‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 124 sur 155 · SCENE XI · texte numérisé non relu

SCENE XI

CATIIOS.

Cette journée doit estre marquée dans nostre almanachS comme une journée bienheureuse.

Allons, petit garçon, faut-il tousjours vous repeter les choses? voyez-vous pas qu'il faut le surcroistd'un fauteiiil ?

MASCARILLE

Ne vous estonnez pas devoir le vicomte de la sorte, 11 ne fait que sortir d'une maladie qui luy a rendu le visage pasle, comme vous le voyez 3,

JODELET

Ce sont fruits* des veilles de la cour, et des fatigues de la guerre.

MASCARILLE

Sçavez-vous, mesdames, que vous voyez dans le

1. Almanach, du bas lat. almanachus, venant lui-même du grec à),{jLevaxâ, qui est, au troisième siècle, dans Eusèbe, et qui avait, sans doute, une origine égyptienne. — La savante Cathos donne une expression classique à son ravissement ; on sait que les anciens avaient coutume de noter, au moyen de cailloux blancs, le souvenir des jours heureux, de cailloux noirs celui des jours malheureux : « O diem lastum notandumque mihi candidissimo calcule ! » (Pline le Jeune, Ep.,VI, 11,) — Peut-être aussi y eut-il réellement un Almanach des P7'écieuses, comme le fait remarquer M. V. Four- NEL {Contemporains de Molière, t. II, p. 504, note), à propos de la Déroute des Précieuses (voy. ci-dessus, p. 48, n. 3). Cette mascarade roule, en effet, sur la vente d'un Almanach des Précieuses, dont l'auteur parle avec insistance. D'autre part, on lit dans la Précieuse de Tabbe pe Pure (t. I, p. 11), à propos du jour de réception adopté par chaque Précieuse : « Quiconque veut avoir une conversation, ou la rencontre d'une dame,... il n'a qu'à savoir un certain calendrier de ruelle, et la liste de celles qui y ont séance. »

2. SoMAizE (p. XLVi) note « le surcroît de ». . 3. Voy. ci-dessus, p. 61.

4. « De nos jours on ne peut guère, si ce n'est dans les expressions toutes faites, supprimer l'article devant un nom détermine par un adjectif ou un complément. On dira : C'est chose fâcheuse, c'est qrand dommage...; mais ces tournures, fort peu nombreuses d'ailleurs, sont de véritables archaïsmes. Au seizième siècle, l'ellipse de l'article est commune. » ( Darmesteter et Hatzfeld , loc. cit. y par. 146.)

vicomte un des vaillans hommes du Siècle*? c'est un brave à trois poils 2.

JODELET

Vous ne m'en devez rien ^, marquis, et nous sçî> vons ce que vous sçavez faire aussi.

MASCARILLE

Il est vray que nous nous sommes veus tous deux dans l'occasion*.

JODELET

Et dans des lieux où il faisoit fort chaud.

MASCARILLE. Les regardant tous deux ^.

Oiiy, mais non pas si chaud qu'icy. Hay, hay, hay".

1. Les deux compères vont faire assaut de hâbleries militaires. C'était la mode alors auprès des dames, comme à toutes les époques de guerre. Dorante, dans le Menteur (I, 6), expose complaisamment à son valet Cliton la théorie de cette sorte de mensonges :

On s'introduit bien mieux à titre de vaillant.... etc.

2. Cette locution viendrait, selon quelques-uns, de l'habitude des gens de guerre d'effiler les deux pointes de leur moustache et celle de leur barbiche (espagnolette ou royale), mais, à l'époque de Mascarille, cette habitude n'existait plus ou n'était pas encore revenue (car elle revint). Il faudrait plutôt y voir une assimilation du brave accompli avec le velours à trois poils ou à quatre poils, c'est-à-dire à deux, trois ou quatre lignes jaunes marquées sur la lisière et qui indiquaient la qualité. Comp. Saint-Simon (IX, 369) : « Caillebot passa pour un brave à quatre poils qu'il ne falloit pas choquer, » Voy. le Dict. de LiTTRÉ.

3. N'en devoir rien, n'en devoir guère signifiait ne pas le céder, ne pas être inférieur à. De même Scarron (i?om. com., 11,19) :« Sans répandre leur sang comme Pyrame et Thisbé, ils ne leur en durent guère en tendresse impétueuse. » Et Mme de Sévigné (547) : « J'ai vu les beautés de la Seine, ses bords n'en doivent rien à ceux de la Loire. »

4. Assez souvent synonyme, au dix-septième siècle, de fait de guerre. Ainsi Mme de Sévigné (2 aoiit 1688) : « Il y a eu une sotte occasion dans l'armée du maréchal d'Humièrès, où Nogaret a été blessé. > Et Pellisson {Lett. hist.): « On comptait... dix-huit batailles ou grandes occasions où il s étoit (Turenne) trouvé. >

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