‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 150 sur 155 · FRAGMENT DU DÉBUT · texte numérisé non relu

FRAGMENT DU DÉBUT

Ce Récit est, comme on l'a vu (ci-dessus, p. 9), de Mlle des Jardins, plus connue sous le nom de Mme de Villedieu (1632-1683). D'imagination romanesque, de caractère indépendant, avec une grande liberté de mœurs et d'allures, Mlle des Jardins avait eu de bonne heure une existence très agitée. Elle prit bientôt le nom d'un jeune capitaine d'infanterie, Boisset de Villedieu, et, après la mort de celui-ci, remplit Paris du bruit de ses aventures. Elle publia divers écrits, en prose et en vers, élégants et faciles; celui qui nous occupe, après avoir couru quelque temps en manuscrit, parut, en 1660, chez Claude Barbin; Ed. Fournier l'a réimprimé, avec d'intéressantes notes, en 1856, au t. IV, p. 285- 306, de ses Variétés historiques et littéraires; E. Despois le donne aussi, à la suite des Précieuses ridicules, au t. Il de son édition de Molière; c'est à ce dernier texte que nous empruntons notre citation. Molière connaissait de longue date Mlle des Jardins; il l'avait rencontrée à Avignon et à Narbonne.

Ed. Fournier suppose que a le Récit de la farce des Précieuses ne fut pas écrit à l'insu de l'auteur des Précieuses, mais bien au contraire d'après son inspiration même, et pour lui rendre le service que tout programme bien fait rend toujours à l'auteur d'une pièce ». Il explique ainsi les diflérences que l'on remarque entre le Récit et la pièce : « Il y a, dans la scène esquissée ici, une idée comique, un contraste de situation avec l'une des scènes suivantes, qui ne devaient pas échapper à l'auteur des Précieuses, et que Mme de Villedieu n'était guère de force à imaginer toute seule. Je ne trouve qu'un défaut à cette scène : c'est que, en raison surtout de. celle qu'elle amène ensuite, et qu'elle rend presque nécessaire, elle allonge trop la pièce et la rend languissante. Molière, en admettant toujours que l'idée soit de lui, aura vu le défaut dès le premier soir, et il aura changé tout aussitôt son plan. Mme de Villedieu, cependant, et sur cette seule représentation, aura écrit sa lettre, l'aura laissée courir, et, quand il aura été question de la publier, ne lui aura fait subir aucun des changements que Molière avait faits luimême à sa comédie. » Pour tout le reste, en effet, l'exactitude est parfaite. De plus, les vers de Mlle des Jardins sont aussi faciles et bien tournés que ceux de Somaize, dont nous donnons plus loin un échantillon, sont lourds et plats.

Il est bien regrettable que nous n'ayons pas, pour d'autfes pièces de Molière, de comptes rendus aussi exacts et aussi détaillés que celui-ci. Nous y apprendrions certainement beaucoup sur la manière dont il tenait compte, dans l'impression de ses pièces, de l'épreuve décisive de la représentation. Les Précieuses ridicules, en effet, ne seraient point la seule qu'il ait ainsi modifiée. Brossette nous l'apprend : « M. Despréaux, écrivait-il, m'a dit plus d'une fois que, quand Mohère avoit fait une pièce, il en corrigeoit les défauts sur l'effet qu'il voyoit qu'elle produisoit sur le théâtre, et quensuite il la faisoit imprimei' *. »

1. Lettre inédite au président Bouhier (15 avril 1733), aux manuscrits de la Bibliothèque nationale, citée par Ed. Fournier, dans la Notice de sa comédie la Valise de Molière, p. xxviii.

« . . Imaginez-vous donc, Madame', que vous voyez un vieillard vêtu comme les paladins françois- et poli comme un habitant de la Gaule celtique,

Qui, d'un sévère et grave ton.

Demande à la jeune soubrette De deux filles de grand renom :

¥. Que font vos maîtresses, fillette? >

Cette fille, qui sait bien comme se pratique la civilité, fait une profonde révérence au bonhomme, et lui répond humblement :

« Elles sont là-liaut dans leur chambre Qui font des mouches et du fard, Des parfums de civette et d'ambre Et de la pommade de lard. »

Comme ces sortes d'occupations n etoient pas trop en usage du temps du bonhomme, il fut extrêmement étonné de la réponse de la soubrette, et regretta le temps où les femmes portoient des esco fions ^ au lieu de perruques, et des pantoufles au lieu de patins.

Où les parfums étoient de fine marjolaine. Le fard de claire eau de fontaine,

1. Un des biographes de Mlle des Jardins, M. Clogknson {Alhenxnum, â juillet 1853) croit que le Récit fut écrit « au château de Dampierre, chez Mme de Chevreuse, à la demande de Mme de Morangis ».

2. Voy. plus haut (p. 68) ce qui est dit du costume des acteurs des Précieuses. Gorgibus portait, sans doute, Thabit du temps de Louis XIII, c'est-à-dire le pourpoint avec les chausses longues à aiguillettes. Peut-être, cependant, avait-il les chausses longues avec des b^s d'attache, à la mode du seizième siècle, qui, selon M. J. Qui- CHERAT {Histoire du costume, chap. XXI, p. 498), « furent conservées longtemps encore par les pa^es et par les Gérontes de la bourgeoisie », et qui, à la fin, ne figurant plus que dans l'uniforme des Cent-Suisses, dans Thabit d'apparat du roi et de ses pairs à la cérémonie du sacre, et dans les costumes de théâtre, « caractérisaient, dans l'opinion du temps, l'antiquité la plus reculée » .

3. En 1577, l'ambassadeur vénitien en France, Jérôme Lippomano (cité par J. Quicherat, chap. XVIII, p. 408), écrivait : « La femme de condition porte sur la tète le chaperon de velours noir, ou ïescofion, qui est une coiffe de réseau, en ruban d'or ou de soie, souvent orné de bijouterie. » Etym. l'italien scuffia, coifte. L'esco-

Où le talque t et le pied de veau N'approchoient jamais du museau, Où la pommade de la belle Etoit du pur suif de chandelle.

Enfin, Madame, il fit mille imprécations contre les ajustements superflus, et fit promptement appeler ces filles, pour leur témoigner son ressentiment, « Venez Magdelon et Cathos, leur dit-il, que je tous apprenne à vivre, » A ces noms de Magdelon et de Cathos, ces deux filles firent trois pas en arrière, et la plus précieuse des deux répliqua en ces termes :

« Bon Dieu ! ces terribles paroles Gâteroient le plus beali >-oman.

Que vous parlez vulgairement!

Que ne hantez-vous les écoles?

Et vous apprendrez dans ces lieux Que nous voulons des noms qui soient plus précieux. Pour moi, je m'appelle Clymène, Et ma cousine, Philimène. »

Vous jugez bien, Madame, que ce changement de noms vulgaires en noms du monde précieux ne plut pas à l'ancien Gaulois; aussi s'en mit-il fort en colère contre nos dames ; et, après les avoir excitées à vivre comme le reste du monde, et à ne pas se tirer du commun par des manies si ridicules, il les avertit qu'il viendroit à l'instant deux hommes les voir, qui leur faisoient l'honneur de les rechercher.

Et en efi'et, Madame, peu de temps après la sortie du vieillard, il vint deux galants offrir leurs services aux demoiselles ; il me sembla même qu'ils s'en acquittoient assez bien. Mais aussi je ne suis pas précieuse, et je l'ai connu par

fion devint plus tard la coiffure des femmes du peuple ; Molière dit dans VEtourdi (V, 9) de deux vieilles qui se battent :

D'abord leurs scofjions ont volé par la place.

1. Selon FuRETiÈRE, les charlatans vendaient alors une sorte d'huile qu'ils prétendaient tirée du talc, et qu'ils assuraient être un fard merveilleux pour la conservation du teint

la manière dont ces deux, illustres filles reçurent nos protestants' : elles bâillèrent mille fois: elles demandèrent auUmt quelle heure il étoit, et elles donnèrent enfin tant de marques du peu de plaisir qu'elles prenoient dans la compagnie de ces aventuriers, qu'ils furent contraints de se retirer, très-mal satisfaits de la réception qu'on leur avoit faite, et fort résolus de s'en venger, comme vous le verrez par la suite.

Sitôt quils furent sortis, nos précieuses se regardèrent l'une l'autre, et T^hilimène rompant la première le silence, séeria avec toutes les marques d'un grand étonnement :

« Quoi ? ces gens nous offrent leurs vœux ! Ha! ma chère, quels amoureux!

Ils parlent sans afféteries ; Ils ont des jambes dégarnies, Une indigence de rubans.

Des chapeaux désarmés de plumes, Et ne savent pas les coutumes Qu'on pratique à présent au pays des romans. »

Comme elle achevoit cette plainte, le bonhomme revint pour leur témoigner son mécontentement de la réception qu'elles avoient faite aux deux galants. Mais bon Dieu ! à qui s'adressoit-il?

« Comment! s'écria Philimène, Pour qui nous prennent ces amants, De nous conter d'abord leur peine?

Est-ce ainsi que l'on fait l'amour dans les romants ?

» Yo3'ez-vous, mon oncle, poursuivit-elle, voilà ma cousine qui vous dira comme moi qu'il ne faut pas aller ainsi de plain-pied au mariage »

1. « Ne faut -il pas lire nos prélendants? y> (E. Despois.) Non, car au dix-septième siècle, et même encore au dix-huitième, protestant était synonyme d'amoureux. Ainsi La Fontaine {Contes, Faucon.) :

Le protestant de madame Clitie

N'eut du crédit qu'autant qu'il eut du fonds.

Et Destouches {l'Irrésolu, III, 4) :

Je viens donc vous jurer que vous avez en moi Un protestant tout prêt à vous donner sa toi.

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