‹ Les précieuses ridicules; comédie. Nouv. éd., conforme à l'éd. originale, avec les variantes, une notice sur la pièce, le sommaire de Voltaire, un appendice et un commentaire historique, philologique et littéraireChapitre 42 sur 155 · PAR VOLTAIRE · texte numérisé non relu

PAR VOLTAIRE

Lorsque Molière donna cette comédie, la fureur du bel esprit était plus que jamais à la mode. Voiture avait été le premier en France qui avait écrit avec cette galanterie ingénieuse dans laquelle il est si difûcile d'éviter la fadeur et l'affectation. Ses ouvrages, où il se trouve quelques vraies beautés avec trop de faux brillants, étaient les seuls modèles; et presque tous ceux qui se piquaient d'esprit n'imitaient que ses défauts. Les romans de Mlle Scudéri avaient achevé de gâter le goût. Il régnait dans la plupart des conversations un mélange de galanterie guindée, de sentiments romanesques et d'expressions bizarres, qui composaient un jargon nouveau, inintelligible et admiré. Les provinces, qui outrent toutes les modes, avaient encore renchéri sur ce ridicule. Les femmes qui se piquaient de cette espèce de bel esprit s'appelaient précieu.ses. Ce nom, si décrié depuis par la pièce de Molière, était alors

1. Voltaire avait préparé, pour une grande édition in-4o de Molière, que le libraire Prault publia en 1734 avec des figures de Fr. Boucber (voy. ci-dessus, p. 76), une Vie de Molière, avec des notice-^ sur chaque pièce. Mais le censeur de la librairie, Rouillé, ne voulut pas approuver le manuscrit de Voltaire, et l'édition parut avec une notice de La Serre, écrivain obscur, mais qui, cette fois, s'acquitta de sa tâche avec beaucoup de soin et assez de critique. Ce fut seulement en 1739 que Prault put donner à part le travail de Voltaire sous le titre de la Vie de Molière avec des jugements sur ses ouvrages. Depuis lors, ce travail, où les erreurs ne manquent pas, mais où se retrouve le goût si fin et si sûr de Voltaire, a été joint à plusieurs éditions de Molière.

honorable ; et Molière même dit dans sa préface qu'il a beaucoup de respect pour les véritables précieusesi et qu'il n'a voulu jouer que les fausses *.

Cette petite pièce, faite d'abord pour la province 2, fut applaudie à Paris, et jouée quatre mois de suite ^ La troupe de Molière fit doubler pour la première fois le prix ordinaire, qui n'était alors que de dix sous au parterre *.

Dès la première représentation, Ménage, homme célèbre dans ce temps- là, dit au fameux Chapelain: « Nous adorions, vous et moi, toutes les" sottises qui viennent d'être si bien critiquées ; croyez-moi, il nous faudra brûler ce que nous avons adoré ^. » Du moins c'est ce que l'on trouve dans le Menagiana; et il est assez vraisemblable que Chapelain, homme alors très estimé, et cependant le plus mauvais poète qui ait jamais été *, parlait lui-même le jargon des précieuses ridicules' chez Mme de Longueville, qui présidait, à ce que dit le cardinal de Retz', à ces combats spirituels dans lesquels on était parvenu à ne se point entendre ^.

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