‹ Les précieuses ridicules. Comédie en un acteChapitre 7 sur 72 · SCÈNE IV · texte numérisé non relu

SCÈNE IV

est du dernier bourgeois. Cela me fait honte de vous ouïr parler de la sorte, et vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses. . 'Ut,x.-J''-

Gorgibus. — Je n'ai que faire ni d'air ni de chanson. Je te dis que le mariage est une chose sainte et 5 sacrée, et que c'est faire en honnêtes gens que de débuter par là.

Magdelon. — Mon Dieu, que, si tout le monde vous ressembloit, un roman seroit bientôt fini ! La belle chose que ce seroit si d'abord Cyrus épousoit 10 Mandane, et qu'Arouce de plain-pied fût marié à Clélie ! 1

Gorgibus. — Que me vient conter celle-ci?

Magdelon. — Mon père, voilà ma cousine qui vous dira, aussi bien que moi, que le mariage ne doit ^5 jamais arriver qu'après les autres aventures. Il faut qu'un amant, pour être agréable, sache débiter les beaux sentiments, pousser ^ le doux, le tendre et le passionné, et que sa recherche soit dans les formes. Premièrement, il doit voir au 20 temple, ou à la promenade, ou dans quelque cérémonie publique, la personne dont il devient amoureux ; ou bien être conduit fatalement chez elle par un parent ou un ami, et sortir de là tout

1 Chacun des deux grands romans de Mlle de Scudéry, Clélie comme Artamène ou le Gi'and Cyms, n'a pas moins de dix gros volumes, ce qui ajourne considérablement le dénoûment obligé.

- Cet emploi de jjousser ou d'un de ses dérivés se rencontre ailleurs dans Molière, et toujours avec une intention ironique : Il nous feroit beau voir attachés, face à face, A pousser les beaux sentiments !

—Amphitryon, acte i., scène 4.

Héroïnes du temps, Mesdames les savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments . . .

—L'Ecole des femmes, acte i., scène 3.

rêveur et mélancolique. 11 cache un temps sa passion à l'objet aimé, et cependant lui rend plusieurs visites, où Ton ne manque jamais de mettre sur le tapis une question galante qui exerce 5 les esprits de l'assemblée. Le jour de la déclaration arrive,^ qui se doit faire ordinairement dans une allée de quelque jardin, tandis que la compagnie s'est un peu éloignée ; et cette déclaration est suivie d'un prompt courroux, qui paroît à

lo notre rougeiu-, et qui, pour un temps, bannit l'amant de notre présence. Ensuite il trouve moyen de nous apaiser, de nous accoutumer insensiblement au discours de sa passion, et de tirer de nous cet aveu qui fait tant de ijeine.

^5 Après cela viennent les aventures, les rivaux qui se jettent à la traverse d'une inclination établie, les persécutions des pères, les jalousies conçues sur de fausses apparences, les plaintes, les désespoirs, les enlèvements,- et ce qui s'ensuit. Voilà

20 comme les choses se traitent dans les belles manières, et ce sont des règles dont, en bonne galanterie, on ne sauroit se dispenser. Mais en venir de but en blanc à l'union conjugale, ne faire

1 Fléchier, dans ses Mémoires sur les gi'ands Jours d' Auvergne en 16G5 (édition Hachette, 1862, p. 20 et suivantes), raconte une histoire d'amour où tout se passe à peu près selon le cérémonial exposé ici par Magdelon. C'est en effet dans une allce de jardin, pendant que la compagnie s'est écartée, que se fait la déclaration ; la dame 'rougit, elle fit toutes les façons qu'on fait en cette occasion, quand on n'est pas déjà persuadée . . . Elle fit d'abord mine d'être offensée de cette hardiesse, etc.'

- Dans le Grand Cyrus Mandane est enlevée quatre fois au moins; Diogène dit huit fois, dans ?es Héros de romande Boileau, mais il comprend sans doute dans ce chiffre les tentatives d'enlèvement.

Page 1