du linge blanc en abondance ; ma cantine est bien garnie et mu bourse a toujours quatre doublons eu réserve. »

« On nous traitera de fous, s'écrio-t-il ailleurs. Et qu'importe 'i si la folie attire tant d'applaudissements et de profil, la plus grande folie ne serait-elle pas de prêcher sagement ifi » Un le voit, c'est l'application à l'éloquence de la chaire des principes que Lope do Vega avait anichésau sujet du the.Uro : « Les bonnes comédies suutsifflées; les mauvaises sont courues et bien p avers : foin de l'art et des régies ! .sen/nv cuui paucis, viicrr cniii multis. » Ce rapprochement est fait par Isla lui-même, qui e.\ciisc Lope en uo le prenant pas au sérieux. .Mais ce qui n'était pour la scène qu'une boutade souvent corrigée par le génie, est ici une folie sacrilège.

(M Mh II, rnp. II. Il* lA, (•! I|b. IV. M p. IX. D* 7. c4|i. I, ir A.

Ainsi les goûts ou les caprices de l'auditoire, telle était l'unique règle de conduite du prédicateur Gerundio. Il faut donc nous demander ce qu'était cet auditoire.

Le public espagnol du dix-huitième siècle, à peine atteint par la vie moderne, a gardé du moyen âge ses passions mobiles et violentes, sa rude naïveté, sa foi toujours jeune et ardente. Il va au sermon comme à un pieux spectacle ; mais, pas plus que dans son drame ou son auto sacraraental, il n'y admet l'austère séparation du sévère et du plaisant. Il veut pouvoir presque en même temps admirer, rire et pleurer : durant la première moitié du discours, prendre parti dans les disputes thèologiques et les querelles de couvent, dont l'orateur le fait juge (1); écouter bouche béante la fantastique érudition et le style amphigourique auquel il n'entend rien ; durant l'autre moitié, rire à gorge déployée des bons mots et des contes salés qu'il n'entend que trop : sauf, au moment de la péroraison, à tomber à genoux et à se frapper la poitrine en sanglotant.

Ainsi, quand Fray Gerundio a prêché aux flagellants un sermon composé des mots les plus baroques de la mythologie mexicaine, ces bonnes gens sont pris d'un tel enthousiasme qu'après des vivats répétés « ils mettent bas leurs capes avec la plus vive ardeur et commencent à se fouetter si fort, qu'avant leur sortie de

(l) « Je suis le spadassin de ma communauté. » C'est, écrit Don José de Rada y Aguirre, ce que j'ai entendu dire en chaire k un moine tout enflammé et furieux contre un autre prédicateur qui l'avait critiqué dans un sermon. » (B. A. E., t. XV, p. 42.).

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