Voy, ci-dessus, p. 2, n
terait d'être conservé, de ce qui est le lait des interprètes postérieurs*. Les lazzi tenaient de même une assez grande |)lace dans une autre pièce du répertoire comique, le Jeu de l'Amour et du Hasard, de Marivaux, un pelit chef-d'œuvre • lans son genre, mais combien intérieur aux Précieuses! \'A\ le remettant à la scène, il y a quelque temps, la Comédie-Française prit soin de le débarrasser de tout ce qui n était pas le texte même de l'auteur. 11 serait à souhaiter que les Précieuses ridicules lussent l'objet d'une semblalde restitution. Quoi qu'il en soif, nous avons pris soin de relever le plus exactement [)0ssiblc à la représentation tous ces lazzi et jeux de scène, et nous les indiquons dans notre commentaire; pour plus d'exactitude, M. Georges Monval, archiviste •le la Comédie-Française, a bien voulu collationner pour nous l'exemplaire des comédiens, où sont notées les plus importantes de ces additions.
Par un abus contraire, non seulement on amplifie le texte des Précieuses, mais on y pratique de larges coupures, traditionnelles comme les lazzi; on peut blâmer celles-ci sans hésitation, car au lieu d'alléger une pièce où rien ne faisait longueur, elles nuisent beaucoup à sa clarté et diminuent d'une manière notable la portée de certains passages.
Voici le relevé de ces suppressions.
Dès la première scène, entre La Grange et du Croisy, on coupe, dans le rôle de La Grange, depuis c A peine ontelles pu se résoudre... > jusqu'à « ...nous avons pu leur dire », depuis t Je connois ce qui nous a fait mépriser, » jusqu'à «un peu mieux leur monde »; on coupe aussi le membre de phrase « car il n'y a rien à meilleur marché que le bel esprit maintenant >. Avec ces suppressions, il est impossible, pour un spectateur qui ne connaîtrait pas la pièce par une lecture préalable , de comprendre pourquoi La Grange et du Croisy sont si fort en colère; leur vengeance, légitimée par l'accueil qu'ils ont reçu, devient excessive et par trop « sanglante », s'il n'est plus question de cet accueil ; en outre, sans la définition de la maladie précieuse, Cathos et Magdelon n'étant plus annoncées et expliquées, semblent, dès leurs premiers mots, deux filles par trop extravagantes. Si le spectateur a lu la pièce, ce qui est le cas pour Fim-
1. Un des acteurs qui, sous ce rapport, se donnaient le plus volontiers carrière, fut DuGAZON (1743-1809), dont le jeu, plein de force comique tt de gaitée, tombait assez souvent dans la charge. Le Journal des
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mense majorité, il regrcUc d'autant plus de ne pas retrouver, traduit devant ses yeux, le souvenir de sa lecture.
Dans la scène iX, entre Mascarille et les deux Précieuses, il nous souvient d'avoir vu, à deux représentations différentes et assez éloignées l'une de l'autre, supprimer jusqu'à huit répliques après la profession de foi dramatique de Mascarille : a Quand j'ai promis à quelque poêle, je crie toujours : « Voilà qui est beau! » devant que les chandelles soient allumées. » Ainsi disparaît la vive attaque contre les grands comédiens, c'est-à-dire les comédiens de THôtel de Bourgogne. On essaierait peut-être de justifier cette suppression, en disant que ce passage n'a qu'un intérêt de curiosité littéraire, qu'il y faudrait un commentaire, et que les érudits, toujours en minorité dans une salle de spectacle^ sont seuls à le regretter. Cependant, il y a trois ans, au cours des fêtes de son second centenaire, la Comédie-Française ne craignit pas de remettre à la scène, pour le plus vif plaisir du grand public aussi bien que des lettrés, Y Impromptu de Versailles, où la querelle de Molière avec l'Hôtel de Bourgogne tient une si large place.
11 y a plus. Dans les six dernières scènes (XII à XVII), les t voisines de Corgibus », que l'édition de 1734 appelle Célimène et Lucile, ne paraissent pas; aussi coupe-t-on, à la scène XI, la dernière réplique de Magdclon « Voici nos amies qui viennent b, et, à la scène XII, les quatre premières répliques entre Madelon, Lucile, Mascarille et Almanzor, depuis « Mon Dieu! mes chèreS; nous vous demandons pardon » jusqu'à « Allons donc, mes chères, prenez place ». Cette suppression des voisines est très regrettable, non pour l'importance de leur rôle, qui tient tout entier dans une l'éplique d'une ligne mise dans la bouche de Lucile, mais leur présence serait indispensable; en effet, la leçon donnée aux Précieuses est bien moins forte et leur humiliation bien moins vive, si, au lieu d'avoir pour spectatrices leurs amies, des « chères » comme elles, tout se passe à huis clos.
Dans la scène XV, on coupe depuis « Ah! ah! coquins, vous avez l'audace d'aller sur nos brisées » jusqu'à « qu'on emporte toutes ces bardes, dépêchez » ; et, faute de ces exi)lications données par La Grange et du Croisy, les Précieuses ne doivent plus rien comprendre à la bastonnade
spectacles de 1777 (t. II, p. 176-180) critique vivement les libertés qu'il prenait dans le rôle de Mascarille et donne quelques échautillons de ses lazzi. Voj. ci-après, p, 68, n. 1 et Appendice, IV, p. 214.
a[)pliquée au Taux vicomte ot au faux manjuis par ces deux muets qui sortent on ne sait d'où et qui disparaissent sans autre" explication. Très logiques et on ne peut mieux motivés dans le texte de Molière, les coups de bâton deviennent de la sorte aussi peu clairs que dans une farce ou une parade. Kncore, ici, l'essentiel n'est-il pas de les expliquer, mais de les donner, ce qui ^suffit à soulever le gros rire. Mais, dans une pièce de Molière, on peut, sans* trop d'exigence, désirer un comique moins sobre de mots, et qui ne doive pas tout son effet à la plus facile et à la plus vulgaire des pantomimes ,
Les trois dernières scènes (XVI, XVII et XVIII) sont complètement bouleversées; on transporte à la fin de la scène XV la demande du violon et la réponse de Gorgibus; on coup<; dans la scène XVI, à la seconde réplique de Gorgibus, depuis « infâmes > jusqu'à a je boive l'aflront >, ce qui rend la vengeance de La Grange et de du Groisy encore moins intelligible ; on coupe aussi, dans la réplique de Mascarille, depuis « Traiter comme cela un marquis » jusqu'à < ceux qui nous chérissent », ce qui rend bien moins piquante l'ironie du faux marquis. Enfin, la scène XVIIl disparait tout entière, avec les reproches de Gorgibus à ses filles : « Nous allons servir de fable et de risée... » et son amusante boutade : « Et vous, qui êtes cause de leur folie, sottes billevesées... » La pièce finit ainsi sur la réflexion philosophique de Mascarille : « Allons, camarade, allons chercher fortune autre part... » Or, cette fin est tout à fait invraisemblable. Comment admettre que Gorgibus laisse la place libre aux deux valets démasqués, et sorte lui-même avant de les avoir chassés de chez lui? Le premier auteur de ces suppressions* a voulu sans doute que Mascarille, le personnage principal de la pièce, restât le dernier en scène et que le rideau tombât sur ses derniers mots, afin qu'il recueillît le principal honneur des applaudissements qui suivent toujours la fin d'une pièce. Calcul de vanité mesquine, indigne d'un théâtre comme la Comédie-Française.
Il y aurait aussi beaucoup à dire sur les costumes, qui sont loin d'être exacts. Sauf Mascarille, dont l'ajustement,
1. Elles ne sont pas de date récente. Seloii le Jowmal des spectacles de 1777, cité ci-dessus (p. 65, n. 1), elles auraient été faites vers 1750, et depuis on n'y a rien changé. Elles sont indiquées sur l'exemplaire de Dazincourt cité ci-après (p. 68, n .1); en 1819, Auger les blâmait vivement (édit. de Molière, t. II, p. 15 et 71).
réglé par le dialogue lui-même, répond bien à la descriplion donnée par Mlle des Jardins, les personnages des Précieuses ridicules, au lieu des modes de 1659, nous montrent celles de la fin du siècle ^ La Grange et du Croisy, sans manteau, avec leur justa^icorps et leur veste, représentent assez bien deux officiers de 1680, en tenue de ville. Gorgibus, que Mlle des Jardins nous dit « vêtu comme les paladins i'rançois », devrait avoir au moins le costume du temps de Richelieu, c'est-à-dire les chausses longues à aiguillettes et le pourpoint; il porte, lui aussi, la veste et le justaucorps, les mêmes que Chrysale dans les Femmes savantes, qui sont de 1672. Magdelonet Cathos sont coilTées de \afontange, or celle-ci ne fut inventée que vers 1670 par Mlle de Fontanges. Pour Jodelet, le vieux lirave, l'élégant de l'ancienne cour, nous lui voyons aussi la veste et le justaucorps de 1680, mais taillés dans une étoffe à ramages qui n'est d'aucun temps ni d'aucun pays, et son épée est suspendue au large baudrier frangé de soie, dont l'usage ne date que de 1670 '^.
Il serait digne de la Comédie-Française, qui entoure la mémoire de Molière d'un culte si fervent, qui n'a jamais joué
1. Au siècle dernier, on jouait Molière en habit de ville. Pour le rôle de Mascarille , on se contentait d'exagérer plaisamment les modes du jour. De là, dans le texte, des changements assez notables. Ces changements sont notés sur un exemplaire des Précieuses ridicules ayant appartenu au comédien Dazincourt (1747-1809), et dont M. G. Monval est aujourd'hui propriétaire; il a bien voulu nous le communiquer. Scène IV, Cathos dit «indigence de broderies », au lieu de « rubans », et on coupe depuis « J'ai remarqué encore que leurs rabats... » jusqu'à «leurs hauts-de-chausses ne sont pas assei larges »; scène IX, Mascarille dit : « Que vous semble de ma veste? » au lieu de « petite-oie », et on coupe depuis « Le ruban est bien choisi » jusqu'à « porter si haut rélegance de l'ajustement » ; il dit « Vous ne me dites rien de mes manchettes... » au lieu de a plumes », et on coupe « Savez-vous que le brin me coûte un louis d'or? » Magdelon dit « jusqu'à mes mouches » au lieu de « chaussettes. » Changement d'une autre nature, Mascarille dit « devant que la toile soit levée », au lieu de « devant que les chandelles soient allumées ».
DuGAZON faisait comme Dazincourt. On voit par le Journal des spectacles (ci-dessus, p. 65, n .1) qu'au lieu de la petite-oie et des canons, il faisait admirer ses boucles, en ajoutant qu'il en était à son cinquante-septième modèle. Toujours dans le but de moderniser la pièce, il disait, à la scène VII, aux porteurs « de venir le reprendre tantôt pour aller prendre des glaces au Palais-Royal ».
2. Nous renvoyons, pour plus de détails sur ces anachronismes, à Vllistoire du costume de M. J. Quicherat, que nous aurons plusieurs fois l'occasion de citer (notamment ch. XXII à XXV). Voyez, «n outre, sur ceux qu'offre souvent la représentation des autres pièces
les Précieuses ridicules avec plus de force comique et d'entjain que de nos jours, de les rétablir dans leur inlégrilé, do les débarrasser d'additions parasites et d'un goût contestable, d'accorder à leurs costumes un peu de ce soin consciencieux et délicat, de cette allenlion artistique à la diflérencc des temps, qui lui est habituelle. On aurait ainsi, pour une pièce au moins de Molière, le sentiment de cette chose exquise et rare, la perfection dans la représentation d'un chef-d'œuvre dramatique.
On a \u plus haut le chiffre des représentations des Précieuses ridicules, du 18 novembre 1659 au 11 octobre 1660. On s'étonne qu'après un succès attesté, outre les témoignages des contemporains, par cinquante-trois représentations en moins de deux ans, elles n'aient plus été jouées du vivant de Molière que trois fois, en 1660. La déroute des Précieux et des Précieuses paraissait, sans doute, assez complète pour qu'il fût inutile de reprendre la guerre contre elles, et le génie de Molière produisait, chaque année, assez de chefs-d'œuvre nouveaux pour qu'on n'éprouvât pas le besoin de revenir aux anciens. Les Précieuses ridicules sont reprises en 1680 et tiennent assez souvent l'affiche jusqu'au début du dix-huitième siècle; à cette époque, au contraire, le précieux reparaissait, enhardi par la mort de Molière, le silence de Boileau et la retraite de Racine. A partir de 1701, bien que la vogue renaissante du précieux ne fasse qu'augmenter, elles disparaissent; on ne les voit plus représentées qu'une fois, en 17u2, jusqu'en 1725. Alors, en effet, la licence des mœurs portée au comble par la Régence (1715-1723) aurait fait paraître bien archaïque et bien fade le platonisme de Cathos et deMagdelon; contrairement à ses habitudes, l'esprit précieux s'alliait très bien, à cette époque, avec une conception très positive de l'amour, et, si le salon de la marquise de Lambert rappelait, par sa décence, l'hôtel de Rambouillet, on ne se piquait guère au deiiors de désintéressement dans la galanterie. A partir de 1725, la pi^ce de Molière reparaît sur la scène et, bien qu'elle y trouve d'abord peu de succès *, elle s'y maintient jusqu'à la fin du siècle. On n'est pas devenu plus platonique; mais les pro-
(le Molière, ÏHistoire du costume au théâtre, par M. Ad. Jullien, cimp. XIV.
1. Mercure, octobre 1725, p. 24-88. Reprise le 26 septembre, elle n'eut que dix représentations, très peu suivies.
grès de l'esprit précieux sont assez grands et ses effets assez visibles pour rendre un regain d'intérêt à la plus retentissante des attaques dirigées contre lui. C'est le temps de la vogue de Marivaux, très précieux malgré ses charmantes qualités, du patriarcat littéi^iire de Fontenelle; de La Motte, qui, dans ses Fables, aime, tout comme les Précieuses d'autrefois, à remplacer le mot propre par defe périphrases plus ou moins ingénieuses 1. Les Précieuses sont plus goûtées encore à la Cour qu'à la Ville; elles sont représentées à Versailles, pour la dernière fois, le 21 mars 1789. Pendant la Pvévolution, elles ne disparaissent pas, quoique la mode ne soit plus du tout au précieux ; mais, sous le Consulat et l'Empire, il n'en est plus question. Sous la Restauration, où l'ou a tout loisir de s'intéresser aux choses purement littéraires, elles reparaissent. Depuis la monarchie de juillet jusqu'à nos jours, elles sont au nombre des pièces de Molière les plus goûtées et les plus applaudies; elles profitent de la faveur de plus en plus vive et de plus en plus éclairée dont le théâtre de notre grand comique est l'objeL Celte faveur est l'honneur de notre temps, dont toutes les prédilections littéraires ne sont pas aussi justifiées.
Voici, du reste, le tableau des représentations des Précieuses ridicules depuis Louis XIV jusqu'à nos jours ^ :
Sous Louis XIV (1659-1715), les Précieuses ridicules sont représentées 133 fois à la Ville, 20 fois à la Cour;
1. Voy. ci-après, p. 83-84- — Il n'en était pas de même de toutes les pièces de Molière ; en 1746, leurs représentations donnaient de si pauvres recettes, que le duc d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre, prenait le 11 juillet l'ordre suivant : « Ayant observé que depuis quelques années les représentations de Molière sont entièrement abandonnées par le public ; et ne pouvant attribuer cet abandon qu'à l'inconvénient dans lequel les comédiens sont tombés de les jouer trop souvent et par là de lasser les spectateurs, voulant essayer de ranimer le goût du public pour des ouvrages qui font le principal fonds de la Comédie françoise, — Ordonnons aux comédiens françois de Sa Majesté qu'à compter du jour du présent ordre il ne sera plus représenté sur leur théâlve aucune des comédies de Molière en cinq actes jusqu'à ce qu'il en soit par nous ordonné autrement. » (Publié dans le Moliériste d'août 1879.) Cette défense, à vrai dire, fut levée deux mois après.
2. Le relevé de ces représentations jusqu'en 1870 a été fait avec une scrupuleuse exactitude, pour les pièces de Corneille, Racine et Molière, par E. Despois. On le trouve, pour Molière, au t. I, p. 537 et 8uiv., de son édition des Œuvres de Molière» M. Georges Monval
Sous Loiii^ KV (I7i5-1774}, 193 fois à la Vill^i, 24 fois à la Cour;
Sous Louis XVI (1774-1789), 49 fois à la Ville, 10 fois à la Cour;
Pendant la Révolution et le Directoire (1791-1799), 17 fois.
Sous le Consulat et le premier. Empire (1799-1814), aucune fois;
Sous la Restauration (1814-1830), 28 fois à la Ville, aucune fois à la Cour;
Sous Louis-Philippe (1830-4848), 94 fois à la Ville, aucune fois à la Cour ;
Sous la seconde République (1848-1851), 10 fois;
Sous le second Empire (1851-1870), 110 fois à la Ville, aucune fois à la Cour ;
De nos jours, du 4 septembre 1870 au i^^ janvier 1884, 98 fois.
Les Précieuses ridicules furent la première des pièces de Molière qui ait été imprimée avec son consentement et son concours; il est môme probable que ce fut la première imprimée, car la première édition connue de VÉtourdi est de 1C33, et si, comme on l'a dit, il y en eut une en 1658, personne, de nos jours, n'en a vu un seul exemplaire; quant au Dépit amoureux, il ne fut, lui aussi, imprimé qu'en 1663.
Voici le titre de l'édition originale des Précieuses; — LES PRECIEUSES RIDICULES. Comédie représentée au Petit Bourbon. A Paris, chez Guillaume de Luyne, librairejuré, au Palais, dans la Salle des Merciers ^, à la Justice.
a bien voulu nous communiquer le chiffre des représentations postérieures à 1870.
1. Il y a dans les registres, de Pâques 1739 à Pâques 1740, une lacune dont il faut tenir compte. •
2. Nous avons cru devoir donner une certaine étendue à cette bibliographie, en raison de la destination spéciale de notre travail; nous nous bornons, cependant, à l'indispensable, renvoyant le lecteur, pour plus de détails, à la Bibliographie moUéresque de M. P. Ija-