Un capucin ami des Précieuses et rencontré par Fiéchier
NOTICE HISTORIQUE 5i
» jours senli une inclination particulière à les honorer. » Je leur répondis, avec un peu d'embarras, que j'étois le plus confus du monde; que je ne méritois ni la réputation que le bon père m avoit donnée, ni la bonne opinion qu'elb.'S avoient eue de moi; que j'étois pourtant très satisfait de la bonté qu'il avoit eue de me flatter, et de celle qu'elles avoient de le croire, puisque cela me donnoit occasion de connoître deux aimables i)crsonnes qui dévoient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le clierchoient en d'autres. Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser si elles avoient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyoient; que c'étoit une curiosité invincible pour elles. Parmi tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction de VArt d'aimer d'Ovide, par Nicole*. Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espérèrent y apprendre quelque chose, mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avoient tant ouï estimer dans l'original. Je leur prêtai donc VArt d'aimer; je leur eusse bien voulu donner celui encore de se rendre aimables 2. »
Le piquant de cette scène, c'est qu'il n'y a pas seulement comme acteurs deux Précieuses, mais aussi un Précieux, Fléchier lui-même 3, Précieux non ridicule, digne des beaux jours de l'hôtel de Rambouillet, mais Précieux des plus authentiques, qui recherche par-dessus tout l'air et le ton galants, et qui, malgré le fonds le plus sérieux et un talent qui approcha du génie, garda toujours un côté précieux. A ce moment de sa vie, surtout, il était lui-même très arriéré en fait de goût, car il regardait encore Chapelain comme
i. Traauction en vers de fragments du poème d'Ovide par Claude Nicole, président de l'élection de Chartres et oncle du célèbre moraliste de ce nom.
2. Les Graiids jours d'Auvergne, édit. Chéruel, 1856, p. 48-49.
3. « Tout cet ensemble compose un petit tableau malin, moqueur, assorti pourtant, et où rien ne jure. Fléchier, en écrivant son récit, ne songeait qu'à faire sourire son beau monde aux dépens des fausses Précieuses : aujourd'hui, quand nous le lisons, une partie de notre sourire lui revient à lui-même, à l'abbé spirituel et fin, si bien tourné, si pénétré de son bon goût, mais un peu précieux. » (Sainte-Beuve, Introduction de lédltion citée, p. xxiii). Ce côté précieux du caractère de Fléchier a été mis en pleine lumière par Sainte-Beuve; dans son récent ouvrage, la Jeunesse de Fléchier (voy. ci-après), M. l'abbé A. Fabre, tout en plaidant les circonstances atténuantes, confirme pleinement, par les détails qu'il noua donne, le jugement de l'illustre critique.
un grand poète'. En vertu de l'illusion dont nous parlions tout à l'heure, il croyait ne railler, dans des « pecques provinciales», que l'exagération ridicule des goûts et du tour d'esprit chers à ses amis parisiens; il y avait beaucoup moins de distance qu'il ne le croyait entre les habituées du Samedi et ses visiteuses d'Auvergne.
Après la mort de Molière, les sociétés précieuses qu'il a tournées en ridicule, et les écrivains précieux, longtemps éclipsés par les grands écrivains, s'enhardissent et sollicitent de nouveau l'attention. L'hôtel de Bouillon et Ihôtel (leNevers intriguent etcabalent; MmeDeshouIières ouvre un salon très fréquenté, et, remettant en honneur les genres si chers aux Précieux, prodigue les madrigaux et les boutsrimés. C'est elle que vise Boileau lorsqu'il trace le portrait d'Amaryllis :
C'est une précieuse, Reste de ces esprits, jadis si renommés, Que d'un coup de sou art Molière a diffamés. De tous leurs sentiments cette noble héritière Maintient encore ici leur secte façonnière^.
Il aurait pu en dire autant de Mlle Dupré, de Mlle de La Vigne, celle-ci connue surtout par les énigmes qu'elle échange avec l'abbé Cotin^. Quinault et Pradon sont les favoris de ce beau monde, qui les oppose à Racine. De cette manière, « le commencement et la fm du dix-septième siècle se joignent. Si la représentation des Précieuses ridicules, en 1059, marque une époque, la représentation
1. Il raconte que les habitants de Riom, jaloux de faire passer leur ville pour la capitale de l'Auvergne, s'appuient sur un passage de la Pucelle « qu'ils savent tous en naissant ». Mais, ajoute-t-il, « les autres récusent les autorités poétiques, et disent que nous ne sommes plus dans ces siècles où les vers de Sophocle terminoient les différends des principales villes de la Grèce ». {Grands jours, p. 2.) Sophocle et Chapelain, Athènes et Riom mis sur la même ligne! voilà où peut conduire le précieux.