‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 23 sur 155 · Œuvres de Molière, t. II, p · texte numérisé non relu

Œuvres de Molière, t. II, p

3. Voy., sur ce roman (4 vol. in-12, Paris, Guillaume de Luyne el Pierre Lamy, 1656-1658}, Rœderer, Mémoire,^. 135-145; V. Cousin, Madame de Sablé,.]). 65-67; Ch.-L. Livet, édit. an Dictionnaire des Précieuses, t. II, p. 336-340, et des Précieuses ridicules, p. vn et suiv. : E. Despois, ëdlt. des Œuvres de Molière, t. II, p. 24-25. Rœderer y voit une peinture fidèle et sans parti pris de la société précieuse à l'époque de Mlle de Scudéry, Cousin une satire, M. Livet une curieuse p -inture de mœurs, E. Despois un modèle du précieux le plus fa'le; nous pensons comme ce dernier. — La Précieuse eut plusieurs éditions : celle que nous avons eue entre les mains porte la date de 1660 et a, comme la première, 4 vol. in-12.

4. L'auteur disait dans son Avant-Propos : « Il y a pou de choses qui n'aient un sens caché... ; tôt ou tard on entendra la force de mou jargon. Il y aura des clefs et des ouvertures de mes secrets, et tel condamne mon coq-à-l'àne qui un jour en justifiera le bon sens. » Jargon et coq-à-l'âne sont de toute justesse.

5. Il fait un éloge enthousiaste de Mlle de Scudéry et de ses romans, t. I, p. 382 et suivantes.

6. De Pure avait pris, dans sa dédicace à l'abbé de Clermont-Tonn^-rre, une précaution semblable à celle de Molière -. « Je connois trop

celte (léfmilion de la Précieuse, donnée dans le roman par Gename-Ménage: «C'est un animal d'une es[)éce autant bizarre qu'inconnue... Comme on découvre tous les jours des astres au ciel et des pays inhabités sur la terre, la Précieuse lut introduite à peu près en vogue la même année qu'on eut déclaré permis de prendre la macreuse pour [)oisson et en manger tout le carême. On fut surpris à l'abord d'une chose de si belle apparence, et on la reçut avec toute l'estime que notre nation a pour toutes les choses nouvelles... On dit qu'elles ne se formaient que d'une vapeur toute spirituelle qui, se tenant par les douces agitations qui se font dans une docte ruelle , se forme enfin en corps et compose la Précieuse... La Précieuse n'est point la fille de son père ni de sa mère; elle n'a ni l'un ni l'autre; elle n'est pas non plus l'ouvrage de la nature sensible et matérielle : elle est un précis de l'esprit, un résidu de la raison. Cet esprit et cette raison sont le germe qui les produit; mais comme la perle vient de l'Orient et se forme dans des coquilles par le ménage que l'huitre fait de la rosée du ciel, ainsi la Précieuse se forme dans la ruelle par la culture des dons suprêmes que le Ciel a versés dans son âme*. > Un

le peu de rapport qu'il y a entre de fausses Précieuses et un Vc'ritable Précieux, entre de défectueuses copies et un parfait original. » 1. La Pvccieuse, t. I, p. 16o-l"0. On lit un peu plus loin : « Les premiers beaux jours que la paix nous a donnés ont fait cette production. » Cette paix est, sans doute, celle de "SVestphalie, conclue en 164S; voy. ci-dessus, p. 17, n. 2. — Citons encore de la Précieiisu le passage suivant, qui a le mérite de résumer assez exactement les prétentions des Précieuses au temps de l'abbé de Pure, moins ce qu'elles firent que ce qu'elles auraient voulu [aire: «L'objet principal et qui occupe tous leurs soins, c'est la rechercbe des bons mots et des expressions extraordinaires; c'est à juger des beaux discours et des beaux ouvrages, pour conserver dans l'empire des conversations un juste tempérament entre le style rampant et le pompeux. Elles se donnent encore charitablement la peine de censurer les mauvais vers et de corriger les passables; de travailler les dons de l'esprit et de les mettre si bien en œuvre, qu'ils puissent arrêter les sens, élever le commerce de leurs plaisirs, et les rendre aussi spirituels que sensibles. On dit qu'il y a une es])èce de religion parmi elles, et qu'elles font quelque sorte de vœux solennels et inviolables, et qu'elles jurent, en pleine conversation, de garder toute leur vie... Le premier est de subtilité dans les pensées; le second est de méthode; le troisième est celui de la pureté du style. Pour avoir quelque chose de commun avec les plus parfaites sociétés, elles en font un quatrième, qui est la ^uerre immortelle contre le pédant et le provincial, qui sont leurs deux ennemis irréconciliables. Mais pour enchérir encoro par-dessus cette dernière pratique, elles en font un cinquième, qui est celui de l'extirpation des mauvais mots » (T. I, p. 191-193.)

il LES PRECIEUSES RIDICULES

peu plus loin, les Précieuses deviennent des « astres » et « ces astres qui brillent sur la terre » « ont deux sortes de ciel, que la nouvelle philosophie a appelé Aicoue ou Ruelle.» Epuisant la métaphore, le précieux abbé continue : «L'un et l'autre (ciel) ne composent qu'une sphère, et sont dans un même cercle qu'on appelle [à Conversation... Il y souffle un vent qu'on appelle du Déguisement, qui rend les unes semblables aux autres*. » il nous est impossible de voir dans ce phœbus la moindre trace d'ironie, et surtout de considérer l'homme qui a écrit de telles pages comme le prédécesseur de Molière dans sa guerre contre le précieux =.

La donnée des Précieuses ridicules se retrouverait plutôt dans une pièce de Ghappuzeau 2, le Cercle des Femmes, qui, du reste, ne paraît pas avoir été jouée. Encore la ressemblance est-elle bien lointaine. Ghappuzeau imagine qu'un pédant, Hortense, aime une « jeune veuve d'un savant esprit », Emilie, dont le père, Ménandre, entiché de noblesse, ne veut pour gendre qu'un homme de qualité. Rebuté par Ménandre, Hortense habille magnifiquement un de ses débiteurs, Germain, pauvre hère, dont il ne peut se faire payer, et le présente à Ménandre et Emilie comme un grand seigneur. Reçu avec empressement par le père et la fille, Germain se pavane au milieu d'un cercle de femmes savantes, amies d'Emilie, lorsque deux sergents viennent l'arrêter pour dettes et le mènent en prison, à la grande colère d'Emihe, qui accable son père de reproches. On voit combien l>eu Hortense ressemble à La Grange et à du Groisy, Ménandre à Gorgibus, Emilie à Gathos et Magdelon. Quant à la

i . La Précieuse, t. I, p. 177.

2. Il semble résulter d'une étude de M. J. Couet [la Précieuse de l'abbé de Pure, dans le Moliériste d'août 1880) que l'abbé a fait luimême l'analyse de sa pièce dans un passage de son roman (troisième partie, p. 475-499). M. Couet conclut de l'examen de ce passage que Somaize a indiqué d'une manière inexacte le sujet de la pièce.

3. Samuel Ghappuzeau, mort en 1701, est l'auteur de divers ouvrages, dont un seul a de l'intérêt pour nous, c'est le Théâtre François i^Lyon, 1674, in-12; voy. ci-dessus, p. 4, n. 5), dans lequel il expose avec détail l'organisation de la Comédie-Française, et qui est précieux, malgré sa diffusion et sa lourdeur, par les renseignements exacts dont il est rempli. Il y rend pleine justice à Molière comme grand poète, excellent comédien et honnête homme (liv. III, ch, xxxix). Le livre de Ghappuzeau, devenu très rare, a été réédité, avec d'utiles notes, par Ed. Fournier en 1867 et par M. G. Monval en 1876; voy., sur l'auteur, la Préface de cette dernière édition.

marche de raction et aux détails du dialogue, rien de plus différent que les deux pièces. La ressemMance, si ressemblance il y a, est tout entière dans la lointaine analogie des deux sujets. E. Despois fait encore à ce sujet une supposition assez admissible : e On remarquera que la scène est à Lyon dans la pièce de Chappuzeau, que ses Entretiens ont été imprimés dans la même ville; or, comme Molière et Chappuzeau étaient tous deux à Lyon en 165(3, on peut supposer, à la rigueur, que quelque aventure locale leur a suggéré à tous deux la même idée '. >

Au reste, si les Précieuses ridicules sont la plus vigoureuse attaque dirigée contre le précieux et la plus efficnce, elles n'étaient pas la première. Plusieurs fois avant Molière le faux bel esprit et les affectations de langage avaient fourni matière à de mordantes railleries. En 1630, l'année même de sa mort, Agrippa d'Aubigné, se souvenant que dans sa jeunesse il avait vu de près les beaux esprits galants, que lui-même avait fait partie de cette académie de Charles IX, où l'on discutait avec subtilité, en compagnie de dames, sur des questions de galanterie platonique, et voyant reparaître à la cour le faux goût italien et espagnol, Agrippa d'Aubigné avait publié ses Aventures du bsLVon de Fœneste, dans lesquelles il raille sans pitié non seulement la hâblerie et la lâcheté des aventuriers devenus courtisans, mais encore leur imitation maladroite des galants et des raffinés. Un peu avant , Charles Sorel , dans ÏHistoire comique de Francion (1622) et dans le Berger extravagant (1627) , se moquait avec esprit des vers langoureux et des longs romans. Scarron, bien que sa maison fût le rendez-vous des Précieux et des Précieuses les plus authentiques et les plus f^ualifiés, ne se privait pas, dans ses vers et dans sa prose, d'allusions malignes à leurs ridicules et à leurs travers. En 1656, Saint-Evromond écrivait le Cercle, spirituelle satire en prose et en vers du « corps des Précieuses >. 11 définissait celui-ci « l'union d'un petit nombre de personnes, où quelques-unes, véritablement délicates, ont jeté les autres dans une affectation de délicatesse ridicule ». 11 raillait finement leur platonisme alambiqué : « L'amour

1. Œuvres de Molière, t. II, p. 27. — On remarquera que ce travestissement d'un valet se retrouve après ^lolière dans deux pièces singulièrement différentes d'inspiration et de sujet, le Jeu de l'Amour et du Hasard, de Marivaux et Rinj Blas, de Victor Huao.

est un Dieu pour les Précieuses. 11 n'excite pas de passion en leurs âmes; il y forme une espèce de religion. » Avec la sûreté habituelle d'un jugement qui n'était dupe de rien, il montrait comment leurs grands sentiments dénaturaient la plus naturelle des passions : «Ces fausses délicales ont ôtô à l'amour ce qu'il a de naturel, pensant lui donner quelque chose de plus précieux. Elles ont tiré une passion toute sensible du cœur à l'esprit, et converti des mouvements en idées. Cet épuremcnt si grand a eu son principe d'un dégoût honnête de la sensualité; mais elles ne sont pas moins éloignées de la véritable nature de l'amour que les plus voluptueux; car l'amour est aussi peu de la spéculation de l'entendement que de la brutalité de l'appétit. » Quant à leurs éternelles cours cVamour, renouvelées du moyen âge, où l'on tenait école de « morale amoureuse s, où l'on ne numquait jamais, pour parler comme Mngdelon', « démettre sur le tipis une question galante qui exerçât les esprits de l'assemblée îjSaint-Evremond les décrivait par le menu et montrait le ridicule de leur phraséologie amoureuse :

Là, se font distinguer les iiertés des rigueurs,

Les dédains des mépris, les tourments des langueurs;

On y sait démêler la crainte et les alarmes,

Discerner les attraits, les appâts et les charmes;

On y parle du temps qu'on forme le désir,

Mouvement incertain de peine ou de plaisir.

Des premiers maux d'amour on connoit la naissance,

On a de leurs progrès une entière science,

Et toujours on ajuste à Tordre des douleurs

Et le temps de la plainte et la saison des pleurs.

Par un arrêt du ciel toute chose a son terme,

Et c'est ici le temps où l'école se ferme;

;Mais avant que sortir, on déclare le jour

Où Ton viendra traiter un antre point d'amour 2.

Le mordant Furetière, quoique trop partial pour Mlle de Scudéry. ne ménageait pas non plus la société précieuse; il la criblait, au cours de ses ouvrages, si variés de sujet et d'intention, d'allusions malignes ou d'attaques directes, jusqu'à ce que, peu d'années après les Précieuses, il fit dans son Roman bourgeois (IGGU) la satire par contre-partie du beau langacre et des grands sentiments.

2. Saint-Evremond, rBuw'es choisies, édit, Ch. Gidel, p. 100-109

Bien plus, tels écrivains qui appartenaient tout entiers ;ui précieux, ne craignaient pas de s'en moquer. Par une illusion bien naturelle et que nous avons déjà signalise, ils croyaient, on l'altaquant chez autrui, n'en relever que les exagérations et les ridicules, et ne se doutaient pas que leurs coups se retournaient contre eux-mômes. Ainsi l'abbé Gotin, l'habitué de toutes les ruelles, le père de l'énigme ^ l'auteur d'un volume de rondeaux, de deux volumes d'œuvres galantes, où s'étalent toutes les formes du précieux, le Clitiphon du Dictionnaire des Précieuses, l'original du Trissotin des Femmes savantes, Gotin ne perd pas une occasion de se moquer des fausses Précieuses et n'est lui-même qu'un Précieux ridicules. De même pour un autre abbé précieux, d'Aubignac. Émule de iMlle de Scudéry, il avait publié en 1654, sous le titre de Nouvelle histoire du temps ou Relation véritable du royaume de Coquetterie, une véritable géographie du pays de Tendre ^ et fait ainsi de la littérature précieuse au premier chef. Gependant, il traitait avec un dédain supérieur les Précieuses, « qui, disait-il, maintenant se donnent à bon marché*. » Enfin, la grande Mademoiselle, Précieuse elle aussi, tout en peignant avec complaisance la société précieuse dans ses Porh'aifs et dans son roman allégorique de la Princesse de Paphlagonie^. entremêlait ses allusions flatteuses et ses descriptions complaisantes de bien des traits malins et qui portent juste.

On ne saurait dire, cependant, qu'après tant de moqueries et le succès éclatant des Précieuses ridicules, le précieux fut à jamais vaincu. L'influence des sociétés et de l'esprit précieux avait été trop grande pour que ses effets disparussent du jour au lendemain. 11 y a bien peu d'écrivains du dix-septième siècle, même des plus grands, qui aient échappé entièrement à la contagion du style précieux. Gelui-ci était devenu le langage naturel de la galanterie; on l'employait donc plus ou moins toutes les fois qu'on avait à faire parler l'amour; il y a des scènes entières écrites en style précieux

i. Voy. ci-après, p. 147, n. 1.

2. Voy., sur l'abbé Gotin et son véritable caractère, l'étude de M. LiVET dans Précieux et Pi^écieuses, p. 113 et suiv., et celle de ^I. Ch. Romey, Une victime de Boileau, dans Hommes et Choses de divers temps.

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