‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 65 sur 103 · CONDAMNATION, SUCCÈS, RÉSULTATS DE « FR4Y GERUNDIO · texte numérisé non relu

CONDAMNATION, SUCCÈS, RÉSULTATS DE « FR4Y GERUNDIO

Le procès inqul^:ito^ial : dénonciateurs, défenseurs. — Attaques publiques. — Conversions parmi les prédicateurs. — Rôle de Charles III et de son confesseur. — Condamnation à Madrid et à Rome. — Histoire de la seconde partie du roman. — Éditions ; traductions anglaise et française. — Y eut-il une suite? — Réforme de la prédication : la chaire espagnole depuis Fray Gerundio.

Nous devons maintenant achever de raconter la fortune du livre que nous venons d'analyser. Avant cette analyse, il eût été malaisé de comprendre les attaques et aussi les applaudissements qui accueillirent FTa,y Gerundio. Nous avons laissé la foudre suspendue sur la tête du « pauvre moinillon », par un décret de l'Inquisition qui, sans le condamner, arrêtait l'impression et la publication du livre.

A partir de ce décret, 14 mars 1758, le procès dura plus de deux années encore.

On en trouve les détails dans la correspondance d'Isla, dans les écrits qui pullulèrent autour du roman,

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et surtout dans le volumineux dossier inédit que possède la bibliothèque de l'Académie d'histoire de Madrid.

Ce dossier ne renferme point sans doute toutes les pièces du procès, et, en fait d'actes directs émanant du tribunal suprême, il ne contient que le décret de suspension de l'ouvrage. Toutefois, Tactivité des attaquants futsi grande, leurs griefs sont si uniformes, que nous pouvons nous faire une idée complète de la physionomie de la cause (1).

Il serait fastidieux d'entrer avec les adversaires dans tout le détail de leurs accusations. Choisissons comme type le mémoire très complet de Fray Cristobal Manuel Ximenez, de l'Ordre de la Merci. Cette pièce est datée de Madrid, le 3 avril 1758, et fut remise au Conseil Suprême le lendemain. Les griefs sont distribués en quatre articles. Le premier comprend les « doctrines et propositions malsonnautes, périlleuses, téméraires, arrogantes, irrévi'rentes, scandaleuses et impies, qui se trouvent dans le titre, l'idée et le sujet de l'ouvrage, et dans le texte des approbations qui l'accompagnent v'2 . »

Le I*. Ximenez reproche surtout à Isla d'avoir employé l'ironie pour corriger les défauts des prédicateurs : c'est exposer la prédication elle-même aux railb'ries des auditeurs. Kri d'autres termes, on ne doit pas rire des choses saintes. Le V. de Isla, dans le mémoire oii il répon»! en détail aux objections de Fray

• 'i'»ime en ap|i<*ii'li<'<- l aii.ily«o i|i laill-'- <t li»-" «xlrait» di- ce rit.

^J; Kspniirnte lo/trr laohra tU Fray Gtrundio, t* 44-r»3.

Cristôbal, glisse fort légèrement sur cette accusation, qui devait le mettre quelque peu dans l'embarras.

« Article second. — Propositions et doctrines médisantes, contenant détraction, dénigrement ou injures à l'égard des ministres sacrés de l'Eglise, et souverainement scandaleuses, soit par la substance des choses, soit par le ton sarcastique de l'auteur et de ses approbateurs. »

« Article troisième. — Des abus de l'Ecriture sainte. » Fray Cristôbal, et la plupart des autres adversaires, reprochent ici à Isla d'avoir fabriqué lui-même et inséré dans son ouvrage des fragments de sermons beaucoup plus audacieux et scandaleux que tous ceux qui avaient jamais été prêches en Espagne. L'apologie sur ce point était assez facile.

« Article quatrième. — Des Ordres religieux (de las sagradas Religiones). » Ce livre n'a qu'un but, dit Fray Cristôbal, se moquer des moines, les rendre ridicules et odieux. Les Jésuites ne sont que trop sujets à caution en ce point, et ce livre est d'un Jésuite. Il fournira des armes à la légèreté du peuple, à l'impiété des ennemis de l'Eglise. C'était là, nous l'avons déjà dit, le terrain brûlant, la question délicate : c'est de là que nous verrons sortir tout à l'heure la condamnation.

On peut lire dans le dossier treize dénonciations ou censures de cette sorte, et quatre apologies ou rapports favorables, dont l'un, celui du curé de Saint-Just de Madrid, ne remplit pas moins de quatre cents pages in-folio, d'une fine écriture. Une autre apologie est

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(l'Isla lui-même, et réfute en détail tous les griefs parvenus à sa connaissauce.

La campagne oxlra-judiciaire n'était pas moins vive. Ce fut un véritable déluge de prose et de vers : traités, dialogues, sermons, lettres, romances, sonnets, tout était bon pour écraser le pauvre Fraylecito, comme l'appelle le P. de Isla dans sa correspondance.

La plupart de ces attaques n'ont de remarquable que leur grossièreté ; l'une des plus sérieuses, celle du prédicateur capucin Kray Matias Marquina, en de longues pages d'un style yéronclierij reproche amèrement à Isla d'avoir fait paraître son livre au début du carême, pour faire rire on ces jours de pénitence ; de s'être cru plus sage (jue Jésus-Christ même, en employant contre les mauvais prédicateurs des moyens que le Sauveur n'avait jamais mis en usage. Le Capucin reconnaissait et démontrait .'i merveille le déplorable élat de la chaire esi)agnole; mais il affirmait que la faute on était au goùl dépravé des auditeurs, et semblait en en conclure qur les prédicateurs devaient s'y conformer, jiour gagner leur pauvre vie ly.

Marquina fut réfuté par Isla lui-même et par plusieurs autres, notamment dans un écrit qui courut à Madrid sous ce titre : u Lettre d'un académicien à un de ses amis, au sujet des attaques publiées contre V Histoire de Fruy Crcn/ntiio.» C'est une chaude apologie, bien écrite et (ju'il faut poul-élr»', en clTet, attribuer à un académicien. (J>uf si l'on voubtit en cluTchnr l'auteur parmi

ili ltfiiiri:i t«iriyi<i>i III iiiti'ii lir m iiutiiiin ■c- ri < n,„,^iuf. B A. K.. t. XV. pp. MI-2H.

les amis d'Isla qui avaient approuvé son livre (et qui avaient par conséquent à se défendre eux-mêmes), je serais tenté d'indiquer, mais sans nulle autre preuve, don Agustin de Montiano y Luyando, à qui me semblerait convenir moins mal qu'aux autres le ton d'autorité, de compétence et aussi de hardiesse, qui règne dans cette lettre (1).

Les vivacités, (presque les invectives) qu'elle contient à l'adresse des frailes me font regarder comme très probable que cet opuscule est visé par le P. delsla, dans le passage suivant d'une lettre à son .beau-frère : « On m'a envoyé de Madrid un écrit admirable contre Marquina, mais il ne peut s'imprimer, parce que c'est la satire la plus sanglante qu'on ait jamais écrite contre l'ignorance et l'impudence de tous nos adversaires. Il est écrit dans un style ironique, à l'imitation de celui de Fray Gerundio, mais on sent la différence d'une lieue (2). »

L'académicien s'indigne avec raison des violences des adversaires de Fray Gerundio; mais il ne se garde

(1) Les approbateurs du livre d'Isla, D. Manuel de Sautauder, D. José de Rada, D. Miguel de Médina et D, Agustin de Montiano. faisaient tous partie de l'Académie espagnole. Voici le titre de l'opuscule : Caria de un Académico à uno de siis amigos sobre las impugnaciones à la Historia de Fray Gerunàio, y en parlicular sobre las del Padre Fray Mafias de Marquina, Religioso capuchino, y conventual en el de San Antonio del Prado de esta Corte. L'exemplaire que je possède de cet opuscule provient d'une copie qui existe au collège de Nuestra Seilora de Chammartin, près Madrid.

(2) A su cuflado, carta 143. Cette lettre est du 10 novembre 1738, et la Lettre d'un acad&tnicien est datée du 4 juillet précédent. Isla s'imaginait peut-être un peu trop facilement que ses amis ou ses adversaires cherchaient à imiter son style. — Cf. la lettre 179 à su hermana, oii il est dit la même chose au sujet des AUleanos crïticos.

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peut-élre pas assez du même défaut, ol il devient injuste à son tour, en rendant tous les moines d'Espagne responsables des injustices du moine Marquina. Il va jusqu'à demander « s'il y a pour les frniles un autre Dieu, une autre Inquisition, un autre Roi, un autre Pape M que pour le commun des hommes.

Isla avait donc raison de redouter le zèle impétueux de tels amis, et de dire que leurs excès ne lui étaient pas moins dangereux que l'animosilé de ses adversaires : il exprime plus d'une fois ce sentiment dans ses lettres.

La haine descendait aux armes les plus honteuses; on publiait la Confession générale de notre écrivain et la Vie du célèbre Bouffon de V Évangile, le Père Supino de Isla ; pamphlets ignobles, dont le style est digne des choses qu'ils expriment (!}.

Il est vrai que ces procèdes nuisaient à la cause des adversaires. La dignité, l'esprit, le goût, étaient trop évidemment du crtlè des défenseurs. La plus vigoureuse ol la plus franche de ces apologies fut adressée à l'Inquisiteur général don Manuel Quintano ISonifaz,

(1; Je n'ai pas Inniv/- l.i mnle^^ion iji'in'rnl'- du I'. do I«la ; liii-iu<^uio écrit qu'uu l'y déclarait cou|mIiIi* • dv tuuit lo« griires de p4ché« qui ont été cuuiiiii» di'piiiit lo couiiiicuccaifnt du luuudc. • Voici lo litro lie l'AutD* ((■uiipiil)-!, dont jf coiuiAiM deux (-o|>ic« : lirrtte mumen de ta maraviUota vida y nacimiento del c^Lthn- Bufon drt EvanijeUu et l'adri- Su/uno de hla, de la Comfiania de Jems, fintcurador gênerai del l'aro' 9""V V ''*' '<*'*• ^ Ainerira, eicnta pur el t'adre famoto Fr. G^rundio de l'amjtazat, de loUat lai reltf/tonei, exornaila ron tu acottumfiroda rrudicinn en prue'ia de lu reciprftco amor al aular HfrundKino. — r,o«t un plat d' ■ •nae

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• Irpiiin Ira coule» du l'aru^uay ju^nu a U prujih. lie de wiult lltld c K«rdr

archevêque de Pharsale et alors confesseur du Roi, par le Capucin Fray Francisco de Ajofrin, religieux très influent dans son Ordre et professeur de théologie au couvent du Pardo. Il remarque avec sagacité qu'Isla s'est attaqué, d'une façon indirecte mais très efficace, à la source principale du mal, au goût dépravé des auditeurs, et que ceux-ci, en accueillant si bien le remède qui les guérit, rendent aux prédicateurs le plus éminent des services. « Il est assurément bien étrange, dit-il, que certains religieux se soient si vivement offensés d'un Gerundio imaginaire, et ne se montrent point choqués de tant de Gerundios en chair et en os , qu'ils abritent parmi eux et que soutiennent leurs mauvais exemples... Laissez, Monseigneur, conclut-il, laissez crier les adversaires, et soyez persuadé que ces cris viennent en grande partie de l'enfer; l'ennemi commun a commencé à sentir le mal que peut faire dans son royaume le livre de Fray Gerundio. Je suis donc d'avis que ce livre doit s'imprimer, non une fois, mais mille fois, et que pour abattre l'orgueil de ses jaloux, si l'autorité de Votre Seigneurie et de son très saint Tribunal ne suffisait pas, il y faudrait joindre l'influence puissante du Roi, dont vous dirigez la conscience (1). »

Si un bon nombre d'hommes influents avaient parlé sur ce ton, la cause de Fray Gerundio était peut-être gagnée ; mais, comme Isla le remarque finement, les adversaires, « moins nombreux et moins dignes d'être entendus, hurlaient bien plus fort que les amis,

(i) Expediente sobre la obra de Fray Gerundio, fol. 112-114.

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parce que la douleur fait crier plus haut que la joie ». Pour lui, son attitude jusqu'à l'issue du procès ne varia point. Il défendit do son mieux une cause qu'il FL'^'^ardait « comme celle de Dieu même »; mais il ne perdit rien de sa joyeuse humeur (1). Son activité était incroyable ; outre le travail de sa correspondance, devenu écrasant, il répondait au pamphlet du Capucin Marquina, en quatre longues lettres vraiment dignes du Gcrnndio par la vorve mordante, la logique serrée, la variété souple et vivante du style. Des polémiques accessoires, soulevées par les digressions do toute sorte auxquelles il s'était laissé aller dans Fray Gerundio^ l'attiraient sur les terrains les plus divers : pédagogie, philosoi)hie, histoire, théologie, physique; il fai.sait face à tout.

Bientôt arriva une nouvelle faite pour exciter sa confiance. Le nonce du Pape à Madrid, MgrSpinola, avait

iivoyé à Sa Sainteté le livre qui faisait tant de bruit. Benoit XIV l'avait lu; il avait ri, disait-on, h cœur joie et avait répondu au nonce par les plus vifs remerciements pour ce cadeau, louant outre mesure h; talent (le Tauteur, et finissant par dire que le seul défaut de

• l ouvrage était de n'avoir pas paru beaucoup plus tôt. Ces paroles, transmises :\ Isla par ses amis de

'tadrid les mieux informés, causèrent une joie de

ourto durée (2). Moins d'un mois après, Benoit XIV

{\ ) C.artiii fantUiam, à mi boruiniu, \'A\.

I }\ tnri.n, 4 «Il horiUAiui, 130. Ont la comtriiKo «le SaiiU l.iirpiiiia

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mourait, elles cardinaux donnaient la tiare au cardinal Rezzonico, qui prit le nom de Clément XIII. « Les amis de notre Frayle s'en vont, écrit l'auteur avec tristesse, le 9 juin; le Pape est déjà parti; d'autres ne tarderont pas(i). » C'est une allusion à la reine d'Espagne, Maria Barbara de Bragance, admiratrice déclarée du P. de Isla, dont elle avait voulu, on s'en souvient, faire son confesseur. Elle mourut moins de trois mois après, le 8 septembre 1 758, et son époux ne devait pas tarder à la suivre .

Cependant on avait toujours bon espoir : « Les présages diffèrent au sujet du moinillon; les uns disent qu'on le rasera un tantinet; les autres, qu'on ne touchera pas un poil de sa tête ; mais la plupart s'accordent à croire qu'on lui donnera ses lettres patentes pour prêcher librement sa mission par le monde. » De Paris, on écrivaitàTauteur que son livre faisait là-bas presque autant de bruit qu'à Madrid, et allait disputer la préférence à Cervantes.

Un grand personnage de Valence avait donné des ordres, pourque dès l'apparition de la seconde partie, on la lui envoyât de Madrid en poste. « Étrange folie, ajoutait l'écrivain, que de dépenser cent doublons rien que pour le plaisir ou la vanité de lire un livre trois ou quatre jours avant le public (2). »

sortira de là indemne. » A su herni., liO. — L'archevêque de Séviile était le cardinal de Solis qui, peu après, dans le conclave où fut élu Clément XIV, joua contre la Compagnie de Jésus un rôle si déclaré. Un autre ennemi, le duc d'Albe, prodiguait à l'auteur du Gerundio les témoignages de son admiration et les assurances de dévouement. Carias, â su herm., 150; — a varies, 74.

(1) A su hemiana, 143.

(2) A su hermana, 134.

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