SCÈNE IX
vers. On sait à point nommé : " Un tel a composé la pins jolie pièce dn monde snr un tel sujet ; une telle a fait des paroles sur un tel air; celui-ci a fait un madrigal sur une jouissance ; celui-là a composé des stances sur une infidélité ; Monsieur 5 un tel écrivit hier au soir un sixain à Mademoiselle une telle, dont elle lui a envoyé la réponse ce matin sur les huit heures; un tel auteur a fait un tel dessein ; celui-là en est à la troisième partie de son roman ; cet autre met ses ouvrages sous la 10 presse." C'est là ce qui vous fait valoir dans les comiiagnies ; et si l'on ignore ces choses, je ne donnerois i^as un clou de tout l'esprit qu'on peut avoir.
Catiios. — En effet, je trouve que c'est renchérir 15 sair le ridicule, qu'une personne se pique d'esprit et ne sache pas jusqu'au moindre ijetit quatrain qui se fait chaque jour ; et pour moi, j'aurois toutes les hontes du monde s'il f alloit qu'on vînt à me demander si j'aurois vu quelque chose de 20 nouveau cpie je n'aurois pas vu.
Mascarille. — Il est vrai qu'il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait ; mais ne vous mettez j)as en peine : je veux établir chez vous une Académie de beaux esprits, et je vous j)romets 25 qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris que vous ne sachiez par cœur avant tous les auti-es. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez couru' de ma façon, dans les belles ruelles de Paris,' deux 30
1 Les ruelles : on dirait aujourd'hui les salons. Dans la première édition du Dictionnaire de VAcadeviic (1691), on lit: 'Ruelle se dit
cents chansons, aiitant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.^
Magdeion. — Je VOUS avoue que je suis furieusement 5 potir les portraits ; je ne vois rien de si galant que cela.
Mascarille. — Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.
10 Cathos. — Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.-
Mascarille. — Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner. 15 Magdeion. — Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.
Mascarille. — C'est mon talent ijarticulier ; et je
aussi quelquefois des assemblées qui se font chez les dames pour des conversations d"espi"it. Cet homme est bien reçu dans tontes les ruelles. Ccst un homme de ruelle. Il brille dans les 7-uelles. Les belles ruelles. Les ruelles délicates. Les ruelles savantes, polies.' — ' Dans les premiers temps, la dame de la maison, assise sur une sorte de lit paré, invitait ses amis particuliers à passer dans l'espace assez large qui formait une séparation entre le lit et la muraille tapissée : les visiteurs moins accoutumés demeuraient de l'autre côté.'
1 Les portraits, genre de littérature qui fit fureur, et dont on a de nombreux échantillons en prose et en vers. Les romans de Mlle de Scudéry, remplis de portraits, les avaient mis à la mode. On faisait les portraits de ses amis et amies, et aussi le sien ; nous avons celui de la Rochefoucauld et de Fléchier composés par eux-mêmes. Ce dernier, où l'auteur ne s'épargne pas les éloges, se termine par xm trait surprenant : c'est un homme, dit-il de lui-même, ' qui, faisant parler les axitres de son méi-ite, n'en parle lui-même jamais.'
2 Les énigmes étaient le triomphe de l'abbé Cotin, et il a été en ce genre d'une fécondité comparable à celle de Mascarille. Il venait d'en réimprimer quatre-vingt-dix dans ses Œuvres mêlées (l'achevé d'imprimer est du 20 avril 1659).