CONDAMNATION ET RÉSULTATS DE <« FRAY GERUNDIO
Si quelque chose pouvait animer Isla daus la lutte, c'étaient les fruits que produisait son œuvre. L'immense éclat de rire qui retentit d'un bout à l'autre de l'Espagne étourdit les intéressés. Ce rire les saluait d'un nom qui était à jamais leur nom. Bien plus vite que n'avait fait Don Quichotte, Gerundio prenait possession de la langue et du dictionnaire ; il faisait souche de dérivés. L'auteur racontait, en riant, dans une lettre, le fait d'un mari qui, après avoir épuisé, à l'adresse de sa femme, le vocabulaire des injures habituelles, finit par l'appeler Gerundia, ce qui la laissa sans réplique (1).
Partout oii pénétrait l'ouvrage magique, il opérait dans le public et parmi les prédicateurs des changements instantanés, des conversions merveilleuses.
Deux ou trois jours après la publication du roman, un des orateurs les plus connus de Madrid, et de ceux qui s'étaient le plus laissés emporter au torrent de la prédication ordinaire, eut i"i parler devant l'ayuntamiento de la capitale. Il rendit compte du livre qui venait de paraître, le combla d'éloges, en confessa l'ulililc, la véracité, la nécessité ; demanda pardon do 803 erreur.'* passées, protesta qu'il s'en corrigerait, et commen«;a au moment même, malgré le trouble que devait lui causer la nécessité d'improviser, car il n'osa point prêcher le .sermon qu'il avait préi)aré. Trois jours après, deux autres orateurs l'imitèrent dans d'autres églises do Madrid, et depuis, on ne compta plus les prédicateurs qui apportaient l'ouvrage en chaire, lo
(I) A ▼arioa, 73.
présentant aux fidèles avec une admiration parfois peu mesurée. L'un d'eux, dans le lyrisme de son enthousiasme, alla jusqu'à enlever avec les dents, en présence de son auditoire, un morceau du livre sans toucher au texte, et le garda comme une relique, en disant : « J'estime plus la couverture de ce livre que le contenu de beaucoup d'autres. Toute la journée je le comblerai d'éloges, et la nuit je m'en servirai comme d'oreiller. O livre, puisse le Roi te voir! ô livre, puisse le Pape t'approuver ! » Le fait se passa à Caramanchel (1).
Bien rares étaient les courriers qui n'apportaient pas à l'auteur de semblables nouvelles. Le jour de Saint-François (4 octobre), prêchait dans le couvent des Capucins de Valladolid, en présence de toutes les communautés de la ville, Fray José de Médina, « un des plus grands Gerundios de toute la Castille, et jusque-là, le plus furieux ennemi de l'ouvrage. Dieu, écrit Isla, lui a touché le cœur au moment où l'on s'y attendait le moins. Il a fait un très long exorde, digne d'un saint Chrysostôme, sur la manière de prêcher. Après mille choses excellentes, il a conclu, en disant avec l'apôtre saint Paul, que les mauvais prédicateurs
(1) B. A. E., t. XV, p. 306. Folio volante sobre la vida del famoso Fray Gericndio de Campazas, dividido en dos partes, y son circunloquio primero, circunloquio secundo. — En Viena de Austria, cou privilegio de sus magestades Cesarca?, 1738, petit in-32, 99 pp. (Bibl. nac. Madrid.) Le tome XV de la bibliothèque Rivadeneira reproduit la première moitié de cet opuscule (pp. 300-307) eu l'attribuant faussement au P. de Isla. Celui-ci nous apprend que ces pages, écrites d'un style plutôt étrange qu'original, mais pleines de faits intéressants, sont dues à la plume d'un de ses confrères, « homme d'une rare imagination. > Car tas, à. su hermaua, 1S6.
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adultèrent la parole de Dieu ; et, citant la loi contre les ;ulult«>res, qui les condamnait à être lapidés, il a rendu mille actions de grâces en son nom et au nom de tous ses confrères, à celui qui, avec tant de bénignité, s'était contenté de les reprendre et de se moquer d'eux, quand ils méritaient un châtiment bien plus sévère. Il a donné lui-même une co[)ie de son exorde, écrite de sa main, à notre Père Recteur de Saint-Ambroise de Valladolid, pour que celui-ci me l'envoyât en son nom. Cet événement m'a causé une immense consolation, et à ce prix je me moque de la rage, des aboiements et des morsures de tous les Gerundios du monde (1;. »
Dans les villaf^es même, quand arrivait un prèdi- «ateur, le curé lui disait, dès l'abord, qu'on avait lu l'ruy (ierundio dans le pays, ou simplement, sans autre explication, que « le livre » s'y trouvait; ce seul avis sullisait pour engager l'orateur à changer do plan cl de manière ('2>.
D'un autre côté, la fureur dos adversaires allail jus<|u'au délire. Un religieux, des plus en vue à Madrid, apporta l'ouvrage en chaire ; et là, u en guise d'.Aoe Maria », avec des paroles ou plutôt des cris de rage, le mil en morceaux et en jeta les débris sur la télé des ludileurs. Il parait (juo cet énergumène fui immédiatement exilé jiar ordre du Uoi et do .ses suftérieurs.
Celle rigueur était inutile, et le P. de Isla avait raison de dire : « Nous devrions désirer beaucoup de
(1) Cariât famtt. A tu lierai., W)
(2) CAiHaM apoiov^lteoi (del I'. \tU\ B. A. K. , I. XV. |>. 3M.
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pareils excès, s'ils pouvaient se commettre sans offense de l'une et de l'autre Majesté (1). »
Au printemps de 1759, le travail excessif et les préoccupations eurent raison de la santé affaiblie d'Isla ; des fièvres tierces le fatiguèrent longtemps. La maladie augmenta avec les chaleurs, et bientôt de graves accidents obligèrent, le 11 juillet, de lui administrer le Viatique et l'extrême-onction. Il avait fait intérieurement son dernier sacrifice, et c'est à cette heure suprême que, dans la tranquillité joyeuse de son âme, sa pensée se reposait sur son Fray Gerundio^ comme sur son meilleur titre pour trouver miséricorde au jugement de Dieu (2).
Même en tenant compte de la pointe d'exagération et d'originalité qui se trouve parfois dans les paroles les plus sérieuses d'Isla, rien assurément ne saurait mieux montrer la sincérité et la pureté de ses intentions.
Cependant, le roi Ferdinand VI venait de mourir (10 août 1759). Depuis quelque temps, les chants de Farinelli avaient perdu le secret de charmer sa sombre mélancolie. Réduit à un état voisin de l'égarement, il laissait gouverner le duc d'Albe et ses amis; les adversaires d'Isla et des Jésuites n'avaient qu'à s'en louer : « Les Gerundios, écrit Isla, font neuvaine sur neuvaine pour la vie du roi. » Ils ne tardèrent pas toutefois à se rassurer, et c'est à partir de l'avènement de Charles III que la correspondance intime d'Isla unit sans cesse,
(1) B. A. E., t. XV, p. 400. — Cartas, â varies, 73.
(2) Cartas, à varies 100.