‹ Les précieuses ridicules. Comédie en un acteChapitre 16 sur 72 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

charmes si puissants, que je cours partout après lui.

Magdeion. — Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.

Cathos. — Pour voir chez nous le mérite, il a fallu 5 que vous l'y ayez amené.

Masca,rille. — Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez ; et vous allez faire pic, repic et capot ^ tout ce qu'il y a de galant dans lo Paris.

Magdeion. — Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges ; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie. 15

Cathos. — Ma chère, il faudroit faire donner des sièges.

Magdeion. — Holà, Almanzor !

Almanzor. — Madame.

Magdeion. — Vite, voiturez-nous ici les commodités 20 de la conversation. 2

Mascarille.— Mais au moins, y a-t-il sûreté ici pour moi ?

Cathos.— Que craignez-vous ?

Mascarille.— Quelque vol de mon cœur, quelque 25

1 ' Pic se dit . . . au jeu du Piquet, quand le premier qui joue peut compter 30 points, sans que son adversaire en compte aucun ; car alors il en compte 60 au lieu de 30. Le repic, c'est quand on compte 30 sur table sans jouer les cartes ; alors on compte 90 . . . Capot ... se dit quand l'un des joueurs lève toutes les cartes ; et alors il gagne 10 points' {Dictionnaire de Furetière, 1690). Je l'ai fait pic et capot . . . Je l'ai fait repic . . . (Académie, 1694).

- Nous ferons remarquer, à propos de cette ridicule figure, qu'il y avait des fauteuils tout particulièrement nommés 'chaises de commodité.'

assassinat de ma franchise.^ Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More.2 Comment diable, d'abord qu'on les S approche, ils se mettent sur leur garde meur- • trière? Ah ! jjar ma foi, je m'en défie, et je m'en vais gagner au pied,^ ou je veux caution boiu'geoise qu'ils ne me feront point de mal.

Magdelon. — Ma chère, c'est le caractère enjoué, lo Cathos. — Je vois bien que c'est un Amilcar.*

Magdelon. — Ne craignez rien : nos yeux n'ont point

de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir

en assurance sur leur prud'homie. -c-rv; 4^^- '^ ^-^irù j^f^JA^-

Cathos. — Mais de grâce, Monsieur, ne soyez pas

15 inexorable à cg fauteuil qui vous tend leg bras il y

ajun quart d'iigure ; contentez un peu l'envie qu'il

a de vous embrasser.

Mascarille {après s'être 'peigné^ et avoir ajusté ses

1 Œillades qui sur les esprits Exercez si bien vos rapines . . .

Chers ennemis de ma franchise, Beaux yeux, mes aimables vainqueurs, Dites-moi qui vous autorise A dérober ainsi les cœurs.

Co7'nciUc.

" De turc à maure, dans l'édition de 1734 ; de Turc à Maure, dans celle de 1773. -De Turc à More, sans aucune pitié, comme les Turcs en Afrique traitent les Mores leurs sujets.

'•> Gagner au, 2ned, s'enfuir.

* Amilcar, dans la Clélic, est un Carthaginois d'humeur galante et enjouée : c'était le portrait de Sarrasin ; il est le type de l'amant arp-cable, par opposition à Vamant violent et incivil, représenté par Horatius Coclès.

5 II semble que Molière, en écrivant cette scène, ait eu sous les yeux et observé, dans ce qui suit, le cérémonial indiqué par Les lois de la {jcdanteric: 'Après que vous serez assis et que vous aurez fait vos premiers compliments . . ., il sera bienséant d'ôter le gant de votre niain droite, et de tirer de votre poche un grand peigne de

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