‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 62 sur 103 · LA CRITIQDE : LE PRÉDICATEUR ET L'AUDITOIRE · texte numérisé non relu

LA CRITIQDE : LE PRÉDICATEUR ET L'AUDITOIRE

cielle, et comme il le dit ailleurs, plus spécieuse parfois que solide (1\

Une autre source du mal était la vogue des mauvaises traductions d'ouvrages français. « Bien malheureuse est aujourd'hui la mère qui n'a pas un fils traducteur! Ce sont eux qui gâtent la langue non moins que les âmes... (2 . » Entre ces ouvrages trop répandus, Isla signale, comme pestes publiques de la langue, le Spectacle de la nature^ la Science de la cour, et surtout Vllistoirc dn peuple de Dieu. L'auteur et le traducteur de ce dernier ouvrage étaient pourtant deux Jésuites. Isla ne nomme point le P. Antoine Espinosa, qui avait mis en espagnol le livre de son confrère Berruyer (3), mais, en constatant la vogue prodigieuse de son livre, « avec lequel, dans tous les salons, les petits chiens des dames jouent sur les canapés », il reproche à ce traducteur a capahlo, habile vl laborieux, d'avoir été cette fois-là si pressé, qu'il n'a traduit en espagnol qu'une moitié de l'ouvrage, ot a laissé l'autre en français. De là vient (jue c'est lui qu'il faut rendre princ'ipaloment respon.sablc du déchet qu'a subi le castillan en ces derniers temj»s 'il. »

Les femmes avaient Unir jiart dans cotte élégante

M) Pray Grr., |ib. IV,r«p. vin, n» !l.

(2) Fray der., lih. IV, rap. viii, n*G.

(3) Hishtrin ilel pui-hln dr Ihot, priuiora parlo, 12 voL in-4' ; «(>giin>iA parti', 6 voL, ,Ma<lri<l, l'<ri.'j, viinia «ii» KiiitiiAiiucI K<>riiaii<l<-i. — K«pin«>«« ««ait ohlpiiii pour «ri uiivro^i- un pnvil/'^'o Ar . ui'iiiiift" ^n*. l.'oiiKiiirtl fr.uirii« avait J^U toi* A Vlnttex; luaii la tra-lu '

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corruption du langage. A côté du salon de la comtesse de Lemos, vrai hôtel de Rambouillet, où se rencontraient les Balzac et les Voiture du temps, Luzan, Montiano, Nasarre, Velasquez, il y avait les fausses précieuses, qui étaient le grand nombre. C'est à l'intention de ces Parisiennes de Madrid qu'Isla paraphrase en vers libres castillans une vigoureuse page de Juvénal, son poète latin favori, contre les Romaines éprises du grec. La trova est amusante :

« Leurs maris seront de grands sots s'ils les souffrent en silence, car, lorsqu'ils se croient en compagnie d'une Andalouse ou d'une Castillane, sans savoir comment, du soir au matin, la voilà devenue Française, sous prétexte que c'est la mode. Elle se couche contente de son titre de Doiia, et se lève Madame de Bergona. Quand son nom de famille serait Velasco, elle commence à s'en dégoûter, quand elle sait qu'en France c'est la coutume des femmes d'épouser aussi le nom de leur mari, et d'être parfois plus fidèles au titre qu'au bonhomme (1). »

D. Diego de Terres Villaroel met en scène dans ses Songes une femme bel-esprit qui fait la critique des sermons qu'elle vient d'entendre. « Tout le fruit des prédications pour elles consistait, dit-il, à vanter une équivoque puérile du Père un tel, une plaisanterie déplacée du docteur X..., une pensée subtile, insaisissable et détestable du prédicateur N..., et à médire de tous les autres orateurs, qui s'étaient efforcés par

(1) Fray Ger., 1. IV, cap. viu, n» 28. — Voir 1. V, cap. ix, u" 18, une autre ù-ova sur les toilettes extravagantes des femmes.

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leur sainte doctrine de ramener leurs auditeurs à l'observance de la loi de Dieu (1). »

Les progrés de la saine prédication, arrêtés par laveugle routine des uns, par les excès des autres, étaient donc d'une lenteur désespérante.

Les mauvais sermons du second quart du siècle, pour »''tre contemporains des essais de réaction, n'en sont que [)lus nombreux peut-être et plus insensés. Quand mourut, vers 17'»0, le Richelieu de l'Académie espagnole, le marquis de Villena, Tacadémicicn Fray Antonio Ventura de Prado prononça son oraison funèbre : elle s'intitulait le Mercure chrétien, et, en fait d'extravagance, le titre ne promettait rien de trop.

Ce discours, il est vrai, « contraste sensiblement avec l'éloge historique du même personnage, lu dans une réunion particulière de l'Académie par don Blas Antonio Nasarre. Son œuvre est déjà très nette du fatras des emblèmes et du galimatias des grands mots ('2). »

Mais si lyrannique était encore le goût public, que Feijôo lui-même, cet audacieux réformateur, quand il (lovait prêcher, se conformait de parti pris à l'ancien usage; il l'avoue naïvement dans la lettre même où il traite cet usage de folie.

« Le mal, dit énergiquement Fray Alonso Cano, insulte aussi bien aux médecins qu'aux malades (3 . » La chose était si vraie, que ce même Inquisiteur qui lacon-

i\) Torrc» : Barra de Aqueronle, juirin torcero.

'.', l><<rur$o (aeailéintco) </«• /». Ant. f'rrrrt dri Hin, ri (lia 29 »lo M«3'o

i) U. K. R, tom. XV. p. »l

statait avec amertume, devait, huit ans après avoir approuvé le Gerundio, rééditer et dédier à l'Académie royale espagnole, — qui le croirait? — les oraisons évangéliques d'un religieux de son Ordre et de son couvent, de Fray Hortensio Félix Paravicino, le père du cultisme oratoire.

Il avait beau confesser que l'auteur avait donné trop de place aux subtilités scolastiques, et à l'abus des allégories ; la connaissance de ces défauts était loin de l'excuser (1).

Ainsi les partisans des vieux abus pouvaient se dire comme Fray Blas à Fray Gerundio :

« Que nous importe, et quel mal peut nous faire une poignée de gens maussades et mécontents, quand nous avons en notre faveurla plus grande, la plus saine et la plus noble partie de notre Péninsule, de l'Orient au Couchant et du Septentrion au Midi ? A nous sont toutes les confréries qui ont jamais levé un bâton ou arboré une bannière, des Pyrénées à l'embouchure du Tagé, et du cap Finisterre à celui d'Algésiras. A nous sont tous les majordomes de ces illustres corps, qui s'épuisent à courir après nous, et s'appauvrissent pour nous enrichir, A nous les formidables corporations des cordonniers, des tanneurs, des tailleurs, des drapiers, des épiciers ; à nous les notaires, les procureurs et, dans le respectable corps des avocats, d'innombrables partisans ; à nous tout le peuple des villes, les municipalités des bourgs et des villages, toute l'armée des

(1) Ferrer del Rio, op. l., p. 18.

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universités, toute la jeunesse des collèges et des cloitres et, même parmi les vieux, nombre damis et d'auxiliaires (1 . »

La conclusion de ce tableau est celle qu'énonçait Alonso Cano en présentant Fray Gerundio au public :

» Il faut, disait-il, un remède extrême, le voici : et ceux qui trouveraient un peu forte la dose de sels caustiques et corrosifs qu'il contient, doivent songer que la gangrène ne se guérit point avec do l'eau de rose... n

Toutefois, comme nous l'avons déjà remarqué, ce goût détestable n'entamait point la foi du peuple, et il est temps d'en exposer la raison. C'est qu'il existait dans toute l'Espagne comme deux genres et deux courants bien distincts de prédication : l'un comprenait surtout les panégyriques des saints, les oraisons funèbres, les sermons de fêtes, de neuvaines, de circonstance, et souvent aussi les stations d'Avent et de Carême : là triomphait la prédication gêrondienno; elle pénétrait partout el, si-lun Isla, tous les Ordres religieux, tous les corps ecclési.isliqucs lui ji.iv.iicul ii:i large tribut.

L'autre genre était le sermon du mission, le discours sans apprêt et tout apostolique des successeurs do Vincent Ferrier et de Jean d'Avila.

[)epuis deux si«'(l(»s surtout, u<- \riin> lt-i(>ii> ne mis.sionnaires, appartenant à dillérents Ordres, parcouraient sans cosse toutes les provinces, remuant

(I) Prny Otr., ||b. IV. r«p. ii, n« 21.

villes et bourgades, réconciliant les ennemis, ramenant la paix à tous les foyers et dans toutes les consciences. Le principal auteur de la méthode suivie par les missionnaires jésuites fut, au dix-septième siècle, le P. Jéronimo Lopez.

Tirso Gonzalez de Santalla avait hérité de son talent, de son zèle, de ses succès, lorsqu'il fut appelé à gouverner son Ordre tout entier (1687). De ce haut poste, il encouragea et organisa fortement son œuvre préférée, et jamais peut-être, chose étrange, les missions en Espagne ne virent plus de beaux jours que durantce dix-huitième siècle, où les Gerundios déshonoraient la chaire chrétienne.

Il suffit de nommer le P. Jéronimo Dutari et surtout le P. Pedro de Calatayud. Cet homme célèbre est le P. Lejeune de l'Espagne. Ses doctrinas, réunies en nombreux volumes, ne peuvent donner l'idée de l'effet prodigieux de son éloquence sur les foules, sur le clergé, sur l'Espagne entière qu'il évangélisa pendant près de cinquante ans (1).

Assurément, ces sortes de discours ne réalisaient pas, d'ordinaire, l'idéal de l'éloquence chrétienne ; Feijôo et d'autres ont pu reprocher à quelques missionnaires des excès de zèle, l'abus des moyens extérieurs et terrifiants, mais ce n'étaient point là des défauts universels. Les missionnaires étaient les adversaires-nés du gérondianisme. Ils ne se prêchaient

(1) Vida del célèbre misionero P. Pedro de Cntalayitd. por el P. Cccilio nomcz Rodeles, S. J. Madrid, in-S" 1882. Doctrinas pràcticas que solia explicar en sus misiones el V. P. Pedro de Calatayud... quarta edicion, Madrid, 1797-1800. S vol. in-i".

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