‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 153 sur 155 · TaLLEMANT DES RÉAUX, t. VU, p · texte numérisé non relu

TaLLEMANT DES RÉAUX, t. VU, p

2. C'est à tort que l'on fait la (Clélie très antérieure à la Noucdle Histoire du temps. La date de la première édition de celle-»u n"est pas, eu effet, comme on le voit d'ordinaire, 1659 ou même 1665, mais bien 1654. Nous avons eu sous les yeux à la Bibliothèque nationile

Y2 791) un exemplaire du petit livre de l'abbé d'Aulnani'o . a^-ec (privilège du 11 novembre 1654, dont voici le titre exact : Histoire

du Temps ou Relation du Royaume de Coquetterie, extraite du der' nier voyage des Hollandais aux Iles du Levant, à Paris, chez Chailes de Sercy, au Palais, 1654, petit in-12, de 77 p., avec une carte. L'achevé d'imprimer des premiers volumes de Clélie est du 31 août de la même année.

3. On lit dans les Prédictions du Grand Dictionnaire de Somaize (t. I, p. 187) : « Horace (l'abbé d'Aubignac) sera mal avec Sophie fMlle de Scudéry) à l'occasion de ce royaume (de Tendre), dont il dira avoir trouvé l'origine avant elle.» Voy., sur cette querelle^ Ch.fj. LiVET; Pr(-ci('Ux et Précieuses, p. 172-174.

troubadours provençaux, poètes de la première des sociétés précieuses, celle des cours d'amour*.

A la suite de la CajHe de Tendre et du Royaume de Coquetlerief il vint une foule d'écrits du même genre, le Pays d'Amour et le Voyage de Vile d'Amour^ de Paul Tallemant; la Carte du Mariage, de Sorel; le Démêlé de VEsprit et du Cœur dans 17/e de Ruelle, par de Torche, etc., tandis que le prince de Conti et Bussy-Rabutin faisaient courir leur Carte du pays de Braquerie , dont le litre dit assez l'objet et l'intention.

L'extrait suivant de Clélie donne tout au long, avec la complaisance, la diffusion, la sécurité de contentement, la prétention d'aisance ot de facilité habituelles à Mlle de Scudéry, l'histoire et l'explication de la carte de Tendre, que nous reproduisons en fac-similé :

« Ehl de grâce, aimable Clélie, s'écria Herminius', dites-moi où j'en suis, je vous en conjure. » — « Vous en êtes encore à Nouvelle Amitié, reprit-elle en riant, et vous ne serez de longtemps plus loin. » — « Du moins, répliqua-t-il en souriant aussi bien qu'elle, ne serois-je pas marri de savoir combien il y a de Nouvelle Amitié à Tendre. » ■ — « A mon avis, reprit Aronce, peu de gens savent la carte de ce paj^s-là. » — « C'est pourtant un voyage que beaucoup de gens veulent faire, répliqua Herminius, et qui mériteroit bien qu'on sût la route qui peut conduire à un aussi agréable lieu; et si la belle Clélie vouloit me faire la grâce de me l'enseigner, je lui en aurois une obligation éternelle. » — « Peut-être vous imaginez -vous, reprit Clé-

1. Voy., à ce sujet, Fr. Wey, Histob^e des variations du langage frimçais, p. 497.

2. Herminius est un Romain de qualité, exilé par Tarquin et retiré à Capoue, qui discute avec Clélie, en compagnie galante, sur les dilierentes sortes d'amitié. Sous ce nom Mlle de Scudéry représente son grand ami Pellisson; voy. ci-dessus, p. 25, n. 3- — Les paragraphes de Mlle de Scudéry sont, d'habitude, interminables et alanguissent encore un style déjà fort lent par lui-même ; nous y pratiquons quelques alinéas pour en rendre la lecture plus facile.

lié, qu'il n'y a qu'une petite promenade, de Nouvelle Amitié à Tendre ; c'est pourquoi avant que de vous y engager, je veux bien vous promettre de vous donner la carte de ce pays qu'Aronce croit qui n'en a point. » — « Eh! de grâce, Madame, lui dit-il alors, s'il est vrai qu'il y en ait une, donnez-la moi aussi bien qu'à Herminius. » Aronce n'eut pas plus tôt dit cela qu'Horace fit la même prière, que je demandai la même grâce, et que Fenice pressa aussi fort Clélie de nous donner la carte d'un pays dont personne n'avoit encore fait de plan. Isous ne nous imaginâmes pourtant alors autre chose, sinon que Clélie écriroit quelque agréable lettre qui nous instruiroit de ses véritables sentiments; mais lorsque nous la pressâmes, elle nous dit qu'elle l'avoit promise à Herminius, que ce seroit à lui qu'elle l'envoieroit, et que ce seroit le lendemain. De sorte que, comme nous savions que Clélie écrivoit fort galamment, nous eûmes beaucoup d'impatience de voir la lettre que nous présupposions qu'elle devoit écrire à Herminius; et Herminius lui-même en eut tant, qu'il écrivit dès le lendemain au matin un billet à Clélie pour la sommer de sa parole; et, comme il étoit fort court, je crois que je ne mentirai pas, quand je vous dirai qu'il étoit tel :

Herminius a la belle Clélie. — Comme je ne puis aller de Nouvelle Amitié à Tendre, si vous ne tenez votre parole, je vous demande la carte que vous m'avez promise; mais, en vous la demandant, je m'engage a partir dès que je l'aurai reçue, pour faire un voyage que j'imagine si agréable que j'aimerois mieux l'avoir fait que d'avoir vu toute la terre, quand même je devrois recevoir un tribut de toutes les nations qui sont au monde.

Lorsque Clélie reçut ce billet, j'ai su qu'elle avoit oublié ce qu'elle avoit promis à Herminius, et que n'ayant écouté toutes les prières que nous lui avions faites que comme une

chose qui nous divertissoit alors, elle avoit pensé qu'il no nous en souviendroit plus le lendemain. De .sorte que d'abord le billet d'IIerminius la surprit; mais comme dans ce temps-là il lui passa dans l'esprit une imagination qui la divertit elle-même, elle pensa qu'elle pourroit effectivement divertir les autres ; si bien que, sans hésiter un moment, elle prit des tablettes, et écrivit ce qu'elle avoit si agréablement imaginé ; et elle l'exécuta si vite qu'en une demi heure elle eut commencé et achevé ce qu'elle avoit pensé ; après quoi joignant un billet à ce qu'elle avoit fait, elle l'envoya à Herminius, avec qui Àronce et moi noua étions alors. Mais nous fumes bien étonnés lorsqu'Herminius, après avoir vu ce que Clélie lui venoit d'envoyer, nous fît voir que c'étoit effectivement une carte dessinée de sa main, qui enseignoit par où l'on pouvoit aller de Nouvelle Amitié à Tendre, et qui ressemble tellement à une véritable carte qu'il y a des mers, des rivières, des montagnes, un lac, des villes et des villages ; et pour vous le faire voir, Madame, voyez, je vous prie, une copie de cette ingénieuse carte, que j'ai toujours conservée soigneusement depuis cela.

A ces mots, Célère donna effectivement la carte qui suit cette page à la princesse des Léontins, qui en fat agréablement surprise; mais afin qu'elle en connût mieux tout l'artifice, il lui expliqua l'intention que Clélie avoit eue, et qu'elle avoit elle-même expliquée à Herminius, dans le billet qui accompagnoit cette carte. Si bien qu'après que /a princesse des Léontins l'eut entre les mains, Célère lui parla aixisi :

<r Vous vous souvenez sans doutebien. Madame, qu'Herminius avoit prié Clélie de lui enseigner par où l'on pouvoit aller de Nouvelle Amitié k Tendre; de sorte qu'il faut commencer par cette première ville, qui est au bas de cette carte, pour aller aux autres; car afin que vous compreniez mieux le dessein de Clélie, vous verrez qu'elle a imaginé

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qu'on peut avoir de la tendresse par trois causes différentes : ou par une grande estime, ou par reconnaissance, ou par inclination ; et c'est ce qui l'a obligée d'établir ces trois villes de Tendre sur trois rivières qui portent ces trois noms, et de faire aussi trois routes différentes pour y aller. Si bien que comme on dit Cumes sur la mer d'Ionie et Cumes sur la mer Tyrrhène, elle fait qu'on dit Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime et Tendre sur Reconnoissance. Cependant, comme elle a présupposé que la tendresse qui nait par inclination n'a besoin de rien autre chose pour être ce qu'elle est, Clèlie, comme vous le voyez, ^Madame, n'a mis nul village le long des bords de cette rivière, qui va si vite qu'on n'a que faire de logement le long de ses rives, pour aller de Nouvelle Amitié à Tendre. Mais pour aller à Tendre sur Estime, il n'en est pas de jnême ; car Clélie a ingénieusement mis autant de villages qu'il y a de petites et de grandes choses qui peuvent contribuer à faire naître par estime cette tendresse dont elle entend parler. En effet, vous voyez que de Nouvelle Amitié on passe à un lieu qu'elle appelle Grand Esprit, parceque c'est ce qui commence ordinairement l'estime; ensuite vous voyez ces agréables villages de Jolis Vers, de Billet galant, et de Billet doux, qui sont les opérations les plus ordinaires du grand esprit dans les commencements d'une amitié.

» Ensuite pour faire un plus grand progrès dans cette route, vous voyez Sincérité, Grand Cœur, Probité, Générosité, Respect, Exactitude, et Bonté, qui est tout contre Tendre, pour faire connoître qu'il ne peut y avoir de véritable estime sans bonté, et qu'on ne peut arriver à Tendre de ce côté-là sans avoir cette précieuse qualité. Après cela. Madame, il faut, s'il vous plaît, retourner à Nouvelle Amitié pour voir par quelle route on va de là à Tendre sur Reconnoissance. Voyez donc, je vous en prie, comment il faut aller d'abord de Nouvelle Amitié à Complai-

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sance, ensuite à ce petit village qui se nomme Soumission, et qui en touche un autre fort agréable, qui s'appelle Petits Soins. Vo3^ez, dis-je, que de là il faut passer par Assiduité, pour faire entendre que ce n'est pas assez d'avoir pendant quelques jours tous ces petits soins obligeants qui donnent tant de reconnoissance, si on no les a assidûment. Ensuite vous voyez qu'il faut passer à un autre village qui s'appelle Empressement, et ne faire pas comme certaines gens tranquilles, qui ne se hâtent pas d'un moment, quelque prière qu'on leur fasse, et qui sont incapables d'avoir cet empressement qui oblige quelquefois si fort. Après cela vous voyez qu'il faut passer à Grands Services, et que pour marquer qu'il y a peu de gens qui en rendent de tels, ce village est plus petit que les autres. Ensuite, il faut passer à Sensibilité, pour faire connoitre qu'il faut sentir jusqu'aux plus petites douleurs de ceux qu'on aime ; après, il faut pour arriver à Tendre passer par Tendresse, car l'amitié attire l'amitié. Ensuite, il faut aller à Obéissance, n'y ayant presque rien qui engage plus le cœur de ceux à qui on obéit que de le faire aveuglément, et pour arriver enfin où l'on veut aller, il faut passer à Constante Amitié, qui est sans doute le chemin le plus sûr pour arriver à Tendre sur Reconnoissance.

» Mais, Madame, comme il n'y a point de chemins où l'on ne se puisse égarer, Clélie a fait, comme vous le pouvez voir, que si ceux qui sont à Nouvelle Amitié prenoient un peu plus à droit, ou un peu plus à gauche, ils s'égareroient aussi ; car, si au partir de Grand Esprit on alloit à Négligence, que vous voyez tout contre sur cette carte, qu'ensuite, continuant cet égarement, on allât à Inégalité, de là â Tiédeur, à Légèreté et à Oubli, au lieu de se trouver à Tendre sur Estime, on se trouveroit au Lac d'Indifférence, que vous voyez marqué sur cette carte, et qui, par ses eaux tranquilles, représente sans doute fort juste la chose dont il porte le nom en cet endroit. De l'autre côté, si au partir

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de Nouvelle Amitié on prenoit un peu trop à gauche, et qu'on allât à Indiscrétion, à Perfidie, à Orgueil, à Médisance ou à Méchanceté, au lieu de se trouver à Tendre sur Reconnoissance, on se trouveroit à la Mer d'Inimitié, où tous les vaisseaux font naufrage, et qui, par l'agitation de ses vagues, convient sans doute fort juste avec cette impétueuse passion que Clélie veut représenter.

y> Ainsi elle fait voir par ces routes différentes qu'il faut avoir mille bonnes qualités pour l'obliger à avoir une amitié tendre, et que ceux qui en ont ^de mauvaises ne peuvent avoir part qu'à sa haine ou à son indifférence. Aussi cette sage fille voulant faire co'nnoitre sur cette carte qu'elle n'avoit jamais eu d'amour, et qu'elle n'auroit jamais dans le cœur que de la tendresse, 'fait que la Rivière d'Inclination se jette dans une mer qu'elle appelle la Mer Dangereuse, parcequ'il est-assez dangereux à une femme d'aller un peu au delà des dernières bornes de l'amitié ; et elle fait ensuite qu'au delà de cette mer, c'est ce que nous appelions Terres inconnues, parcequ'en effet nous ne savons point ce qu'il y a, et que nous ne croyons pas que personne ait été plus loin qu'Hercule; de sorte que, de cette façon, elle a trouvé lieu de faire une agréable morale d'amitié par un simple jeu de son esprit, et de faire entendre d'une manière assez particulière qu'elle n'a point eu d'amonr et qu'elle n'en peut avoir.

B Aussi Aronce, Herminius et moi trouvâmes-nous cette carte si galante, que nous la sûmes devant que de nous séparer. Clélie prioit pourtant instamment celui pour qui elle l'avoit faite, de ne la montrer qu'à cinq ou six personnes qu'elle aimoit assez pour la leur faire voir; car, comme ce n'étoit qu'un simple enjouement de son esprit, elle ne vouloit pas que de sottes gens, qui ne sauroient pas le commencement de la chose, et qui ne seroient pas capable.; d'entendre cette nouvelle galanterie, allassent en parler selon leur caprice ou la grossièreté de leur esprit. Elle ne put

pourtant êtreobéie, parcequ'il y eut une certaine constellation qui fit que quoi qu'on ne voulût montrer celte carte qu'à peu de personnes, elle fit pourtant un si grand bruit par le monde, qu'on ne parloit que de la carte de Tendre. Tout ce qu'il y avoit de gens d'esprit ^ Capoue écrivirent quelque chose à la louange de cette carte, soit en vers, soit en prose, car elle servit de sujet à un poëme fort ingénieux, à d'autres vers fort galants, à de fort belles lettres, à de lort agréables billets et à des conversations si divertissantes que Clélie soutenoit qu'elles valoientmille fois mieux que sa carte, et l'on ne voyoit alors personne à qui l'on ne demandât s'il vouloit aller à Tendre. En efi'et, cela fournit durant quelque temps d'un si agréable sujet de s'entretenir, qu'il n'y eut jamais rien de plus divertissant.

» Au commencement, Clélie fut bien fâchée qu'on en parlât tant : « Car enfin, disoic-elle un jour à Herminius, pensez-vous que je trouve bon qu'une bagatelle que j'ai pensé qui avoit quelque chose de plaisant pour notre cabale en particulier, devienne publique, et que ce que j'ai fait pour n'être vu que de cinq ou six personnes qui ont infiniment de l'esprit, qui l'ont délicat et connoissant, soit vu de deux mille qui n'en ont guère, qui l'ont mal tourné et peu éclairé, et qui entendent fort malles plus belles choses ? Je sais bien, poursuivit-elle, que ceux qui savent que cela a commencé par une conversation qui m'a donné lieu d'imaginer cette carte en un instant ne trouveront pas cette galanterie chimérique ni extravagante; mais, comme il y a de fort étranges gens par le monde, j'appréhende extrême ment qu'il y en ait qui s'imaginent que j'ai pensé à cela fort sérieusement, que j'ai rêvé plusieurs jours pour le chercher, et que je crois avoir fait une chose admirable. Cependant c'est une folie d'un moment, que je ne regarde tout au plus que comme une bagatelle qui a peut-être quelque galanterie et quelque nouveauté pour ceux qui ont l'esprit assez bien tourné pour l'entendre. »

j Clélie n'avoit pourtant pas raison de s'inquiéter, Madame, car il est certain que tout le monde prit tout à fait bien cette nouvelle invention de faire savoir par où Ton peut acquérir la tendresse d'une honnête personne ; et qu'à la réserve de quelques gens grossiers, stupides, malicieux, ou mauvais plaisants, dont l'approbation étoit indifférente à Clélie, on en parla avec louange. Encore tira-t-on même quelque divertissement de la sottise de ces gens-là ; car il y eut un homme entre les autres qui, après avoir vu cette carte qu'il avoit demandé à voir avec une opiniâtreté étrange, et après l'avoir fort entendu louer à de plus honnêtes gens que lui, demanda grossièrement à quoi cela servoit et de quelle utilité étoit cette carte : « Je ne sais pas, lui répliqua celui à qui il parloit, après l'avoir repliée fort diligemment, si elle servira à quelqu'un ; mais je sais bien qu'elle ne vous conduira jamais à Tendre. »

Clélie, Histoire romaine, première partie, liv. I, t, I, p. 391-410.

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