SCÈNE IX
Magdelon.— Cela n'est pas de refus.
Mascariiie. — Mais je vous demande d'applaudir comme il faut, quand nous serons là ; car je me suis engagé de faire valoir la j^ièce, et l'auteur m'en est venu prier encore ce matin. C'est la 5 coutume ici qu'à nous autres gens de condition les auteurs viennent lire leurs pièces nouvelles, pour nous engager à les trouver belles, et leur donner de la réputation ; et je vous laisse à penser si, quand nous disons qvielque chose, le parterre ose 10 nous contredire. Pour moi, j'y suis fort exact ; et quand j'ai promis à quelque poète, je crie toujours: "Voilà qui est beau," devant que les chandelles soient allumées.
Magdelon. —Ne m'en parlez point: c'est un admi- 15 rable lieu que Paris ; il s'y passe cent choses tous les joiu's qu'on ignore dans les provinces, quelque spirituelle qu'on puisse être.
Cathos. — C'est assez : puisque nous sommes instruites, nous ferons notre devoir de nous écrier 20 comme il faut sur tout ce qu'on dira.
Mascariiie — Je ne sais si je me trompe, mais vous avez toiite la luine d'avoir fait quelque comédie.
Magdelon. — Eh ! il pourroit être quelque chose de 25 ce que vous dites.
Mascariiie. — Ah ! ma foi, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j'en ai composé une que je veux faire représenter.
Cathos. — Hé, à quels comédiens la donnerez- 30 vous ?
Mascariiie. — Belle demande ! Aux grands comé-
(liens.i 11 n'y a qu'eux cpii soient capables de faire valoir les choses ; les autres sont des ignorants qui récitent comme l'on parle ; ils ne savent pas faire ronfler les vers, et s'arrêter au bel en- 5 droit : et le iiioyen de connoître où est le beau vers, si le comédien ne s'y arrête, et ne vous avertit par là qu'il faut faire le brouhaha ?
Cathos. — En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d'un ouvrage ; et les 10 choses ne valent que ce qu'on les fait valoir.
Mascarille. — Que vous semble de ma petite-oie ? ^ La trouvez-vous congruante à l'habit ?
î Les grands comédiens, ceux de la troupe royale, de l'Hôtel de Bourgogne. Voilà la première attaque de Molière contre ses rivaux, qui devinrent bientôt pour lui des ennemis acharnés.— Les éditions de 1682 et de 1731 portent: "Belle demande! Aux comédiens de l'Hôtel de Boui-gognc."
2 La petite-oie s'entendait en général de tous les accessoires de la toilette qui contribuaient à l'élégance ou à l'importance de celui qui s'en parait: "On appelle aussi petite-oie les rubans, les bas, le chapeau, les gants, et tout ce qu'il faut pour assortir un habit" (Académie, lC9i). "On disait petite -oie. par comparaison avec l'abatis que les cuisiniers étaient de l'oie pour la mettre à la broche " (M. Challamel, Mémoires du peuple français). Antoine Oudin.dans ses Curiosités françoises, (1640), rapproche en effet les deux sens, en étendant le second à tous les agréments. du costume : " Petite-oye de volaille ... la tête, les ailes, le col, les pieds, le gisier, etc.— Petite-oye d'habit . . . des jarretières, des aiguillettes, un cordon de chapeau, etc." H se disait particulièrement des rubans, que l'on portait alors avec profusion, et jusque sur les souliers. Cet accessoire était souvent une grosse dépense :
Chacun de tes rubans me coûte une sentence,
dira plus tard le juge Dandin à son fils.— D'Assoucy a plaisamment appliqué le mot aux atti'ibuts de Jupiter :
Mais las ! où trouver sûreté Parmi l'homme et sa cruauté, Si ma divinité suprême, Si ma personne, si soi-même, Avecque mon bras punissant.
Et mon sceptre resplendissant,