MAGDELON, CATHOS, GORGIBUS
Si VOUS vouliez, mon père, un moment nous entendre.
Et ma cousine et moi nous pourrions vous apprendre
Que jamais un hymen ne se doit accorder
Qu'après les accidents qui doivent précéder.
Il faut que dans l'abord un amant véritable,
Afin qu'à sa maîtresse il se rende agréable.
Exprime adroitement ses plus cruels tourments,
Il sache débiter tous les beaux sentiments,
Et que, sans se lasser, pour pouvoir la surprendre,
Il sache bien pousser et le doux et le tendre,
Que pour montrer combien son cœur est enchaîné,
Il fasse tout cela d'un air passionné;
Et s'il prétend enfin avancer ses affaires.
Que sa procédure ait les formes ordinaires.
Il doit dedans le temple, ou dedans d'autres lieux,
Voir l'aimable beauté qui cause tous ses vœux,
Ou bien être conduit fatalement chez elle
Par un des bons amis ou parents de la belle.
Il sort après cela tout chagrin, tout rêveur,
A Tobjet de ses vœux cache un temps son ardeur.
Cependant, il lui rend de fréquentes visites,
Et puis, le plus souvent, après bien des redites,
On voit sur le tapis mettre une question, Qui fait adroitement savoir la passion.
Et qui, quoique la belle en paroisse troublée, Exerce les esprits de toute .l'assemblée. De déclarer son feu le jour arrive enfm, Ce qui se fait souvent dedans quelque jardin. Lorsque, par un bonheur que le hasard amène, La compagnie quitte, ou plus loin se promène. D'abord, à cet aveu succède un prompt courroux, Qui bannit quelque temps l'amant d'auprès" de nous. Il trouve après moyen de rassurer notre àme, De nous accoutumer aux discours de sa flamme, Et de tirer de nous cet important aveu Qui nous fait tant de peine et lui coûte si peu. Viennent après cela toutes les aventures, Les jaloux désespoirs, les craintes, les murmures, Les plaintes sans sujet, les cris et les rivaux, Qui d'un parfait amour sont les plus cruels maux, Quand, par une soudaine et fâcheuse saillie, Ils viennent traverser une flamme établie. On voit venir encor les persécutions D'un père, qui combat de fortes passions. Qui s'obstine à les vaincre. On voit la jalousie Qui sur de faux soupçons trouble la fantaisie, On voit enfin les pleurs et les emportements. Les fureurs d'un amant et les enlèvements Et tout ce qui s'ensuit. Dans les belles manières. C'est ainsi que chacun doit traiter ses affaires; Ce sont régies, c;; ' :: . dont il faut confesser Que quiconque est galand ne peut se dispenser. Mais put-on jamais voir recherche plus brutale? Parler de but en blanc d'union conjugale, Venir rendre visite, et, dès le même jour, Vouloir passer contrat pour montrer leur amour, Et prendre justement, sans voir ce qu'il faut faire,
Le roman par la queue ! Encore un coup, mon père, Vous pourriez bientôt Toir, si vous preniez conseil, Qu'il n'est rien plus marchand qu'un procédé pareil. Pour moi, j'ai mal au cœur et me sens inquiète De la vision seule où leur discours me jette.
GORGIBUS
Voici bien du haut stjde ! Hé ! que vient celle-ci Avecque son jargon de me conter ici ?
CATHOS
Ah ! mon oncle, en effet, je vous dirai, si j'ose, Qu'elle vient de donner dans le vrai de la chose, Et quel moyen aussi de recevoir des gens Qu'à faire leur devoir on voit si négligents, Qui n'ont de dire un mot pas même l'industrie, Et qui sont incongrus dans la galanterie. Pour moi, sans croire ici follement m'engager, Contre qui le voudra j'oserai bien gager Que leur esprit jamais ne fut né pour apprendre Ce que c'est que l'amour et la carte de Tendre, Qu'ils ont le jugement tout à fait de travers, Et que Billets Galants, Petits Soins, Jolis Vers, Billets Doux, sont pour eux des terres inconnues, Comme si maintenant ils descendoient des nues. Je puis vous dire encor, sans en demeurer là, Que tout leur procédé marque assez bien cela. Et qu'on ne trouve point dans toute leur personne Ce je ne sais quel charme, et qui dans l'abord donne, Par un air attirant et de condition, De quantité de gens fort bonne opinion. Vit-on jamais encor chose plus merveilleuse? Oser venir tous deux en visite amoureuse Avecque des chapeaux de plume désarmés ! Ne paroître tous deux nullement enflammés 1' Avoir avec cela la jambe toute unie,
APPENDICK 201
La tète de cheveux tout à fait dégarnie,
Toute irrégulière, et des habits, enfin.
Qui ressemblent à ceux de quoique vrai gredin,
Et souffrent de rubans une extrême indigence !
Ah ! mon Dieu, quels amants î J'en rougis, quand j'y pense.
Quelle frugalité d'ajustement, bon Dieu!
Est-ce ainsi que Ton doit venir offrir ses vœux?
Quelle indigence en tout, et quelle sécheresse
De conversation ! Ah ! tout cela me blesse ;
Toujours on y languit, on n'y tient point. Hélas!
J'ai remarqué de plus encor que leurs rabats,
Par l'excès surprenant d'une avarice honteuse,
N'ont jamais été faits par la bonne faiseus,?;
Qu'il s'en faut demi-pied, je le dis sans erreur.
Que leurs chausses enfin n'aient assez de largeur.
GORGIBUS
Voilà de grands discours que je ne puis entendre. A tout ce baragouin qui pourroit rien comprendre? Elles sont folles! Vous, Catho.^, et Magdelon, Apprenez aujourd'hui que je veux tout de bon Que vous vous prépariez...
MAGDELON
Hé ! de grâce, mon père, De ces étranges noms tâchez de vous défaire. Et, si vous le pouvez, nommez-nous autrement.
GORGIBUS
0 Dieux! qu'entends-je dire? étranges noms! Comment? Et ne sont-ce pas là vos vrais noms de baptême?
Votre stupidité va jusques à l'extrême.
Que vous êtes vulgaire avec ces sentiments!
Ah! pour moi, le plus grand de mes étonnements
Est que vous ayez fait une fille si sage
Et si pleine d'esprit. Dedans le beau langage
Onït-011 jamais nommer Magdelon etCathos? Et n'avouerez-vous pas qu'enfin des noms si sots Pourroient par leur rudesse affreuse et sans seconde Décrier le roman le plus charmant du monde?
CATHOS
jMpn oncle, il est très vrai que ces sortes de noms Ont un je ne sais quoi de bas dedans leurs sons, Qui n'a rien d'attirant, qui n'a rien qui ne blesse, Et, pour peu qu'une oreille ait de délicatesse, On Yoit qu'elle pàtit très furieusement Entendant prononcer ces mots-là seulement. D'Aminte le beau nom, celui de Poh'xène Que, ma cousine et moi, nous avons pris sans peine. Ont des attraits en eux dont vous devez d'abord Sans aucun contredit être avec moi d'accord.
GORGIBUS
Écoutez toutes deux, il n'est qu'un mot qui serve. Quand je dis une chose il faut que l'on l'observe; Et je ne prétends pas tomber jamais d'accord De ces noms que je vois qui vous plaisent si fort. Quittez-les, car je veux que vous gardiez les vôtres; Je ne saurois souffrir que vous en ajiez d'autres Que ceux que vos parrains vous ont jadis donnés. Pour ces messieurs aussi, lesquels vous dédaignez. Je sais quels sont leurs biens, je connois leurs familles, Et, comme je suis las de tant garder deux filles. Je veux qu'absolument vous songiez toutes deux A recevoir bientôt leur main avec leurs vœux. De deux filles la garde est une rude charge. Et lie peine que trop un homme de mon âge.
APl'KM'ir.R 203