‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 114 sur 155 · SCENE IX · texte numérisé non relu

SCENE IX

MASCARILLE

Ali,mafoy, il faudra que nous la voyions. Entre nous, j]cn ay composé une que je veux faire représenter.

Hé, à quels comédiens la donnerez -vous?

MASCARILLE

Belle demande! aux grands comédiens*; il n'y a qu'eux qui soient capables de faire valoir les choses; les autres sont des ignorans, qui recitent comme l'on parle, ils ne sçavent pas faire ronfler les vers et s'arrester au bel endroit ; et le moyen de connoistre où est le beau vers, si' le comédien ne s'y arreste et ne nous avertit par là, qu'il faut faire le brouhaha^.

1. Var. a Aux comédiens de l'Hôtel de Bourgogne. » (1682.) — Les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, successeurs sur ce théâtre des 'confrères de la Passion, portaient, depuis les premières années de Louis Xni, le nom de Troupe royale des comédiens, honneur très envié, et jouissaient d'une subvention royale; ils excellaient surtout dans la tragédie. On les appelait couramment, dans le public, « les grands comédiens». (La Grange, l'ami et le camarade de Molière, les appelle les « fameux comédiens » dans la Préface

'de 1682, édit. G. Monval, p. xvii.) Mais, en 1680, leur troupe s'étant réunie, à l'hôtel Guénégaud, avec celle de Molière et celle du Marais, elle perdit son nom. De là vient la variante de 1682; on n'aurait plus compris, à cette époque, l'expression de «grands comédiens ». Voy., sur cette troupe, E. Despois, le Théâtre français sous Louis XIV, liv. L chap. i.

2. Arrivé à Paris en 1638, Molière avait d'abord vécu en assez bons termes avec ses rivaux de THôtel de Bourgogne. Lorsque, le 24 octobre de cette année, il fut admis pour, la première fois à jouer au Louvre, devant le Roi (le Nicomède de Corneille), il déclara, au nom de ses camarades, « que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que S. M. avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très faibles copies ». (Préface de 1682, édit. citée, ibid.) On ne sait quels mauvais procédés le firent changer de langage. En tout cas, voici sa première attaque contre eux. Quatre ans après, dans Vimpromptu de Versailles (1663), il revenait à la charge avec vigueur, et, reprenant le même reproche, il contrefaisait le débit emphatique de Montfleury, de Beauchateau, de Villiers et le « visage riant » que Mlle Beauchateau « conservait dans les plus grandes afflictions ». Puis, faisant allusion au premier : « Comment! Vous appelez cela réciter (le ton naturel) ? C'est se railler ; il faut dire les choses avec emphase. Ecoutez-moi {il contrefait Montfleury)... Voyez-vous cette posture ? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire

CATHOS

En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautez d'un ouvrage, et les choses ne valent que ce qu'on les fait valoir*.

MASCARILLE

Que vous semble de ma petite oye^? La trouvezvous congruante3 à l'habit?

le brouhaha... Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun ah! » (Se. L) Il est certain que, bien que « leur supériorité dans la tragédie ne fût contestée de personne » (E. Despois, le Théâtre français, p. 7), les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne manquaient de naturel et de simplicité; il fallut longtemps pour que les tragédiens consentissent à « réciter comme on parle », mais Molière eut le mérite de travailler l'un des premiers a cette réforme; voy. notre édit. à' Andromaque, p. 38 et suiv.

L'onomatopée de brouhaha, dans le sens de tumulte d'admiration^ était consacrée au théâtre. Dans le Parnasse réformé (1668) de G. GuÉRET (cité par M. Livet, édit. des Précieuses, p. 152), Apollon rend cet arrêt : « Défendons au galimatias de monter sur le théâtre, et condamnons à vingt pieds parisis de honte tous ceux qui feront le brouhaha mal à propos. »

1. A la représentation, on coupe souvent depuis: « C'est assez; puisque nous sommes instruites.... » jusqu'à « que ce qu'on les fait valoir ». Voy. ci-dessus, p. 66.

2. La petite-oie était, à proprement parler, l'abatis (tête, cou, ailerons, pieds, gésier, etc.) qu'on ôte de l'oie pour la mettre à la broche. De même que, par comparaison, on a})pelait jabot le bouillon de chemise qu'on laissait sortir du pourpoint, on appela petiteoie tous les petits accessoires de la toilette, « les rubans, les bas, le chapeau, les gants, et tout ce qu'il faut pour assortir un habit » {Dict. de l'Académie, 1694). La petite-oie comprenait surtout les nœuds de rubans (voy. ci-dessus, p. 117, n. 3), dits galants, cousus sur l'épaule, aux ouvertures du pourpoint, au bas des chausses, à la ceinture, de manière à couvrir le ventre comme un petit tablier ; « la complication de cette garniture, sans cesse en progrès, vint au point, qu'en 1656, la mise d'un homme à la mode comportait jusqu'à cinq et six cents galants. » (Quicherat, Histoire du costume, chap. XXIII, p. 498.)

L'effet d'un pareil costume était un peu ridicule, mais l'auteur des Lois de la galanterie en prend aisément son parti (XI, p. 17-18): « L'on a beau dire que c'est faire une boutique de sa propre personne, et mettre autant de mercerie à l'étalage que si l'on en voulcil vendre : il faut observer néanmoins ce qui a cours; et pour montrer que toutes ces manières de rubans contribuent beaucoup à faire paraître la galantei-ie d'un homme, ils ont emporté le nom de galants par préférence sur toute autre chose. » — Selon SoMAizr: (p. xrjv), les Précieuses appelaient les cheveux « la petite-oie de la tête ».

3. « Toutes les éditions anciennes donnent au mot congruantc l'a

Sr.E.NK IX 101

C ATIIOS.

Tout h fait.

MASCARILLE

Le ruban est bien choisi*.

MAGDELON

Furieusement^ bien. C'est Perdrigeons tout pur.

MASCARILLE

Que dites-vous de mes canons*?

MAGDELON

Ils ont tout à fait bon air.

Je puis me vanter au moins qu'ils ont un grand qiu\rtier^ plus que tous ceux qu'on fait.

MAGDELON

Il faut avouer que je n'ay jamais veu porter si haut rélegance de l'ajustement*^.

du participe présent. Le mot n'est ni dans Riclielet, ni dans Furetière, ni dans aucune des éditions de l'Académie. Littré, qui l'écrit par e, n'en cite pas d'autre exemple que celui-ci. » (E. Despois.) Sur congru et incongru, voy. ci-dessus, p. 116, n. i. Somaize (p. XLViii) relève cette expression et la traduit par « vient-elle bien ».

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