LA CRITIQUE : LE PREDICATEUR ET L AUDITOIRK
Tandis qu'il met dans la bouche de Fray Blas et de Gorundio de véritables cris de rage contre l'école française du bon sens, il réserve à l'adresse des afrancesados naissants un de ses plus mordants chapitres.
C'est l'épisode du jeune écervelé Don Gàrlos, gentilhomme qui a fréquenté les salons et les antichambres de la cour, et est « furieusement épris des airs de la grande mode. » Il fait la révérence à la française, parle l'espagnol de la même façon, aiTectant les tours, les expressions, jusqu'au ton et à l'accent; enfin c'est « un monsieur aciievé », [un monsiur hecho y derecho). Ce personnage se rencontre à Campazas avec l'oncle de Kray Gerundio, le docte et sensé chanoine de Léon. Celui-là est ur. franc Espagnol, a Léonais des pieds à la tête, qui, tout en rendant à la langue française la justice qu'elle mérite, aime avant tout la sienne. » Le contraste est agréablement dépeint, et le chanoine a beau jeu contre les ridicules du cavalier. Don Carlos est ainsi le pendant du fat à l'espagnole de Régnier :
... un jeune frisé, relevé de mouslachf, De galoches, de boite et d'un ample panache,
qui étale sa rotonde ou golille, :i li mode «mi Fianeo dans C(} temps-là d'.
Le I'. d(? Isla trouve moyen de faire passer ainsi une leçon de grammaire, pleine de détails techniques, et do mettre au jtilori une foule de gallicismes inutiles (2).
fl) Vof «l< « <|.-f« «II» Fraij Gerun'it'i nniM .ipprciitl qu* «Ion i'.kt\ot r'pf«tit< Mil • Il un GAAtAi'ioii il<- U Uann*. K<iiliou U<lfor««, toin. Il, p. 2k'». — Hrguirr, lat. MU, v. 't.
(2| Lib. IV, c«p. viii.
Les esprils clairvoyants et indépendants, qui sont toujours, il est vrai, le petit nombre, signalaient comme Isla ce danger. Torres, déplorant dans ses Songes la disparition des anciennes teriulias espagnoles, où l'on cultivait la langue et la littérature nationales : « Ce beau temps-là est passé, dit-il à Quevedo, surtout depuis le commencement de ce siècle, où les Espagnols se sont mis à porter perruque... et ont emprunté, avec le costume, la langue et les mœurs des pires Français. . . Parmi les marchandes de légumes, les boulangères, les aubergistes et autres gens qui trafiquent pour le service de la table, se glissent encore quelques mots d'espagnol, mais parmi les gens de cour, les hommes de finances, les marchands d'habits, le castillan n'est plus monnaie courante, c'est denrée de contrebande... Les tailleurs et les perruquiers sont français; les médecins sont italiens, les marchands sont allemands... Au Palais et dans les grands hôtels on n'entend plus que des mots français ou italiens, et on dédaigne quiconque ne sait pas entrer, sortir et se présenter en disant : « Je suis votre serviteur, monsieur ; — esclave de Voire Grandeur; — faites des compliments à madame (1). »
« Oh ! monsieur le Magistral, dit don Carlos au chanoine dans Fray Gerundio, vous êtes diablement castillan, et de l'air dont je vous vois, vous ne ferez point quartier aux mots libertinage pour disolucion; pavis pour pavim,enio; no merece la pena; nada de nuevo
(\) Torres: Buenos morales, 3» parte, visita seguntla. j
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ocurre en el dia, au lieu de por ahora no ocurre no' vedad{i). »
Sur ce point, Isla n'épargne pas plus ses confrères que les étrangers : « J'ai vu, écrit-il, le panégyrique de saint Jacques, par le P. N. Ce serait assurément un morceau excellent en son genre, s'il n'avait affecté de le franciser jusqu'à la moelle. Cela m'a infiniment agacé (2;... » Dans une autre lettre, un gallicisme était venu sous sa plume : il parlait des temps reculés, reculados. Il se reprend aussitôt, et après une plaisanterie d'assez mauvais goiM, se corrige par la vieille et élégante tournure castillane : « alla en los tiempos anfiguos (3). »
Les craintes et les répugnances d'Isla n'étaient que trop justifiées. En 1778, l'oraison funèbre de Louis XV, prononcée par Mgr de Beauvais, évéque de Senez, fut traduite en espagnol. Le traducteur, I). Lucas Campoo y Otazi'i, écrivit une longue préface destinée à l'instruction oratoire des jeunes ecclésiasti- (jues; et ce morceau débute ainsi : « Les Français, hommes éminents en toute espère d'arts et de connaissances, se sont aussi rendus sans rivaux dans l'éloquence. » Tout le reste est sur ce ton : « les Français, » tous les Français de ce temps-là sans doute, sont des émules de Cicéron. L'auteur le prouve en parcourant une à une toutes les figures de rhétorique, el en déclarant sur l'honneur « que les Français n'ont
(1, h'rnif tirr., Iil). IV, cap. vin, (2) (wirlw, d varioi, H.
{%) CarU*. à vanoi. 122.
pas d'égaux dans le maniement de chacune d'elles. » Ce traducteur était un ecclésiastique de quelque renom (1).
Sur ce terrain de la théorie oratoire, et dans cette délicate question des emprunts que doit faire la chaire espagnole à des modèles étrangers, l'attitude d'Isla est donc bien encore celle d'un réformateur prudent et discret. Sans doute il pousse de toutes ses forces ses compatriotes à lire et à imiter les bons sermons français et italiens. Dans ses chapitres didactiques sur la dignité de la parole sacrée, sur l'emploi* de l'Écriture, sur le style, sur les divers genres de prédication, sur l'oraison funèbre, c'est d'auteurs français qu'il se réclame et qu'il s'inspire, des Dialogues de Fénelon sur l'éloquence, des traités de l'évéque Abelly, des ouvrages de Fléchier, du P. Caussin, du P. Biaise Gisbert (2).
Il revient à Bourdaloue avec une complaisance marquée. Un des personnages du roman, le bénéficier, prêtre plein de finesse et de bon sens, est peint sous des traits qui, par une ingénieuse combinaison, représentent à la fois Isla lui-même et le signataire de son livre, le bcnéfîciei' Lobon de Salazar. Or, « il prêchait, dit l'auteur, avec jugement, piété et zèle, parce
(1) Voir parmi les poésies de D. Franc. Gregorio de Salas (1797), une épigramme contre un prédicateur afrancesado, B. A. E. Poetas liricos del siglo xvni, t. \\\, p. 546. Oracion funèbre de Luis AT, pronunciada ]ior el III. Sr. D. J. B. de Beauvais... y tradueida del francés por el P. M. Lucas Campôo y Otazù, de los clerigos reglares... Madrid, 1778, in-12.
(2) Fray Ger. Vrôlogo, u"^ 36, 42, ol. — Lib, IV, cap. vi, n» 13 et suiv. — Lib. V, cap. viu, n» 39.
l.A (.r.lllULt ; Lh PKKDICATELR KT I.AUDITOIRK ;^9
qu'il était fortatlccliuiiDL' aux ouvrages des Pères Segneri et Bourdaloue, qu'il tâchait d'imiter dans ses sermons (1). »
Et pourtant, là ii est point l'idéal du P. de Isla. Lorsque Fray Gerundio demande à son sage maitre Fray Prudencio, dont les leçons doivent lui être bien inutiles, quels sont à son avis les meilleurs sermonnaires, à cette question franchement et pour ainsi dire officiellement posi-o. Isla répond totte fois par des noms espagnols
« Toute comparaison est odieuse, répondit le Père Maitre, et ainsi, sans m'aventurur pour le moment à des appréciations de cette sorte, je me contente de te dire que les sermons de saint Thomas de Villanueva, pour le naturel, la suavité, l'efiicacite, sont un charme de l'entendement et du cœur. Ceux de Fray Luis de Granada, qu'on a a[)pclé avec raison le Démosthéne espagnol, pour le nerf, la solidité, et cette éloquence vigoureuse qui enjportt^ tout après elle comme un torrent impétueux, ont peut-être bien peu de rivaux. La nouveauté des sujets, Vingéniosità des preuves, la délicatesse des pensées, l'opportunité des citations, la vivacité do l'expression, la véhémence do la passion, qui régnent dans la plupart des sermons du P. Antonio Vieira, le rendent peut-être digne des titres que beaucoup lui donnent, de Mirarlo des esprits, et de Prince de nos orateurs 1,2). »
Isla s'arrête ensuite longuement à venger Vieira des
(1) Fray Grr., IJh. II, cAp. v, ri» \ 2) Kray Gtr. I.ib. II. up. i. ir tl.
injustes attaques du Portugais Verney. Ses amis de Madrid , avec quelque raison peut-être , trouvèrent cet éloge de Vieira excessif et diflfus : et l'auteur répond à ce reproche dans une lottre inédite qui nous livre le fond de sa pensée : l'expression en est curieuse, parce que son bon goût y travaille assez heureusement à corriger les vivacités de son patriotisme :
« Vieira est ce que nous avons de moins mauvais, et, dans les sermons de morale, c'est absolument ce qu'il y a de mieux : tellement que tous les Français et tous les Italiens réunis ne sauraient lui être comparés, étant donnée notre manière, à nous, de concevoir et de nous exprimer (pELva nuestro modo de concebir y de explicarnos) (1). »
A ce jugement quelque peu flottant, peut-être Isla en eût-il substitué un plus ferme, peut-être eût-il laissé avec plus d'indifférence Vieira, Bourdaloue et Segneri, Français, Italiens et Espagnols se disputer le second rang, s'il eût pu goûter Bossuet. Mais à celte époque les sermons de Bossuet étaient à peine connus en France, et le temps allait venir où La Harpe les déclarerait médiocres.
Parmi les ouvrages qui ont le plus répandu la maladie du gallicisme, Isla n'hésite pas à mettre en première ligne ceux de Feijoo; son amitié pour le grand bénédictin ne l'aveuglait pas, et la mention qu'il en fait ici ne vise pas seulement le style de Feijoo, mais le danger de son érudition superfi-
(1) Lettre inédite à D. Miguel de Médina, 16 juillet 1737.