SCENE XI
JODELET
Nostre connoissance s'est faite à l'armée, et la première fois que nous nous vismes, il commandoit un régiment de cavalerie sur les galères de Malthe i.
MASCARILLE
Il estvray ; mais vous estie^ pourtant dans l'emploi avant que j'y fusse, et je me souviens que je n'estoia que petit officier encore, que vous commandiez deux mille chevaux.
JODELET
La guerre est une belle chose : mais ma foy, la cour recompense bien mal aujourd'huy les gens de service^ comme nous.
C'est ce qui fait que je veux pendre l'épée au croc.
CATHOS
Pour moy j'ay un furieux tendre pour les hommes d'épée3.
tainement d'un jeu de scène d'un effet toujours sûr, et qui vient très naturellement : l'acteur prolonge en éclat de rire la dernière voyelle de ici. Aujourd'hui, à la représentation, Mascarille et Jodelet rient ainsi en duo après occasioîz, chaud et ici.
1. Malte, Melita des anciens; l'/i n'est donc pas justifiée. — Les chevaliers de Saint- Jean-de- Jérusalem, établis d'abord dans l'île de Rhodes, puis dans celle de Malte (1522), entretenaient dans la Méditerranée une flotte de galères contre les Turcs; « un régiment de cavalerie sur des galères » est une de ces grosses facéties assez communes dans notre ancien théâtre, et que la sottise bien établie des deux Précieuses leur fait entendre sans sourciller.
2. Signifie souvent, employé seul, comme ici, le service militaire. Ainsi La Bruyère (Caracf. de Théoph.) : « 8on père, dit-il, s'appelait Sosie, qu€ l'on a connu dans le service et parmi les troupes sous le nom de Sosistrate. »
3. Voy. ci-dessus, p. 120, n. 2. L'expression est relevée par Somaize (p.XLi), qui met « les gens d'esprit » au lieu de « les hommes d'épée », et traduit par : « J'aime beaucoup... », etc. — « Mascarille a marqué quelque préférence pour Magdelon. Cathos, qui est assez nulle et qui
MAGDELON
Je les ayme aussi : mais je veux que l'esprit assaisonne * la bravoure.
MASCARILLE
Te souvient-il, vicomte, de cette demy-lune^, que vious emportâmes sur les ennemis au siège d'Arras?
JODELET
Que veux-tu dire avec ta demy-lune? c'estoit bien une lune tout entière ^
MASCARILLE
Je pense que tu as raison.
ne fait guère que répéter ce que dit sa cousine en renchérissant sur elle, prend bravement son parti, et se montre toute disposée à admirer plus particulièrement le vicomte. » (L. Moland.)
1. Assaisonner (ad et saison, du latin sadonem, moment de semer, de planter) signifiait, à l'origine, d'après son étymologie, conduire à la saison convenable, à maturité, à point; par extension, il voulait dire : mettre dans un mets les condiments qui le relèvent ; puis, au fio-uré, faire valoir une chose par le mélange d'une autre. Le mot n'avait rien de précieux. Ainsi Mme de Sévigné (30 juillet 1677) : « Quand on fait du bien, on l'assaisonne d'agrément. » Et Boileau {Sat. IX) :
La satire, en leçons, en nouveautés fertiles. Sait seule assaisonner le plaisant à Vutile.
2. Terme de fortification. Une demi-lune est un petit ouvrage construit devant les courtines d'une place, et se composant de deux faces foi'mant un angle saillant vers la camçagne et de deux demisoro-es (ou demi-bastions). — Arras avait été assiégé, en 1654, par farniée espagnole, sous le commandement de Condé; Turenne fit lever le siège. Selon E. Despois, il ne s'agirait pas de ce siège, une allusion à une guerre civile de la part de Molière étant peu vraisemblable, mais de celui de 1640, qui nous donna la ville, et qui fut dirigé surtout par le maréchal de La Meilleraye, chez qui, quelques mois avant les Précieuses, Molière était allé jouer en visite. Ce qui confirme l'hypothèse de E. Despois, c'est que Mascarille et Jodelet rappellent leurs souvenirs de jeunesse; ainsi, la date plus reculée de 1640 n'aurait rien d'extraordinaire.
3. Tallemant des Réaux (t. IV, p. 204, n. 1) rapporte « une naïveté qu'on attribuoit au feu marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtiint un brave homme, c'est que, comme on eut proposé de faire une demi-lune, il dit : « Messieurs, ne faisons rien » à demi pour le service du Roi; faisons-en une toute entière. »