Cité par E. Despois, Œuvres de Molière, t. II, p
ce ^^'^ioil pouvait désormais : « Je n'ai plus que faire d'étudier P'-' . (.c et ïérence, ni d'éplucher les fragments de Ménaudre: jenai qu'à étudier le monde '. » Enfin, deux contemporains nous ont transmis avec plus de détail et toute vive l'impression qu'ils avaient éprouvée. Une femme de lettres, Mlle des Jardins-, dans un Récit en prose et en vers de la farce des Précieitses, répandu en manuscrit avant l'impression de la comédie de Molière, s'étend longuement sur le plaisant des situations, l'excellence des acteurs, le comique irrésistible qui jaillit de toute la pièce. D'autre part, Je chroniqueurpoète Loret^, dans sa lettre du 6 décembre, constate que, grâce aux Précieuses, les comédiens de Monsieur
Ont été si fort visités
Par gens de toutes qualités,
Qu'on n'en vit jamais tant ensemble
Que ces jours passés, ce me semble,
Dans l'hôtel du Petit-Bourbon.
Jamais, ajoute-t-il, ni les pièces de du Ryer, ni YŒdipe de Corneille, ni les récents succès de Bois- Robert, de Gilbert, de Boyer, n'excitèrent pareille alfluence. Et il conclut :
Pour moi, j'y portai trente sous ; Mais, oyant leurs fines paroles, J'en ris pour plus de dix pistoles.
Cependant, si jamais pièce fut simple d'intrigue, c'est assurément les Précieuses ridicules. Elle ne demandait point l'intérêt à une de ces complications de situations,
1. Segraisiana, p. 212. — Selon la remarque de E. Despois (p. 40), (( Molière lui-même semble avoir pris plaisir à dater sa carrière dramatique de ce double triomphe comme auteur et comme acteur (voy. ci-après, p. 58) : les Précieuses sont imprimées en tête des éditions de ses œuvres publiées de son vivant ; elles y précèdent l'Etourdi et le Dépit amoureux. »
2. Sur Mlle des Jardins et son Récit, voy. ci-après, Appendice I, p. 193-194.
3. Jean Loret était un pauvre poète, qui avait eu l'idée d'adresser chaque semaine à Mme de Longueville une gazette ou chronique en vers, racontant les menus faits de la littérature, du théâtre, de la cour, les commérages de la rue, etc., sous le titre de la Muse historique (Paris, 1650-1663, 3 vol. in-fol.). Ce recueil est la platitude et la trivialité mêmes. Il n'en est pas moins d'une grande utilité. A la mort de Loret, survenue en 1665, deux rimeurs de même valeur que lui, Mayolas d'abord, puis Robinet, continuèrent sa gazette.
d'incidents, d'aventures auxquelles le théâtre antérieur oiMolière avait si souvent recours. Mélange de la comédi*, de mœurs et de la comédie de caractère, elle devait tout son comique à la peinture d'un simple état d'esprit, d'une mode ; mais elle concentrait sur un petit nombre de personnages une observation si plaisante, elle résumait en chacun d'eux avec tant de force et de vérité les traits épars de tant de modèles, qu'elle en faisait des types définitifs; Cathos et Magdelon, Mascarille et Jodelet. furent, si l'on excepte le Menteur de Corneille, les premiers personnages créés et désormais vivants de notre scène comique. Comme il arrive d'ordinaire, les contemporains, malgré la faveur avec laquelle ils accueillirent les Précieuses, n'en comprirent pas toute la portée. Généralement, le premier pubhc qui voit une pièce, se tient, dans son jugement, en deçà ou au delà de celui de la postérité. Si le vieillard de Grimarest salua dans les Précieuses l'apparition de la « bonne comédie .0, la grande majorité des spectateurs n'y vit que la plus amusante des farces. On lui donna même ce titre couramment, comme nous l'apprend par son titre le récit de Mlle des Jardins. Et ce n'était rien moins, en dépit du grossissement, et, comme nous dirions aujourd'hui, de la « charge », que l'avènement de la haute comédie.
En voici l'analyse. Deux jeunes gens, de fortune et de condition moyennes, La Grange et Du Croisy, recherchent en mariage Magdelon et Cathos^ fille et nièce d'un « bon bourgeois », Gorgibus. Mais « l'air précieux » a « infecté » l'esprit des deux cousines; entêtées de sentiments romanesques et de « bel air », elles éconduisent avec dédain les deux prétendants, et, malgré les reproches de Gorgibus, dont le gros bon sens ne comprend rien à leur folie, elles persistent dans leur refus. Cependant La Grange et Du Croisy ont préparé une vengeance. Ils déguisent en gens de qualité leurs valets, Mascarille et Jodelet , qui deviennent le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet. (Scènes i à vi.)
Mascarille se présente le premier chez les Précieuses, qui, toutes fières d'une pareille visite, lui font l'accueil le plus empressé. Il les éblouit par ses mensonges, l'étalage de ses prétendues relations avec le monde le plus relevé et de son commerce famiher avec les « beaux esprits ». Il leur récite un impromptu, leur fait admirer en détail sa toilette, échange avec elles des propos où toute la prétention précieuse éclate par la vulgarité même des trois personnages et leur exagé-
NOTICK HISTORIQUE 11
ration grotesque des modèles de distinction qu'ils s'efforcent de copier. (Scènes vi à ix.)
Jodelet arrive à son tour et met le comble au ravissement des Précieuses. Avec lui, la conversation reprend sur nouveaux frais : il fait ass.'iut avec Mascarille de hâbleries militaires. Puis, ils proposent de danser; on va chercher des violons, tandis que Gathos et Magdelon, pour jouir avec éclat de leur triomphe, mandent au plus vite leurs amies précieuses du voisinage. Mais les deux compères et les deux cousines ouvrent à peine la danse, que La Grange et Du Groisy surviennent, suivis de spadassins, et tombent à coups de bâton sur leurs valets. Ils dénoncent la qualité de ceux-ci, les font dépouiller de leurs beaux habits et s'en vont. Gouvertes de confusion et furieuses, Magdelon et Gathos renvoient avec horreur leurs danseurs démasqués, et Gorgibus reproche amèrement à sa fille et à sa nièce la « pièce sanglante » qui vient de se jouer à leurs dépens. (Scènes ix à xvii.)
11 importe, pour bien comprendre la portée des Précieuses ridicules et leur utilité au moment où elles parurent, de rappeler brièvement l'histoire de cetie société précieuse dont elles raillaient le langage et les mœurs, et dont l'influence, en se prolongeant, faisait courir un sérieux danger à l'esprit français.
Gomme l'a très bien remarqué un critique de nos jours, w il y a de tout temps en France deux tendances qui se combattent pour ne réussir à se concilier que dans les très grands écrivains. Au-dessous d'eux, les uns sont gaulois^ les autres sont précieux. L'esprit gaulois, c'est un esprit d'indiscipline et de raillerie dont la pente naturelle , pour aller tout de suite aux extrêmes , est vers le cynisme et la grossièreté... L'esprit précieux, c'est un esprit de mesure et de politesse qui dégénère trop vite en un esprit d'étroitesse et d'affectation... L'esprit précieux n'a consisté souvent que dans les raffinements tout extérieurs de la politesse mondaine; l'esprit gaulois s'est plus d'une fois réduit à n'être que le manque d'éducation. Le véritable esprit français, tel que nos vraiment grands écrivains l'ont su représenter, s'est efforcé d'accommoder ensemble les justes libertés de l'esprit gaulois et les justes scrupules de l'esprit précieux '. » Au moment où les Précieuses parurent, l'esprit précieux l'empor-
i F. Brunetière, Nouvelles éludes critiques sur l'histoire de la, Uttérature française, p. 24-2y.
taif; il dénaturait et affadissait tout. Molière ne le détruisit pas, mais il ruina pour un demi-siècle son influence prépondérante et le réduisit, avec l'aide de Boileau, à n'être plus que le ridicule inoffensif de quelques coteries.
Au début du dix-septième siècle, cet esprit précieux n'avait été d'abord qu'une réaction contre une poussée trop forte d'esprit gaulois. Les longues guerres qui précédèrent l'avènement de Henri IV avaient introduit partout la licence soldatesque. A la Cour, le Roi donnait jusqu'au dernier jour l'exemple des mœurs les plus libres, et ses gentilshommes l'imitaient. Parlée très librement, avec une entière crudité de termes, mêlée de locutions patoises et de termes étrangers, la langue usuelle n'avait ni mesure ni correction. La fréquentation du Louvre ne pouvait donc qu'être fort pénible pour ceux et surtout pour celles qu'un instinct supérieur de délicatesse empêchait de partager les goûts à la mode. Personne n'éprouva plus vivement cette répugnance que Catherine de Vivonne, mariée en 1600 au marquis de Rambouillet'. Élevée en Italie, dans la terre classique de la galanterie et de la politesse, belle et spirituelle, aimant les plaisirs de la société, mais de la société polie, d'une vertu inattaquable, elle renonça, vers 1607 ou 1608, aux assemblées de la Cour, et ouvrit son hôtel de la rue Saint-Thomas-du-Louvre ^ à des réunions choisies de femmes spirituelles et aimables comme elle, de grands seigneurs et d'écrivains. Elle avait fait disposer sa maison avec intelhgence et goût pour la rendre aussi commode et aussi agréable que possible à ses hôtes : « Elle fut elle-même l'architecte de l'hôtel de Rambouillet... Mal satisfaite de tous les dessins qu'on lui faisoit (. . .car alors on ne savoit que faire une salle à un côté, une chambre à l'autre, et un escalier au miheu...), un soir, après y avoir bien rêvé, elle se mit à crier : « Vite, du papier : j'ai trouvé le moyen de faire ce » que je voulois. » Sur l'heure elle en fit le dessin... On suivit (ce) dessin de point en point. C'est d'elle qu'on a appris à
1. Elle était fille unique de Jean de Vivonne, marquis de Pisani, ambassadeur de France à Rome, et de Julia Savelli, grande dame romaine. Elle naquit à Rome pendant l'ambassade de son père, en 1588.
2. La rue Saint-Thomas-du-Louvre, aujourd'hui détruite, était située entre les places du Palais-Cardinal (Palais-Royal) et du Carrousel ; elle débouchait à peu près à l'entrée de la partie du Louvre affectée maintenant au ministère des finances.
NOTICE HISTOninUE i3
mottre les escaliers à colé ', pour avoir une grande suite rie chambres, à exhausser les planchers, et à faire des portes et des fenêtres hautes et larges et vis-à-vis les unes des autres... C'est la première qui s'est avisée de faire peindre une chambre d'une autre coulevir que de rouge ou de tanné; et c'est ce qui a donné à sa grand'chambre le nom de la chambre bleue ^. » Par ces hautes fenêtres, ouvertes depuis le plafond jusqu'au plancher, on jouissait sans obstacle de l'air et de la vue des jardins; l'ameublement était riche et d'un goût délicat : « L'ordre, la régularité et la propreté 3, dit Mlle de Scudéry, sont dans tous ses appartements et à tous ses meubles; tout est magnifique chez elle, et même particulier; les lampes y sont dillërentes des autres lieux; ses cabinets sont pleins de mille raretés qui font voir le jugement de celle qui les a choisies*. » Enfin, Mlle de Montpensier, dans un petit roman allégorique, achève la description de lillustre hôtel par celle du réduit où se tenait de préférence la marquise, et qui était comme le sanctuaire de ce temple du bon goût : u Je la crois voir dans un enfoncement où le soleil ne pénètre point et d'où la lumière n'est pas tout à fait bannie. Cet antre est entouré de grands vases de cristal pleins des plus belles fleurs du printemps... Autour d'elle, il y a force tableaux de toutes les personnes qu'elle aime... Il y a encore force livres sur les tablettes qui sont dans cette grotte; on peut juger qu'ils ne traitent de rien de commun ^. »