LA CRITIQUK : LE PRÉDICATEUR ET L AUDITOIRE
le missionnaire, s'adressant au peuple par une brusque apostrophe :
« Habitants d'Uclès, soyons généreux, comme de vrais chrétiens, comme de vrais Espagnols. Pardonnons, oublions toutes les injures... Pour l'a'iiour de Jésus-Christ et do sa Mère b^nie, nous pardonnezvous, à nous, les Pères missionnaires, nos torts et nos fautes, et les peines que nous avons pu vous causer ? » A ces mots, des larmes éclatèrent dans la foulo, miis le Père insista pour qu'elle articulât cette réponse : « Oui, Père, nous vous pardonnons. »
La brèche était ouverte : l'interrogatoire continua : « Pères et mères, pardonnez- vous à vos enfants ? » Et les yeux des hommes les moins sensibles se mouillèrent quand leurs petits enfants se jetèrent à leurs genoux. — « Femmes, pardonnez -vous à vos maris ? Hommes, pardonnez- vous à tous ceux qui vous ont blessés dans vos biens, dans votre honneur, dans vos airectionsy » Les rudes voix des paysans, cachant mal leur émotion, répondirent : « Nous pardonnons. — De tout votre c(i>ur ? demande encore le Père. — De tout notre cœur.
L'évAquo du diucese était présent. — Soudain on vit le vénérable prélat se lever de son trône, descendre au bas du sanctuaire et, déposant sa mitre et son b.lton pastoral, s'agenouiller sur les dalles et demander pardon à son peuple. A ce spectacle, les sanglots et les pleirrs retentirent dans toute l'église; (o fut une mêlée in<lescripliblc. Les ennemis .se cherchaient, s'appelaient, s'embrassaient, e( il fut impossible au mission-
naire d'achever son sermon. Qu'aurait-il pu ajouter?
Nous étions là de nombreux Français, assistant avec étonnement à une scène si nouvelle pour nous. Au début, un sourire avait erré sur quelques visages, mais alors nul ne songeait plus à cacher ses larmes.
J'ai entendu, avant comme après cette scène, de célèbres et de brillants orateurs : je ne compte guère assister de ma vie à un plus beau triomphe de l'éloquence sacrée, ni éprouver une plus vive émotion que dans cette église de campagne, sous la parole d'un missionnaire inconnu, dont la langue n'était pas la mienne.
I.A CrUTlOLi. ltA>> ■ MtAN (.ERUNDIU » : I E SERMON C.ÉItONDIEN
Usage oratoire dt- l'Écriture : l'art (ji^rondien liappliqucr les textes. — Gloser ut vereious. — Méthu'le des ubjcctioiir<. — oultli du dogme : une ordoniLincc de Clément .MIL — La bibliothèque du prédicateur : |K)êtc*, po'yanthées, emblùmca, mythologie. — Le style pompeux. — Le «lyle flu ou agudeza. — Le style cadeiic»'- et aosouaucé. — Leê Sermon t Joijfux. — L'orai.soii fuuèbre.
« La première chose, dit Bu.ssuct (l:ins .ses rapides conseils pour la foniiatiou d'un [)rcMlic;ileur, la première chose el le fond dn tout, c'est de .savoir très bien les Écritures de l'Ancien el du Nouveau TesUimenl •!). »
En effet, l'usage oratoire de la Bible est la pierre do touche d'un prédicateur. Kien n'est plus complexe ni plus délicat. Les Saintes Lettres sont le fonds commun où tous les théologiens puisent le mémo corps de doctrine; mais (juelle variété dans la mise en (ouvre ! On
(I) Èerit compart f^jur ie cardinal de BouiHon, publié par M. Floqurt.
pourrait écrire l'histoire de la chaire à cet unique point de vue ; elle serait complète et intéressante.
C'est par cet art que Bossuet lui-même, entre les modernes, est devenu le grand maître. Il a su prendre dans la Bible, non seulement, comme Bourdaloue, la doctrine sûre et solide, le fondement et les preuves de son discours, mais la vie et le mouvement, la puissance d'expression oratoire et littéraire. Il aime passionnément, comme saint Augustin, le style du Saint-Esprit (1); il le saisit et se l'assimile, et brode sur ce fond si riche des développements qui s'en distinguent à peine. Il achève les tableaux qu'ébauche la parole sacrée ; il pousse jusqu'au bout les mouvements qu'elle indique; il fait jaillir d'un mot toute une scène; il traite la Bible comme les grands artistes traitent la nature : il ne la surpasse, s'il est permis d'employer un tel mot, qu'en l'imitant; il la complète en restant vaincu par elle.
L'Église, en effet, tout en posant des règles qui sauvegardent l'orthodoxie et la dignité de la parole de Dieu, laisse à la piété et à l'éloquence une grande liberté d'interprétation. Presque toute la Bible, au sens catholique, est à la fois histoire et allégorie. Un grand nombre de ces allégories sont consacrées, définies par la tradition, dogmatiques en un mot. Le reste — et c'est là un champ presque infini — s'ouvre à la pieuse exploration du fidèle, de l'écrivain, de l'orateur. Permis
(1) « Avidissime arripui veuerabilem stilum Spiritus tui. » Aug. Confes. Bossuet cite et commente quelque part ce mot, qui exprimait si bien sa propre manière.
à eux de s'emparer de cet immense trésor d'idées et d'images comme de leur bien, de le monnayer, pour ainsi dire, à leur usage, et dy puiser, outre la doctrine, la poésie, la profondeur, l'éclat, Témotion du style inspiré. C'est là proprement le secret de cette merveilleuse couleur biblique que saint Jean Chrysostôme, saint Bernard, Bossuet, Lamennais, le cardinal Pie, [>our ne nommer que les plus grands maîtres, se sont appropriée, chacun selon les nuances de son génie, avec tant de bonheur.
Là, c'est affaire souvent au goût, au tact littéraire non moins qu'au sens chrétien, de guider l'esprit et l'imagination de l'interprète, et de l'avertir des limites délicates qu'il doit respecter. Le péril, en effet, n'est pas loin : c'est l'abus de l'allégorie, la subtilité d'une interprétation forcée et arbitraire. L'exégèse subit, comme l'éloquence, les influences générales qui modifient l'esprit littéraire d'une époque et d'un pays. Les Pères du quatrième siècle, les Latins surtout, n'ont pas échappé en ce point à la décadence de leur temps (1). Naïve au moyen âge, dans les sermons comme dans les mystères, l'allégorie devient plus savante et pédante au quinzième et au seizième siècle; il suffit d'ouvrir un de nos sermonnaires du temps de la Ligue ou de Henri IV, le V. Cotton, IMerre do Besse ou Valladier, par exemple.
Saint l'ranrois de Sales recommande bien au prédicateur la Sumina pru-dicantimn do IMiilippo Diez
(J) Cf. LoDgb«7C, s J., 1,1 l'r.il,.ati.,n l'an* »S!iS m H', p. 295
et tUiV.
« qui fait des belles allégories et similitudes » et «un gros livre qui s'appelle Sylva allegoriarum, » fait par « un Espagnol (1). »
En Espagne, en effet, le conceptisme et le gongorisme avaient exaspéré une maladie déjà aiguë. Après une admirable légion de commentateurs éminents, tels que Maldonat, Salmeron, Arias Montano, Emmanuel Sa, Tolet, Mariana, en avaient paru d'autres, plus nombreux encore, qui n'ont fait, dit Isla, « sous le glorieux titre de commentaires, que gâter une énorme quantité de papier, qu'ils ont rempli 'de subtilités vaines, de pensées creuses, de raisonnements puérils et de dissertations chargées à mitraille d'une érudition fantastique. Le pis est qu'ils violentent sans cesse et souvent faussent complètement le texte (2). »
Les prédicateurs puisaient au hasard dans tous ces auteurs — allant d'instinct aux pires — de quoi noircir de citations les marges de leurs discours. Aussi Fray Blas, slrritant contre la nouvelle école, l'école française du bon sens :
« On verra, dit-il, des volumes entiers de sermons à la moderne, où l'on ne fait pas une fois mémoire ni du savant Corneille, ni de la pourpre de Hugues, ni du profond Baeza, ni de l'érudit Calmet, ni de Celada à qui rien n'est celé, ni du subtil Zuleta, ni, ce qui est plus incroyable, du très docte Sylveira, lorsqu'il est constant qu'avec cet inépuisable commentateur, un
(1) s. François de Sales : Lettre à l'archevêque de Bourges, traité de la prédication. Œuvres, Paris, Berche et Traliu^ 1879, t. il, p. 20.
(2) Fraij Ger., lib. IV, cap. ix, n" 18.
LA CRITIQUK : LK SERMON GÉRONDIFN 355
prédicateur peut s'en aller par le monde, et, dans un cas urgent, prouver qu'il fait nuit en plein jour, ou que le blanc est noir, et drmontrer jusqu'à l'existence de l'impossible... (i) ! »
Les commentaires réunis ici par Fray Blas sont de valeur très diverse. Hugues de Saint-Cher (1263), le premier dominicain qui fut cardinal, est l'auteur d'un commentaire célèbre sur toute la Bible, et de la première Concordance ou recueil méthodique des différents textes qui renferment un même mot. On connaît la .solidité do I). Calmet, la richesse, mais aussi le manque de goût de Corneille de la Pierre; quant aux autres, l'oubli du sens littéral les jette constamment dans la fantaisie, et l'esprit de leur temps rend cette fantaisie détestable.
Celada, /Aileta, Baeza furent jésuites. I)iego de Colada (lGOO-1 001) a commenté en six in-folio quelques pages seulement de la Bible, les livres (h; Judith, do Tobie, de Hulh et d'Esthcr. Ignacio de Zulota, né en 1027, fut professeur d»- théologie et prédicateur des rois d'E.spagne. Diego de Baoza, né à l'onferrada 1582-1047), écrivit des coimncuiaircs moraux et allégoriques sur iUistoire évanyélique, dont les nombreuses éditions furent publiées pour la ()luparl en France.
Le plus souvent, dans ces volumineux ouvrages, un index ad concioncs ropiosisf^iniua oiTro aux prcdiraleurs gênés des discours tout faits, rt f:iit soii-rr à
(!) Fray Grr., lib. IV, c«p. ii, n» il.
cette malicieuse définition d'Isla : « Écrire un commentaire, c'est mettre en mauvais latin des sermons qu'on a prêches en mauvais espagnol (1). »
Lorsque parut, en 1625, un des plus fameux discours de Paravicino, l'éloge funèbre de Philippe III, un adversaire, jaloux de sa gloire, prétendit qu'il fallait restituer au commentaire du P. Baeza la plupart des finesses qui remplissent ce chef-d'oeuvre. Baeza est, en effet, l'un des modèles le plus souvent cités par Gracian, qui l'appelle dans son Agudeza. « le grand maître dans l'art de discourir (2). » L'ouvrage du Carme portugais Jean de Silveira est une mine qui renferme de précieux filons, mais il faut bien du travail et du discernement pour les dégager des scories. Dans la dédicace du second volume, il cite Aristote pour prouver que « ubera matrum lacté replentur in filios (3). »
L'influence du grand Vieira sur ce point fut mauvaise. Exégète souvent admirable, des plus détestables subtilités il fait jaillir l'éclair du génie ; mais ses imitateurs ne lui empruntent que le nuage.
Bientôt les commentateurs mêmes ne suffirent plus à l'esprit inventif de nos orateurs. Ne sont-ils pas euxmêmes aussi capables que les saints Pères de trouver dans la Bible des sens nouveaux?
(1) Fray Ger., lib. IV, cap. ix, u« 17.
(2) Gracian : Agudeza y arte de ingenio, édit. de 1773, p. 364.
(3) Voici le titre de l'ouvrage : R. P. D. F. Joan. da Sylveyra, Olyssiponensis carmelitae regularis observantiae, sacrae Theolugiae Primarii Lectoris Jubilati, commentariorum in textwn Evangelicum tomi V, Edit. tertia. Lugduai, Anisson MDCLX, 5 vol. iu-foK
LA CRITIQOE : LE SERMON GÉRONDIEN 357
Voici donc la règle que Fray Gerundio, novice encore, a apprise de son mailre :
«( Quand je veux appliquer un texte à une idée quelconque, à une circonstance du sermon, si particulière et si bizarre qu'elle soit, je n'ai qu'à chercher dans les concordances le mot latin qui correspond au mot espa^'nol : par exemple, au nom du majordome ou de l'iilcalde à qui je veux faire allusion, et je rencontre là, pour chaque mot, des textes à foison, parmi lesquels je choisis le premier venu à ma fantaisie (1). »
Avec un tel procédé, la Bible n'est plus qu'un dictionnaire de calembours grotesques.
Il faut remarquer que la poésie concoptiste était descendue au même niveau. C'est exactement cette méthode que préconise VArt pot-tique espagnol de Kengifo, et que décrit Moratin le fils, grand admirateur d'Isla, dans sa spirituelle Déroute des Pédants :
a Qu'est-ce que la poésie ? — L'art de faire des coplasy repond le gerundio lai(|ue. — Qu'est-ce qu'une copia? — Un assemblage de lignes inégales appelées vers. — Qu'est-ce (ju'un vers? — Un nombre déterminé de syllabes. — Quelle difÛcullè offre leur composition? — Les assonances. — Comment trouvel-on les assonances? — En achetant un Hengifo pour trois pesetas. — Que faut-il de plus pour faire une œuvre poétique digne du jour? — Un peu de i»ralinuo et beaucouj) d'effronterie. •>
Celte théorie est expliquée par le mémo intcrlocu-
^1) Fray (jrr., Iib. Il, c«p. ii, ii« a.
teur dans un discours évidemment imité de Fray Gerundio. Romulus et Rémus, Hélène et Clytemnestre, Castor et Pollux viennent aider l'orateur à déplorer la mort prématurée des deux jumeaux, nés du prince des Asturies, « les deux malheureux infants : Infandum, Regina, jubés, comme a dit jadis le philosophe. » Puis il présage « des jours plus fortunés : Fortunam Priami canto, dit le Mythologue (1). »
Cette parodie, devenue moins nécessaire à l'époque de Moratin, n'était pas une charge au temps d'Isla. Le Père Joseph Antonio Lopez de Cotilla, Jésuite et prédicateur ordinaire du Roi, prêcha en 1744, en présence de toute la grandesse de Madrid, l'encomiastique épithalarae, c'est-à-dire le sermon pour la profession religieuse d'une fille du comte de Parsent. Ce discours intitulé L'épouse du miracle et le miracle des épouses, a mérité, nous l'avons vu, d'être reproduit comme exemple de la folie par le P. Panel dans l'opuscule : La sagesse et la folie dans la chaire des religieuses.
L'orateur y démontre que la Vierge Marie fit sa profession religieuse à Bethléem, et il allègue ce texte : Ascendit Joseph in civitatem Bethlehem, ut profiteretur cum Maria.
Plus loin, il trouve dans la Bible l'éloge du monastère même où il parle, celui des Clarisses : « 0 quam pulchra est casta generatio cum claritate (2). »
(1) L. Moratia. Derrota de los pédantes, 1789, iu-12.
(2) Le P. Cotilla est nommé au moins à deux reprises dans le Gerundio ; une fois sans ambages : l'un de ses admirateurs, trouvant
On pourrait à volonté grossir de pareils exemples un nouveau F^raedicatoriana, rien (ju'eu dépouillant l'ouvrage qu'Isla dénonce et poursuit avec le plus d'insistance, comme le modèle et le type des sermonnaires gérondiens.
C'est le célèbre a Florilogio sacro, cueilli dans le céleste, délicieux et touffu Parnasse de l'Églisey qu'arrose la sacrée fontaine Aganipé de grâce et de gloire, Jésus-Christ «.Je ne cite que la sixième partie du tilre. L'auteur, le franciscain Soto y Marne, est <( prédicateur apostoliciue, chroniqueur de sa province cl lecteur de théologie (i). »»
puiirtaiil qu<- Frny r.eruii'Iio le surpasse, s'échappe à dir. : « Cotilla liene mil extrataganciax. ■ Lib. IV, cap. v, a<> 13. Ailleurs, c'est sous le vuile d'uQ caleuibour. Il s'agit d'un vieux prédicateur, cuucoii acharu/^ des r/^formcK : « Calo el œorrion, échoie la visera, vbtiô la cola, (]ut> alKuiiot), |K)r lo brève du su cuerpo, dijcruu cra cotilla. • Lib. IV, cap. IX, 11* 2J.
(!) Florilogio surro i/ue rn ri cfl^Hinl ameno frondoso Pamnso lif ta lyletia rieya {mliticax flora), Itt sayruda Ayani/i*' fuente de yracia y ytmia l'riitn, ri, Il riiijd ffrhlnht'l arrpfnfnlànd'jsf la ErreUa maridnira l'aima, tnitrnfantr dr j i . se cnrona de victonota
gtoria; diri'h'l'i rri 'hrrii ,. ,îW,f. lrnpoU>;/icos y ai'-y-
» ICO* ; /'■ lit ••sri ipt\i '<)! ron Li aiiln
tidad dr t .-,«. ftartuu ditcurstts de /o.»
puni ifntlrt cumrnlaiiores : exornudoK cm» utui copiusa rrwlia .h sagrada 7 }i).f<ina. rn idriu, problemat, hirroylificox, tentendat filus-téficai y 'rlrciiiMtiiii luiiiinuidadr%. Su AuUior cl K. I'. Fr. Fraucisco de bolo y MariK', rrolxalur a|K)iil<ilico, ciiruuisla de tu proviiicii de Sau Mi((uri. Ifctur de Theolo^'ia en el couvcuto de Ciudad-lludriKo, del ordeo y regular <>b«orvaucia de N. I*. 8. Kranci«C4>. Kci Salaïuaoca : en la iuiprcuta d<' la .SaiiUnriii, por Aut. Vill.ru.'l y Torre»t. AiV» de n3H, in-folio. — l.'ex('Uipl.iir<- cpic j<> pOHvi'ile <lii / > n Iriiu
A un pr^'ilirfllciir rpii i-ii nv.nl f.ul >.m lur.- l «pic,
«""" ' 11», «l fut KU^,
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<lili\.. .1 quf, df Koii I ,, Inlivri' liait lai<- : • Y Uo •»• baJIa
iii.o p<ir un ojo de la < > ln^ que li> ticnen le KorJau cumo
oru PU |taOu. •
Son in-folio, imprimé à Salamanque en 1738, renferme trente-deux sermons dont chacun semble une parodie faite à plaisir. Rien ne saurait mieux montrer jusqu'où l'esprit humain peut aller dans l'absurde.
C'est une lecture qui, au dire d'un historien, « déconcerte la gravité la plus austère, tout en faisant naître la honte et la tristesse dans l'âme chrétienne la moins fervente, surtout quand on voit les religieux les plus graves prodiguer à un tel ouvrage des louanges que mériteraient à peine les Jérôme et les Augustin (1) ».
L'ouvrage est dédié à saint Joseph, que l'auteur appelle « Ciel patriarcal des vertus, Firmament de splendeurs souveraines. Olympe de la celsitude, Atlas de la sainteté, Palme des patriarches, Vice-Dieu du monde, Adelantado du ciel » . Les citations renfermées dans les pages de cette dédicace sont groupées en note sous deux cent trente-huit numéros, dont chacun réunit souvent cinq ou six auteurs ; Plante, Claudien, Ovide
(1) Ànt. Ferrer del Rio : Discurso leido ante la Real Academia espanola, el dia 29 de Mayo 1853, p. 15. — C'était une étrange plaie en Espagne que les éloges amphigouriques, composés par les amis de l'auteur ou par lui-même, et sans lesquels il semblait qu'un livre ne pût se présenter au public. Depuis Cervantes^ qui s'en moque finement, cette mode absurde avait grandi à mesure que baissait le mérite des ouvrages ; les pièces officielles, l'imprimatur des censeurs se transformaient en dissertations macaroniques, où il y avait autant d'énigmes que de mots et plus de citations que de lignes. Jsla essaie de faire rougir ses compatriotes de ce ridicule usage, « dont les étrangers se moquent à qui mieux mieux. > Il demande des mesures légales, il voudrait que les approbateurs fussent rendus civilement responsables des ouvrages qu'ils vantent, que les censeurs officiels fussent astreints à de brèves formules. Sur ce point, du moins, il recjut un commencement de satisfaction, et il cite en note (Lib. III, cap. nt, n" 28), un arrêt du Conseil de Castille, rendu à cet effet le 19 juillet 1756. Mesure modeste, mais qui accuse à sa manière une tendance réformatrice.
elles mythologistes y coudoient Job, saint Luc et les Saints Pères dans le plus ellroyable pèle-méle. A la fin du volume, trois énormes index présentent, l'un les emblèmes et hiéroglyphes contenus dans le volume, l'autre les choses les plus notables et les conceptos les plus dignes de remarque {conceptos mas siîigu- /ares), l'autre enfin les textes de l'Écriture-Sainte allégués dans le corps de l'ouvrage. Il nest pas téméraire d'avancer que, dans celte masse de textes, on n'en pourrait pas rencontrer un seul commenté avec un grain de sens commun; en revanche, on trouverait des centaines d'interprétations dont l'imaginalion la plus déréglée no pourrait atteindre l'extravagance [l).
11 est plus piquant de trouver dans les sermons d'Isla lui-même des exemples d'une exégèse plus ({u'audacieuse, et des textes qu'on dirail parfois cueillis dans les Concordances , suivant une méthode toute gérondienne. C'est un do ses péchés de jeunesse, qui laissent des traces jusque bien avant dans sa maturité.
En 1728, — il avail à peine vingt-cinq ans, — faisant l'éloge de saint Fran«ois de Borgia devant les nobles de Médina del Campo, il représente le monde, auquel son héros dit adieu, comme un mauvais serviteur, un valet que le saint congédie do son service. Mais par ({uels textes prouvc-l-il que le monde n'est qu'un valet'i'
^1) Vuici ce quVM-rivait Inla au luilicii <io la cumpuxitiuu de Fray
.-run'lt» • « Coiiio »oi cI/tIko, qu<> iiir Alriivia a llcnarl>>i« ycten co/ii»
" luii Ion ujali^noltr» «lil oratinoîuio u de la caca do orttct de
^ . Nu iiaci'i iitayiir LvhIi.i m aiiiuial iim» ^luriuto de luu-
Kcrc«. > Utlr9 in&l. 'i Mnj. dt Metlina. 21 dèc. 1151.
a Le monde est-il autre chose qu'un manant, un paysan grossier et agreste ? Il n'est rien de plus, dit saint Mathieu : Ager est mundus (1). Ses favoris, ses amis ne sont que vilains mal nés, sans honneur, sans distinction, sans noblesse. C'est exactement ce que nous dit saint Paul : Ignobilia mundi (2). Finalement, le monde n'est qu'un valet de bas étage, un laquais qui marche derrière son maître. Ainsi nous le décrit saint Jean : Et totus inundus -post ewnx abit (3). Quoi d'étonnant, dès lors, que saint François de Borgia le congédie? Ecce nos dimisimus omnia. Mdiis avec quelle majesté, quelle souveraineté, quelle hauteur! Ecce nos dimisimus. Remarquez ce nos. C'est le terme de la suprême autorité. Comme on y voit percer le grand seigneur I Comme on y reconnaît le gentilhomme!... » (4)
Une telle citation dispense de bien d'autres et nous permet de comprendre la tyrannie d'une mode qui faisait ainsi déraisonner les meilleures têtes.
Toutefois, il est un abus contre lequel se révoltèrent toujours le bon sens et la piété d'Isla : c'est la manie de torturer l'Écriture-Sainte pour y rencontrer des allusions aux circonstances les plus profanes et les plus grotesques de la fête.
(1) Jésus-Christ, expliquant la parabole du bou graiu, avait dit : « Ager est mundtts. Bonum aulem semen. In sunt filii refini -, etc. Matth., xui, 38.
(2) « Et iguobiliu muuJi et coutemptibilia elogit Deus,ct eaquaeuon sunt ut ca quae sunt destrueret. » / Cor., I, 28.
(3) Cette parole est dite dans l'Évangile par les Pharisiens jaloux de la popularité du Sauveur. loan., lu, 19.
(4) Sennones del P. J.-F. dn fsia, t. III, p: 3.
LA CRITIQUE : LB 8KRM0N GÉRONOIBN 363
Ainsi, quaud Fray Gerundio prêche dans son village, son triomphe est de trouver dans hi Bihle le nom même deCampazas : « In \oco Ciiinpestri{i); Campos, uhi Trojafuit; » le nom de son père, celui de son parrain, les taureaux, les fusées, le feu de joie, les danseurs et leurs longues chevelures, et jusqu'aux cornemuses galiciennes qui rehaussent la fête.
Tout l't'xoido, appelé la Salutation, était consacre à ces indécentes puérilités, et il était souvent [iluslong que le sermon, avec lequel il n'avait aucun rapport. C'était, comme dit Fray lilas, « du vin d'une autre tonne ».
Un [irédicatenr, nommé Fray (lanancias, parlait 'levant une confrérie. La veille, la femme du majordome, surnommée dans le village la Princesse, avait accouché d'un gros garron. C'était une bonne fortune pour l'orateur, qui amena dans son exordo, le plus à propos du monde, un texte fait tout exprés : « Puer natus est nohis : cujus prinripatus supor humerum ejus. » Cette allu.sion exqui.se à la l'rincesse parut le necplus ultra du génie ('2). Dans son panégyrique de .saint Augustin, 8(jlo-Marne se croit obligé do mentionner, avec textes à l'appui, la coïncidence d'une foire qui so tenait dans le village ce jour-là (3).
Dés les sermons de sa jeunesse, Isla proteste contre « cotte modo ri«licule de passer en revue les circons-
(1) l.ur. VI. -.
(2i fray H^r., I. IV. •• v, n» 18.
(3) Voir (Unt Fray Crrundio !<■ Liuiciix (wiui^Kyriquc do mUiIc Aour, rprUla a roiiip<>««- nu rnuuiiil liuiit A lioiit (ic< !■ ui^ .li.>i-i'<, )..iiii l.\ plupart aulhcuUquet. LIb. Il, cap. viii, n* 15.
tances, comme on fait défiler des soldats, et de jeter adroitement un texte à chacune, comme, dans les courses, on jette la cape sur le nez des jeunes taureaux (1) ».
A mesure que sa parole acquiert plus d'autorité, il censure avec plus d'énergie « cette honteuse folie, introduite en Espagne seulement vers le milieu du siècle passé, où de mauvais histrions, acclamés comme de grands orateurs par l'ignorance du vulgaire, ont profané la chaire par ces sacrilèges inconvenances (2) ».
Les Gerundios avaient une autre manière d'abuser de la Bible : c'était un étalage d'érudition philologique, un luxe de versions et de gloses copiées au hasard dans les commentateurs complaisants. « Quoi de plus délicat et de plus piquant, dit Fray Blas, que ces explications : là où la Vulgate traduit pierre, le texte syriaque lit anneau, le chaldéen ce?'cZe, les Septante coupe; — et où la Vulgate traduit pain, Valable lit épée, Pagnino miséricorde, Arias Montano sagesse, et le Burgensis citrouille ? On fait ensuite de toutes ces idées un ragoût à souhait, par lequel on démontre tout ce que l'on veut (3). »
Voilà la satire; voici le texte qui l'autorise. J'ai besoin de rappeler que « le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable ».
Un chapitre général des franciscains du Nord de
(1) Sennones del P. Isla. Panégyrique de sainte Térèse ; tomo V, p. 341.
(2) Sermones, toin. VI, p. 332. Cf. Fray Ger., lib. III, cap. ni, n» 7 et suiv.
(3) Fray Ger., lib. I\', cap. ix, n» 19.
l'Espagne se tenait, en 1732, dans la ville de Béjar. L'ouverture solennelle des assemblées consacrées aux ■ leclions fut faite par un sermon de Fray Francisco ~-oto-Marne, l'auteur du Flovilogio. « Élection de la rectitude, pour la rectitude de l'élection », c'est le titre du discours.
Dans cette grave et toute monacale assistance, nul ne semble s'tHre étonné du début que voici. L'orateur s'adresse au Saint-Sacrement exposé dans l'église : « Amoureuse sagesse que de vous offrir, 6 Souverain .Monarque présent dans ce Sacrement, pour être le directeur et le président de ce chapitre! Pour la plus parfaite rectitude des élections, cet auguste Sacrement iffredcs lumières vivifiantes aux prélats électeurs ici .isscmblés : Ego siim panis vitae. Le syriaque lit : panis mtaruin. Zacharie a [)rophétisé que ce Sacrement serait l'aliment des électeurs , framentum electoruin. Tyrinus lit : pane?n electoruin. Menochius : l'jucharistia enim est frurnentum electorum. — Lyra explique : frurnentum electorum est corpiLS Christi consecratum pane frumenti ; parce que, comme Docteur souverain, le Saint-Sacrement nous en.seigne la rectitude par laquelle les prélats électeurs doivent vivifier leur jugement pour la réussite parfaite des lections de cette congn'gation. C'est ainsi que la version chaldaïquo traduit h", texte : o Frumentura "/cc/onan doctrina legis ducibus, iudicium veritatis lireclum in congregatione {\}. •
(i) Ptorilaçio tacro. p. 123. Cf. FroffGer., Ilb. Il, if| *>,•»•(•
Un procédé plus important encore à noter est la méthode des objections et des difficultés [reparos] que le prédicateur bâtit sur les textes allégués, et qu'il fait disparaître et renaître à l'infini, à grands renforts d'arguments subtils et de vrais tours de passe-passe. C'est bien ici que nos Gerundios méritent le nom de Don Quichotles de la chaire; ils se forgent à eux-mêmes des obstacles fantastiques et se battent sérieusement contre ces moulins à vent, tandis que leur auditoire, bouche béante comme Sancho, admire de bonne foi leurs prouesses. C'est là proprement le genre de Paravicino et de l'école conceptiste; c'est le principal défaut né de l'abus de la dialectique et propagé par les commentateurs trop subtils.
Le sermon d'Isla sur l'aveugle-nô nous en offre un curieux exemple. Il a démontré que Jésus-Christ est venu éclairer le monde entier. « Une grande difficulté s'offre à moi, continue-t-iL Si Jésus-Christ est venu illuminer tous les hommes, s'il est le vrai soleil, comment peut-il produire de l'ombre, et une ombre qui s'étend sur sa mère elle-même, ainsi que le dit l'ange Gabriel dans ce texte : Obumbrabit tibi? »
L'objection est grave assurément; si bien qu'elle avait été formulée par le grand Paraviciuo en personne, qui appelle à cette occasion le soleil « le commissaire de police (fiscal) de l'ombre et des ténèbres (1). » Sa réponse a même été louée par Gracian, qui s'exclame de plaisir : « 0 le merveilleux raisonnement 1 » Il
(1) Paraviciuo : Oraciones evangelicas. Madrid, 1641, f» 1.
n'eût pas moins admiré celui d'Isla : « Celte difficulté, (iil-il, vous est expliquée par les deux Thomas, celui d'Aquin et celui de Villeneuve, tous les deux éclatants >oleils de l'Église, et bien compétents en matière de lumière et d'ombre. Le texte veut dire, non pas que le soleil de justice doive assombrir et obscurcir Marie, mais que Marie doit être l'ombre du soleil lui-même Or, Messieurs, il y a des ombres d'ombres... » (1)
Je m'arrête devant ce progrés sur l'enfer du poète, où l'on voyait seulement, comme chacun sait,
l'ombre d'un cocher Qui, tenant rombrc d'une brosse, En frottait l'ombre rl'un carrosse (2).
Les plus mauvaises inspirations de notre orateur lui
viennent de cette méthode des objections faites sur les
textes. Un discours qui ne déjtarerait point la galerie
le /'Va y Gerundiu, c'est le sermon prêché par le
jeune V. de Isla, à Santiago de Compostelle, lo 15
août 1729, dans l'église des Jésuites, « au moment où
l'on réparait le retable du maitro autel. » Le discours
vst bâti tout entier sur ce détail insigniliant, el prouve,
i travers cent objections, « que Notre-Uamo n'est au
ciel que dans une hôtellerie et ne sera chez elle que
dans rette église. »> On trouve à la fin du sermon une
fantastique explication du chard'Lzéchiel, u qui a tant
roulé par les chaires ■, dit naïvement Turalour; on y
(1) ,*i«rmOHei, l. I, p. 6.
(S) • Cet ver*, AUrihii/* /k Scirron parVoltair<', ■ I et d'autres,
•ont de Nirolai Perrault, fri-rc Jvi ilcui i .' u». * LuJ.
LiUnne : Curio$ité$ UHHvir*i, p. 261.
voit la sainte Vierge, qui, « comme la roue de la véritable Fortune, fait continuellement le tour du ciel et du monde, gyrum caeli circuivi sola, pour opposer son cercle vertueux à tant de cercles vicieux que forment nos mœurs déréglées (1). »
Ainsi les prédicateurs Gerundios avaient tari pour eux-mêmes la source pure de la doctrine et de l'éloquence, les Divines Écritures. Ils n'en savaient plus rien tirer pour l'esprit de leur auditoire, rien pour le cœur. A leurs sermons les fidèles désapprenaient la religion.
Le pape Benoit XIII dut porter un décret ordonnant que désormais dans tout sermon, quel qu'il fût, panégyrique, discours de fête ou de circonstance, le prédicateur serait tenu d'expliquer au peuple, au moins dans l'exorde, sous une forme simple et claire, un point de la doctrine chrétienne.
Le P. de Isla rappelle souvent cette ordonnance dans ses sermons et s'y conforme soigneusement. Triste signe des temps, il faut l'avouer ! Que dirait-on d'une loi qui ordonnerait aux avocats de consacrer à leur cause au moins la moitié de leur exorde? Et un pape ne pouvait obtenir qu'on prêchcât l'Évangile quelques minutes dans un sermon déplus d'une heure!
Cette exigence, cependant, était bien justifiée. Tantôt les orateurs se jetaient dans toutes les broussailles delà scolastique : vieille maladie que celle-là, dont on retrouverait des traces, aujourd'hui même, dans plus
(1) Sermones, t. III, p. 33.
d'une chaire espagnole, etqui,autempsde La Bruyère, il faut s'en souvenir, n'avait pas encore disparu des nôtres.
Tantôt, ambitieux d'étonner à tout prix, ils avancent les propositions les plus étranges, les plus fausses, parfois les plus scandaleuses, qu'ils expliquent ensuite à l'aide de quelque absurde jeu de mots.
« Un jour que Fray Blas prêchait sur le mystère de la Trinité, il commença son sermon par cette phrase : Je nie que Dieu soit un en nature et trois en personnes, et il s'arrêta.
« Les as.sislants, bien entendu, se mirent à se regarder les uns les autres, déjà scandalisés et se demandant où il allait en venir avec ce blasphème hérétique. Et quand le prédicateur crut les avoir sutlisamment étonnés, il continua par cette platitude : Ainsi parlent l'ébionite, le marcionite, l'arien, le manichéen, le socinien; mais je prouve le contraire par l'Écriture, les Conciles et les Pères (1). »
Nous apprendrions de ces orateurs, « que Jésus- Christ est le Dieu l'éiiate; qu'il fait plus do cas de son humanité que de sa divinité; que la sagesse do Marie bnlh; plus ({ue celle de Jésus-Christ; que Dieu souffre habituellement du mal de cœur, etc., etc. (2). »
Le I'. do Isla n'enseigne-l-il pas que le Saint-Sacrement est venu en pèlerinage à Saint-Jacques do Composleile? Ne déniontre-t-il pas, dans un iiieroyablo
(I) Fray Urr., lib. II. cap. ii, ii* s (3) 11. A. E., t. XV, p. 5t.
parallèle, que saint Pierre fut plus coupable que Judas riscariote; mais son salut fut de se confesser avec les conditions requises.
Ce sermon roule sur la confession, à propos de l'ancien Juda, fils de Jacob, dont le nom signifie confessio, louange. L'orateur traduit bravement confession des péchés, et démontre, ce qui est plus merveilleux, que tous les crimes de ce fils de Jacob lui sont pardonnes parce qu'il s'est confessé sans honte ; bien plus, que pour prix de son courage, il est devenu le confesseur de ses frères. Cela est prouvé par la paraphrase chaldéenne (1).
Il eût fallu à ce peuple un enseignement clair, précis et sérieux, distinguant nettement le dogme nécessaire de la croyance permise, de la légende douteuse et de la fable apocryphe. Au contraire, les prédicateurs et les écrivains mystiques de cette époque s'appliquent, dirait-on, à brouiller toutes ces limites.
A la place des chefs-d'œuvre de prose doctrinale comme le grand siècle en avait tant produits, le conceptisme avait engendré des ouvrages d'un autre genre, tels que VÊtre élucidé de Fray Antonio Fuente la Pena. On y apprend qu'il existe peut-être des hommes de la taille des abeilles, et que Moïse, qui avait dix coudées de haut et une lance de la même longueur, se battit avec un géant d'une telle taille, qu'en faisant un saut également de dix coudées, il ne put de sa lance blesser son adversaire qu'à la cheville. Rien d'éton-
(1) Sermones, t. 11, p. 96, 102 et suiv.; t. III, p. 165.
LA CRITIOUB : LE SKRMO.N (.KRU.NDIK.N 871
liant que les tibias de ce même géant se mesurassent par lieues J^.
Ces folies passaient dans les sermons , et c'est là que la mère de Fray Gerundio a appris à verser do grands arrosoirs d'eau bénite sur la tombe de ses parents, parce que chaque goutte éteint une flamme du purj,'aluire. C'est là que le curé de Pero-Rubio, type grotesque dont Isla n'a pas craint de faire un commissaire du Sainl-Oilice, s'est imbu des belles croyances (jue tous les critiques du monde ne peuvent lui ôter.
« Oh! les critiques, s'écrie-t-il, les crilitjues sont d'étranges gens. Doutez de tout, attaquez tout, niez loul, et vous voilà critique. Y a-t-il, par exemple, une manie plus folle (juede nier l'iiisloire du traître Judas telle que nous la connaissons? » El il rappelle l'informe et curieuse légende du Judas-G'^di[)e, si populaire au moyen ûge et reproduite dans le mystère de la Pa.ssion avec des variantes infinies (•2).
Ainsi la j)énétrante satire du 1*. de Isla, à travers les défauts des mauvais prédicateurs, portait plus haut <t plus loin. Elle atteignait l'esprit public dans ce qu'il ivail gardé d'igiKirancc et do crédulité superstitieuse ; ' t, complétant avec plus de finesse, de juste.sse et do uje.sur»? l'fi'uvre do F(;ijôo, elle travaillait à réformer sans détruire.
Entrons de plus on plus dans le détail de la compo*
'U Cf. I-Virer ilel Bio : llftona tie CàrUn tercero, toai. I. Inlr<>«liiri'ia, p. 6\.
{%) Fraf Ger , liti. V, c!i\\. vi, n* 22, el c«p. »iii, n* 4. — Cf. Mijfnr l'ii-lioHnairr tin l^yrtutrt, nu tauX Juita*.
sition d'un discours gérondien^ et tâchons de pénétrer tous les secrets de cet art.
Dans un sermon de cette sorte, il ne saurait être question d'unité ou de méthode. Si, comme on le reconnait d'assez bonne grâce (i), les maîtres mêmes de l'éloquence espagnole valent plutôt par l'éclat de certains morceaux que par l'ensemble et la vigueur de la composition, si les Grenade et les Vieira ne rencontrent que par exception ou par hasard cette qualité maîtresse du discours, habituelle chez nous même à des prédicateurs de second ordre, que dire des gerundios ? Après tout, visible ou cachée, la méthode se résume dans les lois de la logique, qui tend vers un but et y subordonne tous les moyens ; or les gerundios n'ont d'autre but que d'étonner et d'amuser, aux dépens même du bon sens. Dès lors, voici à quelle sorte de raisonnements se réduisent leurs discours : « Attention à l'argument : sainte Anne fut la mère de Marie, Marie fut la mère du Christ; donc sainte Anne est l'aïeule de la Très Sainte Trinité : Et Trinitateyn in unitate veneremur (2). »
Ou encore : « La matière éloignée du sacrement de l'Eucharistie est le blé ; le blé naît dans les champs (campos); le centre du pays de Campos est Campazas; donc Campazas est la patrie, la terre natale {solâr) du Saint-Sacrement (3). »
(1) Gil de Zdrate : Resûmen hislàrico de la Literatura espaûola, 2* edicion, Madrid, 1862, p. 517 et suiv.
(2) Fray Ger., lib. 11, cap. vin, a° 16.
(3) Lib. IV, cap. u, no 38.
Telle est donc la logique de nos orateurs ; quelle est leur érudition?
Dans la le«;on la plus solennelle que Fray Gerundio reçoit de Fray Blas, la première règle posée par le maître regarde le choix des livres : « Tout bon prédicateur doit avoir dans sa cellule, ou du moins dans la bibliothèque du couvent: la Bible, les Concordances ; le l*olynnlhea ou le Theatrimi vilm humanre de Heyerlink; le Théâtre des hieux; les Fastes de A/asculus ou le Kalendnriinn othnicum de Mafejan^ la Mythologie de Noël Conti (Cornes Natalis), Aulu- Gelle, le Monde Symfiolique de Picinelo, et surtout les poètes Virgile, Ovide, Martial, Catulle et Horace. En fait de sermonnuires, pas d'autres que le Florilogio sacro : c'est à lui seul un vrai Pérou. Les saints Pères ou les commeiitaleurs sont eiilièrenient inutiles : je n'excepte que Sylveira (1). »
Voilà toute la bibliothèque des g^rundios; ce qu'ils faisaient (b' la Bible, des Concordances, de Sylveira, nous l'avons vu. Quant aux auteurs profanes, ils en usaient avec le même goilt. Aux poètes, parmi lesquebs Ovide a la j)rèfèrence, il faut joindre Sonoque et Cassiodore, qui sont aussi à chaque instant « do l'avis de saint Paul et do .saint Augustin (2;. »>
Le Florilogio, qui est en tout un modèle, cite en ujKî demi-|tag»' Juvencus, Virgile, Ovide, Horace, Martial et deux fois Catulle. Dans un seul sermon assez
(I) Fray Oer., Iib. 111. cap. ii, u" l. (1) L» Hruy^re : D* ta Chant.
court, le total des citations, soigneusement cotées en marge, atteint deux cent vingt-six.
D'ailleurs, cette érudition n'était point coûteuse, et, sans recourir aux auteurs, on n'avait qu'à copier Polyanthées et Trésors.
Une mention spéciale est due aux emblèmes, énigmes et hiéroglyphes. C'était là, on le sait, une des sources consacrées de l'invention oratoire : les emblèmes d'Alciat ont été classiques. Le Monde Symbolique de Picinelo , « monstrueuse production d'une imagination en délire (1) », était dans toutes les mains.
« Un sermon, dit Fray Blas, qui commence par ces mots : « Les Lacédémoniens représentaient... » ou par : « Le docte Picinelo décrit... » n'a pas besoin d'autre recommandation ;"2). » Heureux qui sait bâtir tout un panégyrique de saint André sur l'emblème du Saphir céleste, et diviser ainsi son discours : Premier point : Quse tangit cœrulea reddit. Second point : Similis cselo sereno. Troisième point : Fert gaudia cordi. Quatrième point : Egregium fulgens (3).
A la fin du Florilogio, un copieux index est consacré à réunir tous les symboles épars dans le volume avec leurs devises et leurs auteurs.
Isla lui-même, bien qu' « ayant fort peu de dévotion à ce qu'on appelle hiéroglyphes », cite quelque part une fort sotte énigme sur le mot latin cor ; il fonde tout un discours sur « l'ingénieuse peinture par laquelle Lelio
(1) Ferrer del Rio : Discurso acadétnico (29 mai lSo3\ p. 13.
(2) Fray Ger., lib. V, cap. iv, ii'> 9.
(3) Florilogio sacro, p. 1.
Giraldo représente l'amitié », et prend pour les trois points de son sermon trois F qui marquent les trois qualités d'un véritable ami {{;.
Toutefois, au-dessus des emblèmes, les Gerundios mettaient encore la mythologie. Après l'abus fait des divines Écritures", rien n'est plus écœurant que ces oripeaux de la Fable traînés dans la chaire sacrée. Rien de plus agaçant que celte mode invariable d'ouvrir, au début de chaque sermon, un ailendrier des (jentilSj pour voir quelle solennité, au dire de Ravisius Textor ou de Noël Conli, se célébrait ce jour-là à Rome ou à Athènes, et appliquer le tout intrépidement à la fête chrétienne du jour.
Ainsi, le panégyrique de saint Benoit commencera par un vernal inirnllrle de ce patriarche et du dieu des Ris, « à qui la Thessalie consacrait précisément ce jour-là, '^'7 mars. » « Puer nudus, alatus, myrtoque coronatus, qui humi sedchat, » dit Vincent (Jartarius. Et il faut que chacun de ces traits s'applique à l'aus- Icre pénitent do Subiaco, se roulant dans les é[)inos(2\
Mais que dirt; des complaisantes descriptions de Cupidon et de; Vénus, et de la naissance de cette déesse dans la mer l!]gée, où l'orateur voit l'imago de In Conce|)lion de Marie ÇA) : et de l'impure histoire de Danaé, et do coût autres a|i|ilirations, si choquantes au sens chrétien, que rien no saurait rendre le mé-
(I) Inla : Sermonei, t. V, p. 130.
(J) Florthgio lacrn : Scriuoii & San I cuilu. - ! If la igno-
rantia en la tabia tgnoraneia th la cieneia. • Cf. Frai/ Ger., lib. Il, fàp. IV, u« S et «uiv.
{i) f'Ioril'fjm tnrrn, p | (0
lange de dégoût, de stupeur et d'indignation qui s'empare de l'âme à cette lecture, et que la simple citation de pareilles inepties fut peut-être une des causes de la condamnation de Fray Gerundio ? Si l'on veut que le P. de Isla ait eu tort de les répéter en les stigmatisant dans une satire destinée aux hommes sérieux, que faut-il penser des prédicateurs qui les recherchaient avidement, les développaient en chaire devant de nombreux auditoires et les imprimaient dans leurs sermons sous le couvert d'approbations enthousiastes?
Ce qu'il y a ici de particulier à l'Espagûe, c'est d'une part, un certain excès, un degré d'étrangeté en ce genre, qui dépasse peut-être ce qui s'était vu ailleurs, et qu'expliquent en partie la décadence inouïe du goût, la naïveté et aussi la foi du peuple, assez forte pour que rien ne la troublât, enJQn le manque de pruderie dans la langue ; — c'est, d'autre part, la persistance, à une pareille date, de cette mode ridicule.
Cornelio Musso, l'un des plus célèbres prédicateurs italiens du seizième siècle, avait pu commencer un sermon sur le Magnificat par ces mots : Lucina, Lu' cina, fer opem. A la même époque, le même goût régnait en France, où déjà cependant, quelques années plus tard, saint François de Sales protestait (1). Mais
(1) « Des histoires profanes, quoi? Elles sont Ijouiics, mais il s'en faut servir comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement réveiller l'appétit... Et des fables des poètes? Oh! de celles-là, point du tout, si ce n'est si peu et si à propos, et avec tant de circonspection, comme contre-poison, que chacun voie qu'on n'en veut pas faire profession. » Traité de la prédication (lettre à l'archev. de Bourges). Œuvres de S. François de Sales. Paris, Berche et Tralin, 1879, tome II, p. 13.
en plein dix-huitième siècle, les dieux de la Grèce et de Rome, chassés de toutes les chaires, n'avaient plus d'asile que dans celles de l'Espagne, et il est curieux de voir cet Olympe vieillot étaler impudemment en un tel lieu ses grâces dèfraichies (1). Toute la littérature religieuse du temps en est infectée.
Qu'on lise dans le grave cours de théologie thomiste publié, de 1630 à 1701, par les Carmes déchaussés du couvent de Sainl-Elie à Salamanque, et connu sous le nom de Theolngia Salmanticensisy les dédicaces de chacun des douze volumes à saint Thomas (fAquin, celle du tome dixième par exemple, où le Docteur Angéli(}ue est durant plusieurs pages in-folio comparé ex-professo à Mercure, sur l'autorilé de Jamblique, de saint Augustin, de Lucilius, de Clément VIII, de Plularque, du scholiaste d'Aristophane et do Cicéroii (2).
Remarquons que toute l'ceuvre oratoire d'Isla nous offrirait à peine une allusion mythologique. Pourtant, dans le dernier sermon du recueil, l'orateur, parlant des .-Inies souffrantes du Purgatoire, s'exprime ainsi :
« Un ne voit rien dans Thisloire qui puisse être comparé à ce feu, et la fable même n'a rien su imaginer qui lui ressemble. Ixion,Antée, Tantale... Mais
(1) Voiri iin«* phr/i»** prim- au ha^Ani daim la <l/'<licacr ilii Flonlogio !•■ Siito-Marii'- h iiaiiit Joseph : « lutfiito Zuiixiii l»o(qucxar la r^abcsA
'■ Diana; p<-r<> no hailo iiiatio-n proporcionaJoH ^ tau iiipcrior pin- ' r^ Fia vuettra Knpoim, Diana bcnuoM de la gracia. Vos tu dccoroM \ : rir nt eaput multeru. ., •
X., l'olUyii Satmanlicrtum Curtuf theologietu. Pari». Palmé, IBIO, tuai. I, p. V).
loin d'ici, songes insensés ! Numquid sufferentiam Joh audistis? N'avez-vous point ouï parler des souffrances de Job? Elles ne sont rien en comparaison de ce feu, etc. (1). »
On trouve, dans un sermon français de 1651 , un mouvement assez semblable :
« Voulez-vous quelque chose de plus (pour comprendre l'excès de l'amour de Notre Dame pour son divin Fils)? Voici une dernière considération. L'antiquité nous rapporte qu'une reine des Amazones souhaita passionnément d'avoir un fils de la race d'Alexandre. Mais laissons ces histoires profanes, et cherchons plutôt des exemples dans l'histoire sainte, etc. (2). »
Ainsi donc, àplusd'un siècle de distance (1651-1754), la chaire française etla chaire espagnole commençaient à se débarrasser du fatras des histoires profanes et mythologiques. Cette solennelle répudiation du passé était faite, d'une part, dans une ébauche adressée à ses condisciples de collège par un jeune orateur de vingtquatre ans, qui allait être Bossuet ; de l'autre, par un prédicateur célèbre, blanchi sous le harnais, et qui, à cinquante-deux ans, inauguraittimidement une réforme encore douteuse. Ces deux dates ont leur éloquence ; dans l'espace qu'elles embrassent, quel éclat oratoire
(1) I?la : Sermoiies, t. VI, p. 380.
(2) Bossuet : Ser7non, dit le deuxième pour la Compassion de la Sainte Vierge. Édition Lâchât, t. IX, p. 531. Eu réalité, c'est uq sermon pour le Rosaire, prêché en 1631, au collège de Navarre. Cf. J. Leb.irif, Histoire critique de la Prédication de Bossuet, 1888, p. 124.
en-deçà des Pyrénées, quelle effrayante décadence au-delà!
Je n'ai rien dit encore de la partie morale chez nos sermoiinaires. C'est qu'elle est absoute. Ce que l'éloquence sacrée offre, pour ainsi parler, de plus humain, de plus intéressant pour l'histoire de la pensée et des lettres, ne le cherchons pas dans un sermon gérondien. Quelle place y pourraient laisser les textes et les gloses, les arguties et l'entassement dos citations? Où ces hommes auraient-ils appris l'art difflcile et délicat de pénétrer les replis du cœur humain, d'en mettre à nu les mystères, d'en sonder les blessures, d'y porter le fer ou d'y verser le baume? L'observation leur est inconnue; parfois la vivacité du regard et de l'esprit castillan leur fait trouver quelques idées heureuses, mais qui restent isoloes et perdues; dans un travail où l'insistance et le développement sont tout, ils ne savent rien développer ; et le plus souvent les pensées morales qu'ils rencontrent ne sont que des banalités sans goAl, des jeux de mots et des énigmes.
Fray Alexandre de san Antonio, provincial de l'Ordre de la Merci, publie des sermons moraux, où le Journal des IJitétaleurs en est réduit à relever comme des perles les traits suivants :
« Le mari qui jileure à l'enterrement de sa femme est un homme bien rare. — Quand on s'élève dans les airs, la chute est infaillible. — L'absence est la ma-
(1) <»i/<f .'/ ./<• I,,, litrrul'K I. I. J). l.' . ll'>. Un. III I m |».-ll*«r ««t p»»-
««hic. Ir «(ylv cuUo ta il^pan* : • lla> li<>inbr<*« i|ur li.iluruilo iiaciJo
C'est surtout, nous l'avons vu, par la partie morale que contrastent avec leur époque les sermons d'Isla, pleins de fines analyses, d'observations profondes et de portraits mordants. Presque seul entre tous, il sait, comme le demandait Philippe V, « parler à l'âme. »
Je vais être plus embarrassé pour donner en français une idée de la forme et de la langue des sermons gérondiens, et force me sera d'emprunter parfois les barbarismes savants de Rabelais.
La rhétorique gérondienne reconnait trois genres de style : le pompeux, le fin et le cadencé. Ce caractère doit apparaître dès le titre du sermon, caries sermons, et souvent chacun des points, ont un titre comme les livres. « Sermon allégorico-anagogico-panégyrique, en l'honneur du phénix aux changeants rayons espagnols, du pyrauste de royaux et religieux incendies, de l'invincible martyr espagnol saint Laurent (1). »
Voilà un faible écho du style pompeux, dont la théorie n'est point nouvelle ni malaisée. C'est le procédé de Gôngora, arrivé, par la marche de la décadence, aux dernières limites de l'absurde.
« Évite, autant que tu le pourras, dit Fray Blas à son disciple, les mots ordinaires et communs, quand lisseraient les mois propres; car le prédicateur paren ttiffurios (quiso decir chozas, ajoute malignement le Diario), uo cabeu en Palacios. »
(1) Sermon alegôrico-anagôgico-panegirico, que al fénix de cambiantes espanoles rayos, piraustc derealesreligiososincendios, elmârtir invicto espanol S. Lorenzo, predicô este présente ano el P, Fr. Joaquin de Guadalupe ^en cl Real monaslerio del Escorial, dia de S. Lorenzo), Madrid, 1744. — Cité par M. llartzenbusch : Discurso académico (29 mai 1853), p. 41.
LA CRITIQUE : LE SERMON GÉRO.NDIEN 381
lant d'un lieu élevé et sur un ton élevé, il est juste qu'élevées aussi soient ses expressions. Que chez toi la mer soit ioujourslo salsugineux t'iémont ; le silence, les taciturnitô!^ labiales. L'existence est une expression vulgaire; existentielle nature est un mot de génie (1). »
Qu'on joigne à ce système néologis te, qui « despume la verbocination latiale », des constructions violenles et forcées qui faussent la syntaxe nationale, et en détruisent la souplesse et l'expressive énergie (2).
Le Florilogio n'est qu'un long exemple de cette langue intraduisible de tout point, et qui n'est pas plus de l'espagnol que du holtentot.
Jadis Vieira, dans son célèbre sermon de la Sexagésimc, s'était moqué des énigmes extravagantes qui nommaient David « le pasteur couronné; saint Augustin, V aigle cV Afrique; saint Bernard, le rayon de miel de Clairvaux. Qu'eiU-il dit, s'il eût vu le rayon de miel transformé en Docteur de Micl-h'luidc, l'aigle d'Afrique en Chevalier errant et on Amadis des Lettres; le Faslour couronné en Cèdre pénitent, et tous les autres saints tellement déQgurés, qu'ils
(1) Fraij GiT., lib. III, cap. il, n* (0
(2) Qu'on vi'iiillf biffi analyser la con«triu inm ;.'r.imin.ili<al"' ii<' r<-tlf phrane ilo i'oraviciiiu, citer aTcc a>luiin«li«iti |>ar Orncta» I Aijiidrza. di»<;. Lniii, p. 391) : on y m-ntira li'« p-moiipcc» iiativf-i <lr ruiiomc, ri la torture quo lui infliK<* le cultimiic. tlout le* iiiviToioiM forcée» ■MU»! un <l«-ri prii)ri|iaui raracl^P-n. (Cf. E. M^rini«'-t» : AV. »/•
|i. 30. :»o7 • l>iir(i;i"M>lo c'taha cii la iifiionincia <Ir la» Juan, lir to |p tcnla la primrr ruldira. vui
tin apr* I I ho, (|up bcbia el vcueuu la nluia, «• '
la prioier* ycrv» dei Paraito. •
seraient méconnaissables à la mère qui les a mis au monde (1)? >>
Un autre appelait saint Ambroise YAjnbroisie de Milan; — saint Thomas, el flamîgero fanal luciente; — saint Gilles, le Poniponius monstrueux, prodige de la Pénitence; — le géant Goliath, el membrudo torreon de carrie; — le purgatoire, les ergastules souterrains ou stigias lagunas purgatoriales (2).
Mais, ni Vieira ni personne n'eût pu imaginer la possibilité de ce style culti-barbare ou en labyrinthe, dans lequel, dit M. Hartzenbusch, les textes latins seuls sont intelligibles. Dans le panégyrique dont j'ai déjà cité le titre, le martyr saint Laurent est appelé « une toufife incarnate d'épis théandriques, que dans l'août igné d'une chaleur intense a tranché la faux d'une inexorable Parque. » Voici la chute de cet exorde : « Feu de Dieu, quelle tendresse ! Feu de Laurent, quelle constance! Feu du Phénix, quel Ave... Mariai » (S) De ce jargon monstrueux, dernière lie du cultisme proprement dit, il n'y a point d'exemples dans les sermons d'Isla; mais on y trouve de nombreuses traces d'un style plus en honneur encore, — le plus souvent d'ailleurs, on a pu le voir, mêlé au précédent, — le style fin, le bel esprit, Yagudeza.
(1) B. A. E.,t. XV, p. 49.
(?) Fiel copia de algunos coticeptos... predicados en el obispado de 'Segorbe... lus; British Mus. Add. IO.S.SI, f» 197. Voici une phrase du même orateur, en style pompeux : « QuanJo hé aqui que rompiendo las cerraduras de mdrfl! y purpùreos carniOcos picaportes de mis lahios. . . » Ibid.
(3) Hartzenbusch, op. L, p. 42.
LA CRITIUUK : LK SERMUN GKROISDIKN 383
Un (Je ses meilleurs discours débute par un récit fort précieux où il rapporte le célèbre mot de Voilure à la Marquise de Rambouillet : « Madame, il court de mauvais bruits sur le soleil. » L'orateur n'a pas de peine à retrouv'T le langage de la chambre bleue, et qualifle le soleil " il'hypocrite lumineux, qui a su nous cacher ses taches pendant plus de six mille ans {[). »
Ailleurs, il nous montre l'apôtre saint Jacques ravi en extase, et devenu « une douteuse statue do luimême »>; il décrit la célèbre grotte de Covadonga, « large respiration ou laborieux bâillement de la montagne membrue »; ou par une image plus bizarre encore, il fait de la \'ierge Marie un livre, une Pohjanihéc universelle de toutes les sciences, servant au théologien, au légiste, au philosophe, à l'homme d'Étal, voire au médecin et à l'astronome. Ce livre a son auteur, son prologue, sa dédicace, ses approbations et même son errata {'2).
J'avais cru d'abord qu'lsla élait l'auteur do celle merveilleuse idée, qu'il appuie sur une « galante expression de saint Grégoire de Nazianzo : Sicut aiirora pro' loguH est «o/w, ita Maria prologue est Cliristi. >> Mais voici ce que je Innive dans les VinjiKjes vu EspiKjnc cl en Italie du V. Labal [\l'.i{). Malgré la longueur du passage, je no puis renoncera le citer : il a l'avantage de nous ouvrir un apen;u inslruclif sur le gérondia* nisrae hors d'Espagne ; il est d'ailleurs écrit d'une plume fort alerte, comme toutes les relations, plus curieuses
(1) UU : Srrmorui, t. VI. p. 2iG.
(I) S*rmonti.t. IV, p. 223.
qu'édifiantes, du hardi dominicain. La scène se passe à Tivoli :
« Ceux qui faisaient les honneurs de la fête me placèrent civilement vis-à-vis le prédicateur. 11 parut après s'être fait attendre assez raisonnablement, monta en chaire, s'assit sans cérémonie, examina son auditoire d'une manière grave et même un peu méprisante, et après quelques moments de silence, se leva, ôta son bonnet, fit un signe de la croix sur son front, un autre sur sa bouche, un troisième sur son cœur, qu'il plaça au côté gauche selon l'ancien -système, et enfin un quatrième qui couvrait ceux-là, puisqu'il s'étendit depuis la tête jusqu'au bas de l'estomac. Il s'assit après cela, enfonça son bonnet, et commença son discours par ces paroles : « Vidi librum grandeîn scriptum intus et foris » qu'il expliqua ainsi : Ecco il verissimo ritratto di Maria, sempre Vergine; c'està-dire : Voilà le très véritable portrait de Marie toujours vierge. Celte application fut suivie d'une longue digression sur tous les livres dont on ait eu connaissance jusqu'à présent, tant manuscrits qu'imprimés. Ceux qui composent l'Écriture sainte passèrent les premiers en revue, et il en nomma les écrivains, il fixa l'époque et les raisons de leur composition ; il passa de là à ceux des anciens philosophes, des Égyptiens, des Grecs ; ceux des sibylles parurent sur la scène, et l'éloge de la sibylle Tiburtine y fut mêlé fort ingénieusement. L'Iliade d'Homère ne fut pas oubliée, non plus que V Enéide, pas un ne lui échappa ; après quoi il conclut que rien n'était comparable à ce grand livre
LA CRlTiUL'E 1 LE SERMO.N GÉRO.NDIEN 38o
écrit dehors et dedans : livre, nous dit-il, sorti de l'imprimerie du Saint-Esprit, enregistré en la Datterie du Père Éternel, dédié à la Sagesse incréée, approuvé par les docteurs des neuf Hiérarchies, publié par les douze apôtres dans les quatre parties du monde, qui tient la première place dans la bibliothèque céleste, dans lequel les anges et les saints étudient continuellement, qui est la terreur des démons, la joie du ciel, les délices des Personnes divines, la récompense de l'Église triomphante, l'espérance de la souffrante, le soutien, la force, le bouclier de la militante. Il ne sortit point de son grand Livre, il le feuilleta pendant trois gros quarts d'heure, et s'apercevant enfin qu'il était temps d'aller se reposer, il nous quitta brusquement sans nous dire adieu, c'e>t-à-(lire sans nous bénir et sans avoir parlé de la Sainte Vierge, autrement que dans l'explication de son texte.
» Jamais je n'ai entendu de sermon qui m'ait plu autant que celui-là, jamais je ne me suis moins ennuyé; aussi, je ne crois pas que, dans ce genre do prêcher, il y ait jamais eu rien qui en approchât. La passion du P. Imbert, supérieur do notre mission de la Guadeloupe, son sermon de S. Jean de Dieu, celui du P. Ange de Rouen, capucin, sur l'indulgence do la Portionrule, m'avaient paru des chefs-d'œuvre inimitables ; mais je dois dire, à la louange de celui que je viens do rapporter, qu'il surpassait autant ces trois Itièces que le ciel empirée surpasse celui do lu lune tn grandeur et en élévation (ly. «>
{{) Voyaijfi du /'. Laf>a(, dt t'Ordrc dn FF. i'nfcAcU'*, -^h Ltfujh': '^l
L'exorde d'un panégyrique de saint Joseph, historique et inédit, se terminait par cette phrase :
« Maintenant, mes Frères, puisque, pour fendre l'océan d'un pareil sujet, je vois qu'il faut que je m'embarque sur le galion de la grâce, prêtez-moi votre secours par ce périodique salut : Ave, Maria. » Le même orateur variait cette formule à la fin de ses sermons et les achevait fréquemment en souhaitant à ses auditeurs de monter « dans la litière de la grâce, pour arriver à l'Aranjuez de la gloire (l).-»
Dans ses propres discours, Iski maintient, d'ordinaire, Vagudeza à ce niveau où Gracian l'avait mise et où elle cache souvent une pensée.
On sait qu'il n'en allait pas de même autour de lui, que l'école de Véquivoque régnait partout, et que les prédicateurs n'étaient plus que des joueurs de mots sans esprit. Un contemporain d'Isla, D. José Antonio Porcel, membre de l'Académie espagnole et de l'Académie del Buen Gusto, traducteur du Lutrin de Boileau, loue avec enthousiasme le jésuite Nicolas Calderon du discours qu'il a prononcé en l'honneur de l'archevêque de Séville, Don Pedro de Castro Vaca y Quinones. L'oraison funèbre avait roulé tout entière sur le prénom de l'archevêque défunt : « Pedro, très veces piedra, 6 Pierre, trois fois pierre ! » (2)
Jamais, dans aucune littérature, on n'avait aussi
en Italie. A Amsterdam, aux dépens de la Compagnie. 1731, tome IV, p. 26. Se7-7non extraordinaire.
{i) Fiel copia de algunos conceptos... predicados en el obispado de Segorbe... ms. du dix-huitième siècle, Bril. Mus., Add. 10.251, f" 200.
(2) B. A. E, t. LXI, p. 174.
lormiclablement abusé de ces deux grands moyens de style, instruments essentiels de la pensée, la métaphore et l'antithèse.
Aussi, tremble-t-on à lire seulement le titre de ce discours d'Isla : « Actions do grâces au Christ de l'Espérance, après l'inondation de la rivière Clamores, à Ségovie, le jour de saint Jean-Baptiste » (1). De fait, tout le sermon roule sur ce bienheureux mot Clamores qui, sous des terminaisons diverses, est répété cent dix fois dans l'exorde, sans cumpter les synonymes. Encore était-ce sagesse auprès du célèbre recueil de sermons en six volumes que Fray Diego de Madrid publia de 173'J ;ï 17 i.i, sous ce titre : « Néant doué de voix, et voix en échos de néant (2). »
Les sermons y sont partagés en groupes de quatre, et chaque discours commence par une des lettres du mot nada, rien. C'est un symbole plus expressif que ne pensait Tauleur, (jui dit dans son prologue : « Mon style a plu aux hommes les plus distingués, parce que je ne suis point fatigant dans mes raisonnements, ni obscur dans mes pensées. » Le Jourjxal des Littéra' tours, rendant compte de cet ouvrage, constate que A Lapide .Corneille de la l'ierre), Sylveira, liavisius Textor, Picinelo, Aicial et Ovide sont les auteurs» qui prêchent à l'heure (fu'il est» dans prcs(jue toutes les chaires d'Espagne. »
« L'être du non-étre, miracle caché du Sacrement
.1 ,1. IV. p. 329.
( ' ■ ro: y roi m erm île nmla .• Sfrmonff eujfoi 90téi $t
ftnifit Tcf r(i,i,ii por el ôrtirn fir lai Irtrai de lat teti ««</aj. — Cf. Utarlo <le lui Lilrratui, l. IV, p. lAS ol cuiv.
manifeste », tel est le titre d'un éloge de saint François, que l'orateur appelle el ma^jor menor : tous les sermons du Florilogio sont sur ce modèle, et le texte renchérit sur les titres (1). Dans sa lettre imprimée en tête du Gerundio, don Manuel de Santander cite en ce genre de véritables folies, dont Peignot a rapporté un bon nombre dans son Praedicatoriana. Le dernier exemple qu'on lit, dit avec justesse Santander, semblera toujours le plus extraordinaire.
Il ne restait plus qu'à mettre le mérite du style dans un élément plus matériel encore, dans le cliquetis des syllabes et des sons. Ce progrès fut accompli. « Il y a, dit Fray Blas à son disciple, un dernier genre de style qui, sans être très relevé dans le choix des termes, est d'un grand effet sur toute sorte d'auditeurs : il consiste à imiter dans Ja prose la cadence et le mouvement des vers, à couper régulièrement la phrase suivant le rythme lyrique ou héroïque w, à donner enfin à ces vers bâtards une sorte d'assonance qui complète le charme ; de sorte que, dit encore le maître, « si le premier membre de phrase se termine en barbe, le second doit finir par hallebarde ; et l'un finissant par tombe, l'autre doit s'achever par profonde. (2) »
De fait, rien de plus commun que ce genre de style dans les sermonnaires du temps, et l'un des dénonciateurs de Fray Gerundio avoue sans façon son goût pour cette manière d'écrire. Des sermons entiers pourraient s'imprimer sous cette forme :
(1) Florilogio sacro, p. 116.
(2) Lib. III, cap. », n" 7. Je donne des équivalents français.
o Adios, céleste coro, Adios, lirios serâficos, Adios, araadas hijas, Adios, cisnes sagrados.
Ou encore :
Querida esposa, â que aguardas ?
Délia muger, à que espéras?
Sal de esa caduca vida, Y ven à lograr la elerna (1) ».
Cet exercice élait si fort goûté, qu'un auditoire de la plus haute distinction, a[)rOs avoir été tenu en suspens et comme en extase par un discours écrit d'un bout à l'autre en style cadencioso, éclata à la fin en applaudissements et en vivats. Il avait cru sans doute entendre un de ces incohérents et interminables romances assonances qu'improvisent lesaveu^Messurles places publiques : il n'y nian(juait que l'accompagnement de la guitare.
Un autre élément d'intérêt et des [ihis importants, reste à signaler dans les sermon.s gérondiens. Le burlesque, aujourd'hui encore, garde en Espagne, dans plus d'une cérémonie religieuse, sa i»lace traditionnelle. Les Maures, les géants [gùjantoncsj, les danses, les dialogues riniés, vérilablos mystères avec rôles de bouffons, figurent souvent dans les processions et les fêtes. Mais le burlesque a disparu do la chaire. Au dix-huitiémo siècle il y régnait sans pudeur, et sans
(I) Kitrait il'uoo l'arrnlaeion doloroêo, oraeion funebrt y Rptctdio triitf, diKoiira prèdiô • par un H^vrrciuIUtimr pr<^ilirateur, aui (iltt^qiir* il'uiio illiitlrr rrli^iiMiiir, • AVoy tirr., Iih. IM, cap. ii, n» 6,
cette naïveté qui lui prêtait jadis une excuse et un charme. Quand le prédicateur avait l'esprit plaisant, les éclats de rire ne cessaient point d'un bout du sermon à l'autre ; « les jeunes gens habitués au théâtre, et plus amis de bouffonnerie que de dévote doctrine, avaient grand soin, dit Ximenez Paton, de s'informer de l'heure et du lieu où prêchaient ces orateurs et d'y faire porter leurs chaises, disant qu'il n'y avait point de comédie plus divertissante, ni de paillasse forain à meilleur marché (1). »
C'était, en effet, le comble de l'élégance que de donner au sermon le titre et l'apparence des comédies à la mode. « Femme, pleure, et tu vaincras » : c'est un sermon sur les larmes de la Madeleine. « Quoi de plus divin, dit Fray Blas, que d'avoir réussi à représenter l'amère douleur de la plus pénitente des saintes, par le titre et même par les épisodes amoureux d'une comédie des plus profanes? Voilà de ces délicatesses qui. ne sont point le fait de talents vulgaires et grossiers (2). »
Le bon de la chose est que, dans un sermon sur le pouvoir des larmeSj prêché dans la cathédrale de Pampelune, en 1746, le P. de Isla avait cité et complaisamment commenté, justement au sujet de la Madeleine, ce mot d'un homme d'esprit : « Femme, pleure, et tu vaincras (3j. »
(1) Jimeuez Paton : Elocuencia espanola en arte, 1621, in-^", i° 58. On voit que le mal était ancien.
(2) Fray Ger., lib. UI, cap. ii, u» 8.
{^) Sej-mones, t. V, p. 112. « Muger llora y vencerâs, dijo un discreto. . .
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Le Lazarillo de Tormes, tel est le titre d'un sermon sur la résurrection du Lazare, prêché dans une communauté religieuse. « II est à peine une aventure, une friponnerie, un vilain tour de ce fameux type de truands et picaros, que le prédicateur n'ait appliqué à son sujet avec un merveilleux à-propos {{). »
Parfois, l'orateur, au début du discours, distribuait les rôles : « il en donnait un à Jésus-Christ, un autre à Notre-Dame, un autre au patron de l'église, et ainsi de suite, et déclarait qu'il se réservait à lui-même le rôle de yracioso ; et la façon dont il s'en acquittait était tout ce que le sermon avait de bon (2). » Que sont, auprès de ces bouffonneries, les plus fortes excentricités du fameux petit I*. André?
Voici quelques autres titres de sermons-comédies, choisis entr».' mille, et (|ui portent bien le cachet natioual : l'our vaincre iainouVy couloir le vaincre. — Le véritable Vliénix tV Arabie, en l'honneur de saint Augustin. — Le Lion dans sa caverne^ pour saint Jérôu)e. — L l'encyclopédie canonisée, pour saiut Thomas d'Aquin. — Morts cl absents ji'oni plus d'nnnK {A inuerlos 1/ a idas t/a no hay mnigos^, pour l'oraison funebr»; d'un évéque .'}). Mais c'est plus qu'il n'en faut. Il est naturel que les proverbes abondent dans la iirédicalion popuKiirc de l'Espigne. Isia no les réprouve point absolument; mais le diilicile était de
(1) Fra'jUtr., Iili. III, cM\f, v, u
(2) B. A. K.. t. XV. p. «.
Il II \ Il \V, I». 42.
garder la mesure, et de ne pas porter en chaire le jargon de Sancho.
Les contes joyeux étaient aussi fort de mise. L'anecdote de la femme qui consulte les cloches pour se marier, ce vieux fabliau que Rabelais a emprunté à Raulin, passe à son tour dans le Gerundio, et vaut à Raulin l'honneur d'être compté par Isla au nombre des ancêtres légitimes de son héros (1). Les Polyanthées, les Trésors^ les vieux romanciers et moralistes, fournissaient aux prédicateurs des histoires à foison, parmi lesquelles les moins fabuleuses étaient -souvent les apologues proprement dits. II était de rigueur, en Espagne comme en Italie, de terminer certains sermons par un exemple, sans préjudice de ceux que le sujet pouvait amener dans le corps du discours. Isla, qui conte à merveille, multiplie les récits, et c'est un des charmes de ses sermons; d'ailleurs, sur le choix des traits, sa critique n'est pas plus difficile que celle de ses contemporains.
Mais l'idéal du genre burlesque nous est fourni par le plan de la Semaine Sainte que Fray Gerundio se dispose à prêcher à Pero-Rubio, c'est-à-dire, selon les clefs, à Madrid. Isla réunit là tous les plus vilains abus qu'avait introduits et maintenus la corruption des vieilles et naïves pratiques. Ainsi, le Mardi Saint, la scène des larmes de saint Pierre se joue dans l'église au naturel. Les servantes du grand-prêtre y font leur rôle avec passablement d'impudence. Saint Pierre leur donne des coups de poing; il jure, renie, blasphème
(1) Fray Ger., lib. I, cap. ix, a" 6.
de son mieux jusqu'au chant du coq, que des gamins imitent derrière l'orgue.
C'est à peine si j'ose parler du sermon du jour de Pâques, prêché à cinq heures du matin : « C'est l'obligation absolue du prédicateur d'y entasser toutes les plaisanteries, contes piquants, facéties et bouIFonneries qu'il peut ramasser, pour divertir l'immense auditoire qui se rassemble. Il ne doit point être timide ni scrupuleux:... on sait que, ce jour-là, tout passe. Les gens sont las d'avoir pleuré toute la Semaine Sainte et ont besoin d'être réjouis. Les prédicateurs qui ont avec eux un compagnon ou un frère lai, le font parfois monter en chaire, et prêcher un sermon qui se termine par un acte do contrition burlesque; et le frère lai, au lieu d'un crucifix, lire un pâté, un jambon ou une outre de vin, à hKiuelle il dit mille t».Midresses qui font mourir de rire 1). »
C'est là, dans le roman, un extrait du proj^ramme obligatoire dressé par les notables de Pero-llubio, authentiqué parle fiel de Fcchos et remis à Fray (Jerundio, pour qu'il ail à s'y conformer dans la Semaine Sainte qu'il est invité à leur prêcher. Il est évident qu'il y a ici exagération volontaire, el qu'en tout cas il ne faut point généraliser le tableau ; mais on eût pu sans duutiî retrouver, cà et là, dans la réalité, jilusieurs de ces Irails.
C'était, comme on voit, le sermon joyeux du moyeu âge , avec toutes les licences coulro lesquelles les évêquf'S el les conciles avaient si souvent protesté.
11 Fra^ fi^r., lih VI, eâ|). iii, u* 31
L'extérieur oratoire des Gerundios ne s'accordait que trop avec tout cet ensemble. Isla stigmatise leur débit affecté, le soin ridicule et prétentieux de leur toilette, leurs petits manèges et leurs façons minaudières, leur action plus digne d'un baladin que d'un prêtre. « S'ils parlent de croix, ils étendent les deux bras; d'une bannière, ils la brandissent; d'une bataille, ils donnent des coups d'épée; d'un oiseau, on dirait qu'ils s'envolent (1). »
Le dernier terme de cette mimique est celui que nous montre don Francisco de Artigas d,lns un prédicateur du temps qui, décrivant un cavalier, disait : « 11 prit l'arçon, mit le pied dans l'étrier, et d'un bond léger et élégant il s'élança... En prononçant ces mots, son action fut si expressive, qu'il se trouva à cheval sur le bord de sa chaire (2). »
La plupart des traits sous lesquels Isla nous dépeint son héros en chaire, se retrouvent dans le portrait suivant que j'emprunte encore au dominicain Labat ; il s'agit d'un prédicateur cordelier, « qu'on disait habile homme », et que l'auteur entendit dans l'église des Carmes, à Tivoli.
« Il entra en chaire avec un air refrogné, comme s'il eût été on colère contre tout le monde. Il s'assit, tira son mouchoir, se frotta longtemps le visage, le nez et les oreilles, se moucha deux ou trois fois, sans manquer à chaque fois de regarder dans son mouchoir, prit du tabac, se leva, et, après avoir regardé de tous
(1) Lib. IV, cap. vi, n» 9, c. m, 27; 1. II, c. ii, 6 et c. viii, 14.
(2) EpHome de elocuencia espaflola en i^crso, p. 488.
LA CRITIOLE • LE StRMO.N GtftO.NDlEN 393
côtés, comme s'il eût cherché quelqu'un, il se découvrit, se mit à genoux, et dit ÏAve Maria, se leva pour la seconde fois, élernua fortement deux ou trois fois, se moucha encore, considéra son mouchoir avec attention, se leva, fît avec le pouce de la main droite une petite croix sur son front, une autre sur sa bouche , une troisième sur sa poitrine, et d'une voix aussi élevée que s'il avait crié au feu, il commença ainsi son discours : « Hors de ce lieu sacré, impies, qui doutez » de la vertu et des merveilles du très saint Scapu- » laire de la Vierge (1). »
Les conseils qu'Isla donne au prédicateur, au sujet de l'action oratoire, ne sauraient offrir rien de bien original : ce sont les règles dictées à la fois par le sons chrétien et le bon goût, et qu'avaient présentées avant lui, sous différentes formes, Fénelon, le P. Gisberl, l'abbé de Viliiers et bien d'autres. Il no semble pas s'être beaucoup servi du poème bien connu de l'abbé de Viliiers sur VArl de prêcher {\\j'6'l.. Cet ouvrage est cependant cité dans une d(^s lettres d'ap[»robalion de /''ray (icrundio (2;.
Le» avantages des Gerundios sétalaient surtout, on le comprend, dans les panégyriques des saints, les oruisuns funèbres, cl ces discours brillants que les anciens eussent ranges dans le genre démonstratif. Leurs louanges hyperboliques ne manquaient pas do mettre leur saint, au moins pour ce juur-là, au-dessus do tous les autres habitanUs du ciel. Heureux quand
i\) VojfaiffÊ ilu /'. I.ahat en Etpaqur ri fu llnln I III. |i .'<".l. (S) B. A. K . I. XV, p iO
ils ne le faisaient pas supérieur aux anges, à Jésus- Christ et à Dieu même!
En voici un exemple inédit. Dans un certain endroit de l'évéché de Ségorbe, un prédicateur faisait l'éloge de l'apôtre saint Mathias. II se proposa de démontrer que son saint valait à lui seul cent dix apôtres ; et voici comment il procéda, en faisant un appel solennel aux mathématiciens qui pouvaient se trouver dans son auditoire (1) :
Saint Mathias fut le douzième des apôtres, et ceuxci, au moment où ils l'élurent, n'étaient que onze ; mais saint Mathias, à cause de son humilité, se regardait comme indigne d'être ajouté à ses frères, comme un néant, c'est-à-dire, en langage arithmétique, comme un zéro. Pour avoir l'expression de saint Mathias, la formule qui le représente, il faut donc ajouter un zéro à 1 1 , ce qui nous donne 11 0 ; donc, saint Mathias, à lui seul, équivalait à cent dix apôtres.
Il est juste de dire que l'auteur de ce merveilleux calcul se vit interdire le ministère de la chaire par l'inquisiteur Fray Alonso Cano, l'ami d'Isla, l'approbateur de Fray Gerundio. (1)
Dans le roman d'Isla, l'oraison funèbre du notaire Conejo occupe un rang distingué parmi les discours du héros, et donne matière à un long épisode. Notre auteur voudrait d'abord restreindre le nombre de ces
(1) « Aqui commigo del aritmético : atcncion, ateacion ! »
(2) Fiel copia de algunos conceptos mtti solidos y edificantes predicados en cierto lugar del obispado de Segorbe por un orador... à quien et Illmo Sr. b. Fray Alonso Cano recogiô las licencias de prédicat: British Mu?, mss. esp. Add. 10 2ôt, î» 197.
LA CRlTlOtË • LE SbRMON GÉRONOIE.N 397
éloges. Pour être loué après sa mort in facie eccle" siae, pas n'était besoin d'avoir été un Condé ou une Princesse Palatine; il suffisait que les héritiers voulussent bien payer le sermon funèbre dont on leur laissait la charge. Ainsi, le notaire en question, dont Isla nous donne un portrait fort malicieux, avait été, de son vivant, passablemeut hypocrite, semeur de zizanie, voire même un peu voleur et faussaire; mais Fray Blas ap[irend à Gerundio l'art de louer ces vices: « Tu diras quo nul no le dè[)assa en condescendance, que très peu l'égalèrent en habileté, qu'il ne le cédait à personne en pénétration, et que, dans la défense de ses droits, il n'a pas eu son pareil. Voilà les défauts de ton héros habillés à la dernière mode, en costume de vertus morales, et il est fort possible qu'aprcs l'oraison fuiiebro, quelque bonne vieille se recommande dévotement au saint notaire Conejo (1). »
Le discours que le P. de Isla met à cette occasion dans la bouche du Fray Gerundio, est copié dans le Florilogio&iir une oraison funèbre prononcée en 1737 en l'honneur des soldats du régiment de Tolède. Même après les exemples que nous connaissons, ce modèle (je parle du discours de Soto-Mamej, aurait de quoi nous étonner. Il est divisé en quatre scènes^ et l'orateur commence par attribuer, sur la foi do Polybe, l'invention dtis sacrées ijaroîitatiuns au célèbre capilan Knéas, ({ui les institua en l'honneur de son père Au- I bise et des militaires ili-rniii-; «lu régiment d»* TiKif T.
'V r Ilb. V, c*n. », u» J cl «aiv.; — c«p. ii, fi' 'j <jI «uiv.
v2, • 4cro, |i. 2il.
Dans l'histoire cl la théorie qu'Isla nous donne de l'oraison funèbre, il faut remarquer les modèles qu'il propose ; ce sont les Français, depuis saint François de Sales jusqu'à Flèchier, « qui s'est élevé en ce genre à une telle hauteur, qu'il semble impossible que jamais orateur humain le dépasse. Si quelqu'un en approche, c'est monseigneur Laffiteau, évêque de Sisteron, dans l'éloge de notre grand roi Philippe V (1). »
Dans cette mention de nos grands maîtres, où Bourdaloue a sa place, Bossuet n'estpas même nommé. A cette époque, et de la part d'un étranger, cet oubli n'a pas de quoi surprendre. Madame de Sévigné n'avait-elle pas préféré l'oraisonfunèbre de Condé par Bourdaloue, aux derniers et plus sublimes accents du grand évêque ?
D'ailleurs, le P. de Isla, toujours jaloux de l'honneur national, déclare que les exceptions au mauvais goût espagnol ne manquent pas, même en ce genre difficile. Il prend plaisir à citer l'oraison funèbre de Marie-Anne d'Autriche, reine de Portugal, prêchée par son illustre ami, don Alejandro de Bocanegra ; les discours, « nombreux et magnifiques, du jésuite Salvador Osorio » ; il s'efforce de croire — et ici l'expression dépasse évidemment sa pensée, — que les œuvres des Gallo, des Aravaca, des Rada, des Guerra, des Ordenana, si elles étaient réunies en volumes, formeraient un recueil d'oraisons funèbres qui ne le céderait à pas un de ceux qu'on vante hors d'Espagne (1) ».
(1) Lib. V, cap. viii, n» 39.
(2) Fray Ger., lib. V, cap. vin, n» 42. II faut regretter la perte de l'oraisou funèbre de Ferdinand VI, prononcée par Isla à Villagarcia, au moment de la mort de ce prince (1759). L'orateur écrivait, eu en-
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Nous savons combien il faut rabattre de ces éloges de ramitié. Tous ces premiers essais de l'école française ne sont guère que des calques fort p;\les de nos modèles. Mais ces efforts supposaient du courage et du goût : ils avaient le mérite, — et l'analyse qui précède en peut faire apprécier l'importance, — de rompre avec les traditions détestables du gérondianisme, de préparer et de commencer la réforme que Fray Gerundio devait opérer.
voyant ce discours à uu ami : « Si on dit que j«^ u"ai pas r<''U«si à pleurer la mort de notre tp-s aimahin monarque, on dira une vérité que nul ne sent mieux que moi, car j<- puis afUruicr qui> mes paroles sont rchtt'e» à une «listamo infinie de uie^ .«onliment!=. Mai» je voudrais •avoir qui a prescrit des règles aux larmes, et <|ui a a£sujclli la douleur aux lois de l'éloquence. » Carias, d varios 102, 2 sept. 1759.