‹ Les prêcheurs burlesques en Espagne au 18 sìecle; étude sur le P. IslaChapitre 68 sur 103 · CONDAMNATION ET RÉSULTATS DE « FRAY GERDNDIO >» 4Î · texte numérisé non relu

CONDAMNATION ET RÉSULTATS DE « FRAY GERDNDIO >» 4Î

bonté, de pénétration, un homme d'un grand jugement, d'une érudition com[)lète et de manières fort courtoises et chevaleresques ».

Pour donner aux Espagnols des leçons plus autorisées, ce personnage se sépare, en certains points, de ses coreligionnaires ; il admet, par exemple, l'usage discret et bien compris des images maintes. « Je rends ce témoignage à la vérité, ajoute-t-il, parce que je suis un homme sincère et que je parle en pays libre ; en Angleterre, je me garderais bien do tenir un tel langage (1). »

Faut-il voir dans cette phrase toute l'inlention maligne que la plupart des lecteurs croiront y trouver? En tout cas, on doit certainement écarter do l'esprit d'Isla toute aspiration vers la manière dont l'Angleterre, à rencontre de l'Espagne, comprenait ce qu'on appelle aujourd'hui la liberté do penser. Rien n'est plus certain : si Isla eût pu abolir purement et simplement l'Inquisition, qui le condamnait, il no l'eût point fait.

Isla raconte quelqtio pari h sa s(j'ur la visite enthousiaste que lui a faite, dans su retraite de Ponlovedra, un autre mylnrd, réel celui-là, nommé llimilton : « Il ui'a unlrelenu trois heures agréablement, m'a donné quelques petits livres et est parti, recommandant fort à tous et à toutes do m'eslinier beaucoup, parce (iiiej'elais le plus grand honim»' de l'Espagne *\.» Tn autre Anglais, le Herleur (Marko, ministre angli-

(t) Lib. Vi, e«p. IV, n«Sl.

(t) Cartni. A tu ht^rm., %%**.

can attaché au comte de BrisLol, ambassadeur à Madrid, se trouvait à la cour au moment de l'apparition de Fray Gerundio. Ce révérend, qui a beaucoup lu et qui observe, a écrit un curieux volume de lettres, datées précisément de cette époque, et où il apprécie d'une façon fort intéressante les choses de l'Espagne. Feijôo et Isla sont les auteurs qu'il estime le plus : il ne tarit pas d'éloges sur Fray Gerundio, tout en dépassant de beaucoup, bien entendu, quand il touche aux questions religieuses, les vues de l'auteur luimême (1).

L'Allemagne a publié aussi plusieurs traductions ou imitations, plus ou moins dénaturées, de Fray Gerundio.

Je ne parlerais pas de la traduction française, faite par F. Cardini, et qui parut en 182*2, si l'honneur du P. de Isla n'y était intéressé ; le pauvre Fraylecito, malheureux jusqu'au bout, ne pouvait tomber en de pires mains qu'en celles de ce militaire italien, qui

(1) Letlers concerning the spanish nation, writ.ai at Madrid during the years 1760 and 1761, by the Rev. Edward Clarke, M. A. fcllow of St John's Collège, Cambridge, and Rector of Pepperharrowe in the County of Surry. London, 1773, ïn-i". {Bibl. nat. Paris, 0. 37.) L'auteur constate dans sa préface que l'Espagne a bien changé. Contrairement à ce que beaucoup s'imaginent, on y fait autre chose que de jouer de la guitare : ce qui règne maintenant, c'est « the freuch politesse » (p. iv). Sur Isla, voir Letter IV, State of Lileratwe, p. 51, — et Miscellaneous Looks and u-riters, p. 71. Il dit en parlant de Fray Gerundio : « This is a satire upon the mouk = , written with much spirit and wit... They (the monks) were so galled and irritated by tlie severity and propriety of this fine ri licule, that they soou got the inquisition to forbid the sale of the book. It occasioued sonie pamphlets at Madrid in anser to it. Tlie authow intended a second part; but the persécution becoming too serions, he droppcd his design » (p. 71).

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cherchait sans doute à vivre sur sa très mince connaissance de l'espagnol et du français (1).

Je doute qu'on renconlre dans ses deux volumes une seule page à peu près correcte et sans contresens. On dirait qu'il dénature à dessein ce qui peut prêter à des impiétés ou à des équivoques inconvenantes.

Les quelques noies qu'il ajoute de son fondis, et qu'il ne prend pas, sans le diro, dans la traduction anglaise, ne lui font pas plus d'honneur que le reste. Quant à l'esprit, à la finesse, à tout le charme du style, on peut deviner ce qu'en fait ce manœuvre. Je ne donnerai qu'un exemple, sans choisir. Le titre plaisant de la préface : Prologo con morioj^, rappelait à la fois le fumeux morion ou salade de don Quichotte et les prologi galeati de saint Jén'jme. L'auteur s'expliquait lui-même au début: « J'aurais bien dit Pr<^/o^o Galeato, mais c'était là beaucoup de latin {)our un ouvrage aussi laïque. » C'est beaucoup trop surtout pour

(1) C"f«t M. lie MaiiiK-, .1 non y met ri pfewli>nijm>-s, l'ari», 1831, iul2, H* 815, q'i' "! .-.•>•■-•.• '[110 Cardloi était uu militaire. Cc»t tout ce que Je Miis)!' . Voici Ir titre di; oa tra<iucUoii : Histoire du

fameux /".-!,- /fiur /r.<f Oi'run'te de Cnmpazan, dit /To'»'». rcrilo par lo Kto Jean U\a, houm Ir doiu d>i Iicenri6 «Jou Françuis Lobuu de BaLiiar, |)ri''lr<', f-"\ firirr de l'resl " ! ; rt d- ViUayarc'ut... («ic). Le Ipxto purt»« : « Pf«l)it«'ro, Rm ■■■ Pre'le m Ish villa» de

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le traducteur ; n'y comprenant rien, il supprime bravement les mots qui l'embarrassent, et après avoir intitulé la pièce Prologue tout court, il traduit ainsi le début : (c A dire vrai, le mot -prologue est trop latin pour le commencement d'un ouvrage profane (1). »

C'est là une méthode facile, et à laquelle Cardini reste fidèle tout le long de ses deux volumes. Et voilà comment cet Italien a « habillé Frère Gérunde à la française (2). w

Quand il ajoute qu'il a pris mesure « sur certains modèles qu'il sera facile au lecteur français de reconnaître », cette promesse est un pur mensonge, car il suit pas à pas, sauf les trahisons qu'il y mêle, le texte de la traduction anglaise.

Il ignore même le nom de son auteur, qu'il appelle Jean Isla et qu'il fait naître à Ségovie en 1714.

Une bonne traduction de Fray Gerundio serait d'ailleurs, vu la qualité de la plaisanterie et l'abondance de la langue, une œuvre plus difficile peut-être encore que celle de Don Quichotte ; l'èrudit M. de la Serna Santander, le neveu du grand ami d'Isla, déclarait cette œuvre entièrement inabordable (3).

C'est ici le lieu d'éclaircir une question intéressante. Isla écrivit-il une suite de Fray Gerundio ?

Le texte même du roman est à cet égard équivoque,

(t) Histoire de Frère Gérunde, prologue.

(2) Histoire de Frère Gérunde, préface du traducteur, p. 1.

(3) Catalogue des livres de la bibliotkèque de don Simon de Santander, Bruxelles, 1803, in-8°, n° 3263. — Don Carlos Antonio de la Scrna Santander, neveu de don Juan Wanuel de Santander y Zorilla, bibliotliécaire royal, était novice de la Compagnie de Jésus à Villargarcia en 17G7, lors de l'expulsion des Jésuites d'Espagne.

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