‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 152 sur 155 · LA CARTE DE TENDRE · texte numérisé non relu

LA CARTE DE TENDRE

A^ant de paraitrc dans Clélie, la carte de Tendre avait été dressée par Mlle de Scudéry pour ses amis personnels, les habitués du Samedi. Elle donna lieu à toute une littérature, demeurée alors inédite, mais dont une grande partie fut recueillie par Conrart dans ses manuscrits; on en a publié de nos jours quelques échantillons ^ Mlle de Scudéry s'attribue naturellement la souveraineté du galant pays, sous les titres suivants : Sapho, reine de Tendre, princesse d'Estime, dame de Reconnaissance, Inclination et terres adjacentes. 11 y eut une Gazette de Tendre; en voici un extrait : « De Nouvelle Amitié. 11 est parti d'ici ces jours passés deux dames de haute qualité (Mlle d'Arpajon et la comtesse de Rieux), qui ont pris diverses routes pour aller à Tendre; car Tune s'est embarquée sur le fleuve Inclination, et l'autre a pris le chemin de Tendre sur Reconnaissance. On dit même que dès le premier jour elle fut coucher à Petits-Soins, et qu'elle ne fit que dîner à Complaisance. Pour l'autre, on ne sait pas encore si elle est arrivée; mais selon toutes les apparences son voyage aura été heureux; car lorsqu'elles s'embarquèrent la rivière étoit grosse et le vent étoit favorable B, etc. Le pays n'était pas toujours très facile à gouverner; il y avait deux partis, celui de isivieille ville, c'est-àdire les plus anciens amis de Mlle de Scudéry, très opposés à l'admission de nouveaux citoyens, et celui de la nouvelle ville, plus facile aux naturalisations; la reine fut obligée de prononcer une sorte de discours du trône pour imposer la concorde aux deux partis.

1. Notamment M. Em. Colombey, en 1856, dans son volume, déjà cité (p. 143, n. 6), la Journée des madrigaux, qui contient, outre les pièces qui lui donnent son titre, la Gazette de Tendre et divers autres opuscules; voy., en outre, A. Bourgoin, Valentin Conrart, chap. VII, p. 263 et^suiv.

Gomme Mlle de Scudéry le déclare expressément et avec grand détail dans le passage de Clélie que nous allons citer, la carte de Tendre n'était pas plus destinée d'abord à être publiée que la Gazette et les autres jeux d'esprit du même genre. Sur le conseil de Chapelain *, elle se décida à l'insérer dans Clélie ; elle eut lieu de s'en repentir, car le ridicule ineffaçable qui s'est attaché au souvenir littéraire de la « sage fille » vient en grande partie de là.

Peu après le premier volume de Clélie, l'abbé d'Aubignac faisait paraître la Nouvelle Histoire du temps, ou Relation du Royaume de Coquetterie ^. Mlle de Scudéry s'empressa d'y dénoncer une imitation frauduleuse de sa propre géographie, tandis que, de son côté, d'Aubignac accusait Sapho de plagiat^. La querelle fut vive; des deux côtés on cria au voleur; à la fin, d'Aubignac, plus accommodant, se contenta de soutenir qu'aucun des deux ouvrages ne pouvait passer pour une imitation de l'autre. Il avait raison; le passage de la Clélie n'a rien de satirique, et la Nouvelle Histoire du temps est une allégorie souvent très mordante; la carte du royaume de Coquetterie , lequel est une île, n'offre aucune ressemblance avec celle de Tendre. Quant à l'honneur de l'invention, il n'appartenait m à l'abbé, ni à Sapho ; la géographie précieuse n'était que la suite; de ces allégories du moven âge, empruntées par Christine de Pisan à Jean de Meung, qui continuait Guillaume de Loriis, imitateur lui-môme des

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